« Savoir à quelle « école » appartient celui qui vous renseigne est tout l’art de la marche. » (Brève pas si brève, 2)

2013-03-19 20.12.58

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« A Lettenbach, j’avais demandé mon chemin à deux femmes, qui plumaient des volailles devant chez elles. « Continuez, me dit l’une d’elles. C’est tout droit. » Mot fatal. Tout droit. Derrière ce mot si simple se cachent deux façons totalement contradictoires de concevoir la marche, deux visions inconciliables du cheminement. Car il signifie ou bien tout droit en direction, c’est-à-dire en allant le plus possible dans la direction choisie, quel que soit le chemin ou bien tout droit en restant toujours sur le même chemin, même s’il tourne, retourne ou revient en arrière, autrement dit quelle que soit sa direction. Savoir à quelle « école » appartient celui qui vous renseigne est tout l’art de la marche. Le premier point de vue, qui semble le plus logique (le point de vue que j’appellerai directionnel) est en réalité un point de vue abstrait de citadin, aussi peu réaliste que la notion à vol d’oiseau, qui repose sur l’absurde axiome que les oiseaux volent toujours tout droit. Car souvent, même si on le voulait, les obstacles naturels vous empêchent de progresser ainsi. Cette « école » tend à nier le paysage, à supprimer les monts et les vaux, à faire de vous cet oiseau euclidien volant toujours tout droit. Le paysan, disons le rural, appartient à la seconde « école ». Raisonnons simplement : la direction et les tournants importent peu dès l’instant où un chemin vous mène exactement là où l’on veut aller. Ne jamais le quitter (même si un autre paraît vous mener plus vite), le sentir à ses pieds comme un fil d’Ariane, le suivre aveuglément (mais en gardant les yeux ouverts), voilà ce que veut dire : tout droit. Tout cela, bien sûr, je l’appris peu à peu, à mes dépens. Mais pour l’heure, j’ignorais à quelle « école » se rattachaient les deux femmes aux volailles. »

Chemin faisant : mille kilomètres à pied à travers la France / Jacques Lacarrière. – Fayard, 1974.

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