L’Alfa Roméo de Blaise Cendrars par François Bon (Vase communicant, décembre 2012)

Alfa_Cendrars

Pourquoi j’ai mis si longtemps à lire Cendrars ?

Comme si avec Pâques à New York, et le Transsibérien, et les poèmes avec ces arrivées de paquebot dans toutes les villes du monde j’avais assez, le Transsibérien on pouvait toujours y revenir. Une fois, dans une nuit de lecture, en plein hiver à Québec, je l’ai lu en public accompagné par un gars à l’accordéon diatonique.

J’ai lu Cendrars tellement d’un bloc et si violemment, il y a deux hivers, que je ne sais même pas, là, à reprendre les bouquins de l’étagère et les poser en pile près de l’ordi, où j’ai lu quoi et quelle image va avec quel titre.

Je sais l’immonde des tranchées, et la puanteur de la guerre, et comment ce type-là vous la dit d’encore plus près, et vous et le nez dedans. C’est La main coupée, ça pas difficile.

Mais L’homme foudroyé participe de quel continent de la littérature ? C’est une seule phrase, en tout cas dans ma tête, dans l’après lire. En tout cas tout tournerait autour de L’homme foudroyé, ça pourrait être un titre général. Avec des compartiments autour, mais qui tourneraient comme des genres de planètes, ou de nacelles d’une fête foraine gigantesque.

L’impression après que tous les éléments se croisent, et là je démissionne. Pourquoi il n’y a pas de Pléiade ou d’oeuvres complètes qui rassemblent le continent géant qu’est Cendrars ?

Pour tomber dans la lecture j’avais acheté l’édition Bouquin : elle est mal faite, je la hais. Comme de vouloir arranger ça en parc tranquille. On donne à respirer ce qui sent à peu près bon, est à peu près pacifié. Et on laisse le reste à la nuit. Il y a cette collection de titres séparés chez Denoël, et j’aime bien les éditions bien présentées, même accompagnées de ces préfaces qui affadissent tout, voudraient faire passer celui a qui écrit ces blocs noirs pour un  « écrivain » sage comme ils doivent l’être. Et je ne vais racheter dans la Denoël aux préfaces mièvres les titres compilés dans le Bouquin aseptisé et déodorisé. Donc Cendrars a rejoint le rayon pas mineur des édités composites, des édités dispersés. Quant aux versions numériques, Moravagine, L’Or – idem, faut que ce soit propre. On ne va pas vous mettre L’homme foudroyé ou La main coupée, oubliez braves gens.

Dans l’édition Bouquin que j’avais d’abord achetée (je ne la retrouve pas, l’ai donnée pour m’en débarrasser, tant éditorialement ça me semblait eunuque) c’est par Bourlinguer que je suis tombé dans Cendrars.

Il n’y a d’écrivains que ceux qui ont raté. Beckett parlait de rater mieux. Avec Cendrars il faudrait parler de rater en grand. Ça commence dans le fond de la guerre, la deuxième, une bicoque en province avec une machine à écrire posée sur la table au milieu de la pièce. La machine à écrire on peut s’en servir d’une main, comme le pianiste Samson pour qui Ravel avait écrit son concerto de la main gauche. D’ailleurs, pour écrire sur Cendrars, là je me donne ça comme contrainte : tape sur ton ordi d’une seule main, mec, regarde comme ça te déporte dans la phrase, entends tout ce qui hurle dans toi à cause de cette maladresse-là, et comment ce qui hurle pour la main qui n’écrit pas contamine et raidit et grossit ce qui passe dans l’autre main, celle qui pédale comme elle peut, toute seule sur le clavier.

C’est une fois Bourlinguer refermé que je n’avais plus le choix, lire tout ce Cendrars-là, le Cendrars d’après, le malsain. Le type imbuvable, le type que vous ne pouvez plus supporter, arrogant, blessé, et qui vous pigeonne sans arrêt parce qu’elle est où, la réalité, là-dedans ?

Cendrars pour moi c’est un chaos, et nous avons besoin de chaos. C’est un flux, un effondrement, et comment pourrait-il en être autrement pour qui a vécu ce que dit dans La main coupée ? Quelque chose s’inaugure dans la boue mêlée de tripes où on crève ou devient fou, et quand le monde repasse les plats dans la même furie abrutissante des hommes (nous n’en sommes pas guéris), c’est l’onde de choc qui revient et tue l’écrivain journaliste, l’écrivain romancier, et donne ce charroi noir, et voilà L’homme foudroyé. Ajouter Lotissement du ciel et Banlieue de Parisajouter La tour Eiffel sidérale et tout devient un monde.

Un monde où les images se répètent. Ces histoires de gamins qui se lancent des cailloux perchés sur un mur à Naples (ou je ne sais plus), cette millionnaire mexicaine qui a épousé un duc vrai de vrai (et alcoolique aussi, vrai de vrai) et Cendrars qui squatte, et ces camps de Gitans à Ivry et les magouilles qu’on y fait, ou ces truands de Marseille puisque chacun sait que Marseille n’est fait que de truands (c’est encore vrai d’ailleurs), ou de cette maison vide au-dessus d’une calanque dans le sud, avec le bistrot où on mange et trique. Ne me demandez pas où c’est dans ces livres, j’attends une édition digne pour tout relire, ou bien je vais tout me pirater pour tout reconstruire à ma sauce, tout Cendrars dans une seule phrase.

Et il y a ces marcheurs qui repassent. Ainsi Rémy de Gourmont, qui ne sera qu’écrivain comme doivent être les écrivains, et voilà Cendrars à ses basques sur les quais, Cendrars qui monte avec lui l’escalier vers sa niche encombrée de livres sous les toits, et toute rencontre est avortée parce que sinon on ne serait pas deux écrivains mais un qui mange l’autre et la seule façon c’est l’écart et de se taire.

Et il y a l’Alfa Roméo. Je ne sais pas comment il s’y prenait pour conduire. Dans ma jeunesse on en avait bien plus que maintenant, des mutilés. Manque un bras, manque une jambe, les deux jambes ou tous les bras et démerde-toi. Cendrars s’arrangeait. On arrangeait une boule de bois (poirier verni ? un bois dur) sur le volant. On greffait des tringles pour amener les vitesses au tableau de bord ou les passer du côté droit au côté gauche. Cendrars ne donne pas de précision sur comment on arrange en 1925 une Alfa Roméo pour manchot, même céleste, et si c’est la possibilité de ces aménagements qui le fait choisir l’Alfa Roméo. En même temps, quand il est au Brésil et qu’il roule en montagne, c’est aussi une Alfa qu’il a. Un bout de sangle en cuir sur son moignon qui lui permet de passer les vitesses avec le coude ? Moi c’est ça que je voudrais savoir, et les préfaces mièvres de l’édition Denoël n’entrent pas dans cette cuisine-là.

Cendrars nous la raconte, son Alfa. Il nous parle des phares, et ce que c’est que conduire sur des routes étroites, pas encore bitumées, dans la vue minuscule des projecteurs de la marque italienne et comment se défait la nuit, mais à peine elle se défait qu’on l’a déjà traversée – il ne faudrait pas qu’un mur traverse. Il nous dit ce qu’il emporte dans la boîte à gants, et ce qu’il y a dans sa valise derrière, et la machine à écrire aussi. Il parle surtout du vide-poche tout auprès, si étroit qu’il n’y embarque pas un livre entier, mais pour chaque voyage déchire juste ce qu’il faut de livre pour tenir. T’en lis un quart, et tu reviens aux trois-quarts non déchirés, tu déchires la suite, et devinez à quoi servent les pages qu’on a lues, du livre acheté pour la voiture, quand il n’est qu’une liasse dans le vide-poche.

Cendrars nous parle des trajets en détail. Je ne connais qu’une photo de Cendrars et son Alfa. C’est mal foutu Cendrars parce qu’on traverse les livres dans la nuit avec deux phares, comme lui et son Alfa, sans rien savoir de ce qu’il y a sur les côtés ni derrière. Je fais corps avec ma machine qui geint dit-il dans La Tour Eiffel sidérale. Peut-être c’est par La Tour Eiffel sidérale qu’il faut commencer pour lire Cendrars. Il y a de la nuit, un chapitre s’appelle Nuit, un autre s’appelle Réalité, un autre Les êtres qui bougent et quand vous êtes au bout vous vous demandez bien ce que vous avez lu, si ça avait du sens (non), si ça menait quelque part (non), si vous y avez appris un peu de bien humain (non), si c’était de l’écriture au plus brut et au plus nécessaire (oui).

Quelle histoire embrouillée, et où est-elle : dans Bourlinguer ? C’est si confus. C’est une histoire de gros sous et de livret d’opéra. Cendrars n’a jamais eu le luxe de négliger les sous, petits ou gros. Le type ne s’arrêtera que brièvement, il roule beaucoup trop vite qu’il ne faut, dans la grande couronne parisienne et ce charroi humain au plus pauvre par quoi la ville se défait jusqu’à plus rien, pour rejoindre à temps l’aéroport du Bourget. Son Anglais est là, et pour un peu il lui ferait louper l’avion, avec la cantatrice dedans. Et puis l’Anglais et la cantatrice s’envolent pour le Portugal, et l’avion s’écrase. À vous il reste quoi : l’Alfa Roméo qui roule bien trop vite, pilotée par le manchot.

Et c’est comme ça dans la montagne brésilienne et ses lacets, et les chemins qui vous perdent, et c’est pareil dans cette façon qu’a Cendrars de ne jamais se séparer de sa fichue bagnole : il va souvent vers Biarritz ou Bayonne je ne sais plus – bagnole, et c’est huit cents kilomètres et ça se fait en douze heures soit une nuit de phares obstinés jusqu’au délire : la voiture est l’autorisation de délire. On va dans le sud, bagnole.

C’est la première fois, deux ans après être tombé dans Bourlinguer après avoir raclé le fond de L’homme foudroyé, respiré la terreur de La main coupée, tenté de me repérer dans le dédale de Lotissement du ciel et ce morceau échappé à la grande pulsion d’écrire anonyme de tous les hommes qu’est La Tour Eiffel sidérale, que je fais état de ma lecture de Cendrars, et de mon attente qu’elle soit enfin rassemblée éditorialement en honorant ceci de très brut : il n’y a jamais eu d’homme qui s’appelait Blaise Cendrars, et surtout pas celui-là, qui pilotait trop vite son Alfa Roméo et tapait d’une main sur sa haute machine à écrire dans des maisons louées, des maisons vides, en général caché.

Il y a une folie d’écrivain qui s’est fait mordre au plus noir, et a inventé un personnage de fiction qui s’appelle Blaise Cendrars. Peut-être que la détestation où vous met le personnage Blaise Cendrars est l’effet même que souhaitait l’écrivain enfermé, celui qui roulait trop vite, et raconte toujours les mêmes histoires sans jamais donner une version vraie ou même vérifiable ou simplement probable de cette histoire.

Celui dont on a besoin, pour cette folie même, pour l’indestructibilité du bloc fou et morcelé qu’il nous laisse. Pour l’Alfa Roméo qui rugit dans la nuit sans rien voir.

 

                                                                                   François Bon | www.tierslivre.net

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« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » 
 
Initialement prévu en novembre, ce vase en décembre.  Plaisir d’accueillir François Bon, l’initiateur des vases communicants et puis… et puis… infatiguable inventeur de nouvelles formes pour le livre… et exemple à suivre et à entendre pour les libraires, les éditeurs et les bibliothécaires, mais pas seulement… Abonnez-vous à Publie.net, pour lire numérique et si papier aimez, alors de publie.papier, vous serez ravis.  ;) Bienvenue François pour ce vase sous les auspices de Cendrars et de RdGourmont… Deux catalyseurs d’inventions…  Mon texte sur le Tiers-livre : Je ne sais pas comment je suis arrivé Chez les lapons.
 

Cette belle expérience de partage d’écritures et d’espaces se poursuit ce mois-ci sur les blogs listés ici.

Belles lectures…

Silence…

 
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6 réflexions sur “L’Alfa Roméo de Blaise Cendrars par François Bon (Vase communicant, décembre 2012)

  1. concerto pour la main gauche ? j aime mieux le savoir écrit pour le frère manchot de Wittgenstein…

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