“Il y a…” de Flo H (Vase communicant, septembre 2012)

Parfois elle pense à ce qui l’avait poussée à écrire, toute petite déjà, écrire ou dessiner. Elle pense à la phrase de Paul Klee : « Ecrire et dessiner sont identiques en leur fond » et c’est vrai qu’indifféremment, sa petite main traçait des lettres ou bien des formes, puis, des images… Cela dépendait du besoin à combler. Ecrire ou dessiner, puis peindre, elle voulait surtout continuer à inventer et ne jamais s’ennuyer.

Il y a ce poisson, encore dans sa mémoire, avec ses milliers d’écailles. Tracé au stylo bleu, miniature perdue dans une feuille A4, avec pourtant, au moins, un millier d’écailles et peut-être une de plus. Il racontait son bonheur de sortir d’elle-même, la joie éprouvée en guidant le trait, et celle plus grande encore, de découvrir sur le papier, cette image qu’elle avait en elle. Il y avait dans cette répétition d’un millier de petites virgules au stylo à bille bleu, un effet moiré dont la beauté la transportait, et le désir puissant de recommencer, dans l’espoir d’être traversée de cette émotion nouvelle et si intense, encore et encore..

Il y a le long des chemins toutes ces merveilles qui dansent entre l’ombre et le soleil.. Se baisser et cueillir, regarder, nourrir son désir pour tromper la douleur et l’ennui..

Il y a, encore pourtant, présent dans un coin d’elle-même, le rebord de la fenêtre qui l’attirait dangereusement, les dalles en grès rose au pied du mur, à l’attrait hypnotique, et cette boule de piquants incrustée dans son ventre. Alors pour les oublier, elle imagine d’autres mondes, improvise des joutes orales sur des chaises de camping au fond du jardin, que la pluie interrompt, invente une sorcière sous le promontoire bétonné qui précède le garage.. Tient sous sa coupe les garçons du quartier. Prisonnière et libre, mais elle n’en sait rien..

Elle pense souvent: « Il y a la lumière et, l’ombre qui la suit toujours.. » Et elle le pense depuis toujours. « C’est cyclique » Elle a trente ans à neuf ans et puis neuf ans juste avant les quarante.. « c’est cylique » Et plus le temps passe, plus elle se perd, et plus elle s’oublie.

« Il y a toujours un moment pourtant, où la douleur laisse place au vide, alors on peut bien le remplir avec quelques espoirs (inventions) de plus .. « 

« Il y a, dans la répétition des mêmes évènements, jour après jour.. quelque enseignement.. non ? »

« Il y a, dans l’épaisseur du désespoir le plus profond, qui se dégage de l’incessant et de l’inéluctable, bruissant à vos oreilles, comme les langues de milliers de serpents.. »

Et puis il y a le moment où tout bascule..

… ces quelques molécules singulières qui reliées entre elles, forment, soudain, lorsque vous les découvrez à la faveur du hasard le plus incroyable, le parcours nécessaire qui vous mène à la lumière, rendant aussitôt l’ensemble de votre chemin, jusque là opaque et insondable, limpide et merveilleusement clair. Et il vous vient alors, qu’il ne pouvait en être autrement. »

Mais.. ces molécules.. comment on les trouve ?

Parfois, parce que nous avons cru passionnément en ce qui semblait impossible, nous ouvrons inopinément la porte qui nous mènera enfin à nous. Sauf que des portes il y en a beaucoup. Il faut regarder, et reconnaître surtout.

Et nulle fortune n’est plus chère, aucune gloire ou renommée ne pourrait l’égaler, cette certitude que nous sommes au bon endroit, au bon moment, et que le petit carré d’herbe où sont posés nos pieds, « et puis les siens… » ce carré” partagé, est bien nôtre, enfin.

Elle pense encore, dépitée, que néanmoins, après des siècles d’humiliation : elle avait continué à se plier à des attentes qui n’étaient pas les siennes. Quelles en étaient les raisons ? Il devait bien y en avoir au moins une. Elle pense qu’elle y pensait depuis toujours. Et qu’elle a bien du mal à y répondre encore aujourd’hui. Chacun de ses gestes en est le symptôme.

« Suis-je bien là ? Est ce moi qui fait tout ça ? Sinon à quoi bon ? Elle pense que c’est « lassant » et que forcément « elle vous ennuie ». Alors..

S’appesantir..? Tous les jours un peu plus… ? Ne plus ressentir que votre échine qui se courbe. Conserver dans votre rétine ce sourire vainqueur, qui lorsque vous avez tourné le dos, se distord comme une grimace qui déchire surface et perce le démon à jour. Vous savez ? Celui qui vous suit depuis la nuit des temps, celui qui vous réveille la nuit, transforme la seconde, en : « c’était hier et c’est déjà demain », et ce pan de vous qui sombre alors.. Peu importe ses formes.. Il vous semble qu’il ne partira jamais, que vous devriez peut-être vous en faire un ami… habité pourtant du désir ravageur de lui pisser dessus ce vitriol le brûlant à jamais… Et c’est juré, vous le pleureriez, pour ne pas qu’il revienne.

Alors vous couvrez des milliers de pages, c’est comme l’éructation magistrale d’un jour où vous êtes très malade. Vous expulsez ce qui vous brouille l’organisme. Au départ, rien d’organisé, pas même la volonté d’en faire quelque chose. Ça sort et vous soulage un peu.. Et puis vous relisez… ou alors même pas… Sans comprendre. Vous revivez, avec dégoût, tristesse et mélancolie, en constatant que rien ne bouge.

« Mais c’est posé sous vos yeux et ça vit. Comme un mal nécessaire. »

Elle cherche le moment où elle commence à comprendre. C’est quand ce moment où tout bascule ?

Et c’est ainsi chaque fois que vous fermez les yeux. Et vous ne pouvez vous résoudre à accepter d’être écartelé entre les dispositions d’un héritage pernicieux et le goût que vous avez de la vie, que vous trouvez sublime, un goût immodéré que chaque jour renouvelle.

Alors par instinct de survie, viennent ces moments, c’est progressif et chaotique, mais récurrent, où la nécessité se fait jour, d’extraire et de poser devant vous d’autres éclats de votre vie, ou ceux que vous parvenez à distinguer, au hasard de votre mémoire et de votre vision, pour mieux les comprendre, ou encore imaginer un « ordonnancement » qui aurait plus de sens pour vous, et qui vous deviendrait nécessaire. Mais surtout leur donner d’autres formes, de celles qui vous apaisent et tout en vous posant ici-bas, vous allègent incontestablement, et vous élèvent, mais ça vous ne le savez pas encore… Ce faisant ces éclats deviennent vôtre.

Et puis soudain sans vous en rendre compte, vous y prenez goût, et vous ouvrez aux autres..

Et c’est là qu’elle se sent devenir cette petite cathédrale, pleine de vent, ouverte à toutes les voix, tous les courants, dans l’attente, sans le savoir non plus, du miracle retrouvé de l’émotion première. Et cette attente l’étreint.

Et celui-ci survient : Comme la vague qui lui lèche les pieds, ou ce nuage immense qui a recouvert d’un coup un champ embrasé de soleil, et encore en pleine terre lorsqu’elle a senti cette brise marine et discerné clairement la mer si lointaine, et là, au détour d’une rue où elle a reçu ce sourire vermeil en pleine tête et qu’elle y a répondu.. Elle dispose ces perles en ordre sur le papier.. Et enfin ces quelques mots innocents et incongrus : « je passe l’aspirateur », ou « tous les canards prennent le bain le soir en compagnie de leur papa », et puis « je monte à l’échelle » .. Le miracle est qu’ils se sont trouvés…

Qui ? Elle sourit. Ceci lui appartient…

Ainsi, vous qui choisissez d’écrire, de dessiner, de peindre ou de sculpter, vous chantez aussi, sans trouver à résoudre l’équation… car le nombre de ses inconnues continue de se dérober à vous. Mais dans le balancement qui vous berce et vous écharpe en même temps, vous trouvez l’équilibre… et ouvrant si grands vos cinq sens, vous le trouvez lui, ou elle… et vous-même, là au bord du sentier.. entre deux ronces peut-être bien…

Elle sourit encore, paisible : « Je ne veux rien démontrer, je vis entre toutes ces lignes, pour trouver le moment où dedans et dehors sont en adéquation, à ce moment où la formule est tellement imparable et si belle… et fait de moi un véritable être vivant. » Alors…

Elle pense : « Souvent j’ai peur encore. »

« J’ai peur de trouver dans les lignes que je traverse, les miennes, celles des autres, mes pensées nouées tapies qui s’enrouleront autour de mon cou, j’ai peur de trouver traces de mes errances nocturnes qui dressent si brillant portrait que portait « ma petite » constamment en dérive, celle qui me prend encore si souvent par la main. J’ai peur de trouver ma vie dans les mots des autres et de devoir conclure que je ne sers à rien. Et qu’écrire serait si vain que chaque lettre posée s’envolerait aussitôt, polluant l’atmosphère d’inutiles et néfastes desseins aux volutes mesquines. »

« J’ai peur d’être niaise, sirupeuse, mélo et infantile, alors que je voulais offrir quelque chose de vraiment important, comme ce qui est nécessaire… » Au hasard : de l’amour…, mais vous, en voudriez-vous ?

Là, elle entend sa voix… sa voix qui lui répète inlassablement… constante et familière, comme une “douce pluie d’été” : « Il s’agit juste, d’écrire, pour le plaisir » ; le sien et celui de l’autre aussi… et peut-être surtout.

« Et puis, voir ce sourire immense éclairer son visage et… en être tellement bouleversé. »

Elle pense qu’il est temps enfin de lâcher la part d’enfance qui la retient coincée, et conserver l’autre en elle. Car l’autre, c’est lui et vous, comme elle.

Elle pense à ce mélange si improbable quelques mois plus tôt et soudain si évident, puissant et accompli… Une arche immense… sous laquelle…

Ah non ! Cette histoire est la sienne, elle veut la vivre avant..

« Je n’ai plus peur…”

… Il y a dans le dessin sinueux que trace votre vie quand elle s’exprime, le travail du temps dans toute sa beauté, cruelle et bienveillante. La froideur sublime d’un sous-marin échoué à la nuit noire, dont les courbes ciselées tirent de la lumière leurs contours indécis, suivant que l’on se place entre elle, et lui. Cette masse peu familière, est offerte au regard comme un miracle silencieux. Ils forment jetée, tremplin, toutes portes ouvertes, vers vos nouvelles pensées et leurs nouveaux desseins… Il suffit de suivre les courbes, du doigt, refaire le tracé, ouvert jusqu’au fond de soi, et peut-être, en extrayant quelques mots, de trouver à comprendre.. Sinon on inventera.. »

Vous n’aimez pas les sous-marins… ? Alors faites comme dans le grenier de votre grand-mère, plongez, choisissez d’autres images qui vous parlerons plus, secouez le petit globe précieux de votre esprit et là trouant des yeux la neige qui aura fini de se poser, vous déciderez que sous ces aspects chaotiques il y a la forme qui vous parle et vous convient.

Il était une fois ?

Il y a sur ce banc à côté de vous, cette place laissée libre que votre esprit rempli et votre désir comble… Dans vos yeux la portée d’un regard, un dièse au dessus, qui soulève votre esprit et vous perche au plus haut. Et soudain vous sentez que vous libérez quelques rayons de plus

Elle se demande si elle aura peur, encore, et s’entend répondre : « Peu importe… j’ai les mots, le désir et quelqu’un qui m’attend »

il y avait dans la froideur de ses draps froissés par tant de chasses nocturnes, dans le dessin des plis qui parlent la langue des cauchemars… stop ! ! !

Il y a entre les lignes, dans les sillons de sa cervelle, dans le coffre blindé de sa mémoire souveraine, un cran au dessus, pas si loin finalement, cette chaleur qui les a réunis, transportés, ces mots qui les ont transpercés, ces bonheurs qu’ils ont partagés, et tous les autres à venir…

« Il y a, dans ce ciel, un vent de cerisier et l’odeur de cannelle dans les branches du pin bleu. »

Elle songeait souvent qu’elle avait le goût du drame, et finissait par trouver cela insupportable, au point de s’enfermer en elle-même pour se faire taire un peu. Le drame comme un paravent de plus. Mais elle se joue la comédie.

Pourquoi chercher si loin ce que nous avons sous les yeux, soi, l’autre, lui, et elle.
Et d’elle à lui et inversement, vivre l’espace et la distance nécessaires, traversés des hasards qui les ont réunis.

Il y a, dans le jardin de l’observatoire, sous la coupole en cuivre, le tendre vert de gris de ses yeux.

Alors elle comprend :

« Je cherchais la structure. En écrivant, je posais une brique, un mot, pour ériger le sens..
Je courrais en moi, apeurée, couvrant la blancheur presque pure du papier, pour que mon histoire le soit aussi, et ne plus avoir peur, je voulais qu’on y croit, ainsi existerai-je aussi. Je voulais tenir les phrases à bout de bras, pour qu’elles soient belles… Je voulais que vous sentiez, vous aussi, cette émotion première…

Je voulais ce qui élève, et quand je parvins à m’alléger, je t’ai trouvé… »

« … et dans tes mots, et ces idées qui répondaient aux miennes, … il y avait depuis longtemps ta présence constante… et cette émotion si intense que je cherchais enfant »

« Dans le plus pur des hasards, nos mots s’étaient entrelacés enfin, comme cette voix(e) nécessaire« 

Et doublés de la belle évidence, nous pouvions nous poursuivre :

Il y aura ? … On pourrait aussi dire : « Il y a » et c’est maintenant.
Mais il y aura toujours, au hasard de la vie.

Et puis il y a le moment où tout bascule… et plus rien n’est comme avant.

.

Flo H.

C’est plus qu’un plaisir d’accueillir pour la seconde fois, Flo H, que je connais depuis… toujours… Avec Flo H., nous avons convenu d’évoquer ou tenter d’évoquer ce hasard et cette nécessité qui constamment tournent autour de nous, à cause du livre de Jacques Monod (Le hasard et la nécessité, Seuil, 1970), le livre mais pas seulement de ce livre, et par le plus grand des hasards, les deux textes entrent en syntonie. Et c’est grand bonheur. Bienvenue Flo H.

Elle me reçoit sur son blog Jardins d’été comme d’hiver pour mes Emergences du hasard.

Cette belle expérience de partage d’écritures et d’espaces se poursuit ce mois-ci sur les blogs listés ici.

Bonnes lectures…

Silence

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