Photolaliques 4 : « J’étais contre la photo, par principe » et autres séquences pour écrire avec…

« De cet infini, seul des ilots, des pièces détachées, des fragments pouvaient donner la mesure. »
(Le dépaysement / Jean-Christophe Bailly. – Seuil, 2011. – Coll. Fiction et cie. – p. 409)

__________________________________________________________

Premier fragment :

« J’étais contre la photo par principe. Qui s’occupe du langage doit voir avec les mots, et se contenter de son carnet de notes. Je maintiendrais ce point de vue jusqu’en 2003 et le numérique. Et ces choses mécaniques m’ennuient : boîtier à ouvrir, pellicule à changer, réglage à faire. Je me revois déambuler dans le Moscou qui commençait à m’être familier, pour des photos à faire. Je me revois longeant la Moskva sous l’arrière du Kremlin, cherchant des reflets. Pour moi, je préférais les parcs publics, les rues populeuses, les terrains de football sous les immeubles, mais je n’aurais pas osé photographier (au fait, à la fin du séjour, je revois le chef d’atelier, homme rond et rubicond, mais arborant de nombreuses médailles, nous photographiant avec son équipe, puis lui-même avec nous, devant la machine glorieuse : tout le monde avait un peu bu pour l’au-revoir). J’avais terminé une pellicule, commencé la deuxième. Au retour, j’ai donné l’appareil avec la pellicule entamée, et longtemps je me suis dit qu’il me faudrait porter la pellicule terminée au développement, elle a disparu avant. »

Un écrivain, François Bon raconte dans son Autobiographie des objets (Seuil, 2012. coll. Fiction et cie) cette histoire de photographies qui n’ont jamais vues le jour car pellicule disparue… Un écrivain qui n’osait pas photographier et une autre, au contraire, qui :

« Y aller voir, ce qu’il en était advenu de l’atelier 62 et de tous les autres. […] …, une semaine plus tard jour pour jour, appareil photo dans le sac à dos, je le fais exprès. J’y vais en tramway, Val-de-Seine, direction La Défense, 15h20, mardi du vacances de printemps, départ dans quatre minutes. […] Ce que je veux faire : tourner consciencieusement tout autour du trapèze. Comme un exorcisme, ses quatre côtés. […] A l’angle, l’objectif de l’appareil glissé dans les interstices entre mur, accès au chantier et palissade qui commence. Vision des terrains nus en cours de dépollution, terre retournée amassée en talus recouverts de grandes bâches en plastique noir. Sur l’île aussi les bâches. […] Pensé aux photos tellement vues des flux d’ouvriers sous leurs casquettes qui franchissaient les portails, les passerelles, et aux perspectives comme en entonnoir que cherchaient les photographes quand ils les prenaient. Maintenant portails verrouillés, personne, et rien derrière. Pensé aux sons recueillis par Nicolas Frize. […] Longé…  […] Repéré…  […] Suivi…  […] Traversé…  […] Continué au bord de l’eau jusqu’au pont de Sèvres, en me demandant comment ceux des péniches, en dessous, pouvaient se supporter, amarrés là, au coeur du désastre. Comment dormir ? Revenue sur mes pas, parce que pas d’échapparoire pour les piétons sous le pont de Sèvres, l’île arasée longée une deuxième fois et tout droit pour rejoindre l’autre île, Saint-Germain. De là, bus 123 jusqu’à Mairie d’Issy, puis métro pour Montparnasse, où je porte mes films à développer, tirer et mettre sur CD, à la FNAC. Le lundi suivant je récupère mes photos, ratées, les deux films, toutes. Voilées de rouge. « Etanchéité de l’apparaeil », disent-ils. Comme si je n’avais rien vu à Billancourt. Parce qu’il n’y a plus rien à voir à Billancourt. Mais au creux de mes mains, captée, l’énergie de tous ceux qui avaient un jour poussé le portail noir.

Ecrire avec. »

Deux écrivains, l’un qui perd ses photographies et la seconde, Martine Sonnet, qui tente de conserver traces, pour se souvenir des hommes qui ont travaillé là, et surtout d’un, son père, dont elle a brossé un portrait émouvant ainsi que celui du milieu ouvrier de cette époque, dans son Atelier 62 (Le temps qu’il fait, 2009), pp. 283-285, et qui utilise souvent la photographie comme repère ou point de départ. Se désole de perdre les photographies de sa marche, mais non, le livre est là, vibrant hommage à ceux des Forges de Renault-Billancourt… ne mourront pas encore…

L’année 2012 n’est pas encore terminée mais j’avais envie de rassembler dans ce billet consacré à la photographie et à d’autres objets ou lieux de mémoire qui me sont chers, un troisième extrait provenant du troisième livre majeur lu déjà cette année, année faste, celui de Jean-Christophe Bailly : Le Dépaysement (Seuil, 2011), pp. 381-382.

« Une chose est de se saisir d’un objet ou d’une icône et d’en étudier le fonctionnement au sein de la société même qu’il l’a créé ou élu : par exemple, un objet monumental et rituel comme le monument aux morts, ou un objet de consommation courante reconnu comme étant spécifique à une nation, ce qui est le cas de tant de produits alimentaires, baguette de pain en tête. […] Une autre est de suivre des rapports qui s’établissent d’eux-mêmes entre des objets qui n’ont pas forcément cette plus-value symbolique ou cette popularité, mais qui forment entre la réalité matérielle où ils sont présents mais endormis et la perception qui les éveille une sorte de couche de reconnaissance aux contours imprécis, que l’on pourrait caractériser aussi comme un contexte inconscient. Ce sont ces rapports ou ces suites, dont la logique constructive est celle du ricochet, dont le milieu de développement est l’intuition et le point d’arrivée l’oubli, que j’appelle des séquences. Elles ont lieu a tout moment, elles n’ont pas de durée, mais sont comme des refrains : à travers elles, le pays se conjugue, non comme un ensemble d’arias, mais comme une masse composite de récitatifs et de refrains.

Il s’agit de signes discrets, qui sont les cousins de ces signes ou objets inaperçus au moment de la prise mais relevés et inscrits par elle, dont les théoriciens de la photographie remarquèrement très tôt l’importance et que Walter Benjamin conceptualisa plus tard en parlant d’ « inconscient optique« . Ces signes ou objets et la façon dont ils s’associent en des chaînes provisoires ne sont pas à proprement parler des indices, ou alors ce sont des indices dormants. Mais ce qui est étrange, c’est que nous, même ceux qui sont importés ou qui correspondent à des effets de mode planétaire (effets qu’on ne compte même plus aujourd’hui), sont des marqueurs de coloration locale qui agit sur les choses. »

Chacun de ces écrivains : marcheurs – dont deux d’entre-eux, publiés dans la collection créé par Denis Roche – le père de ce terme de photolalie – cherchent des marqueurs de leurs marches passées, pour poursuivre le chemin, faire traces, garder mémoire mais pas seulement, il me semble, mais bien aussi pour comprendre et peut-être ensuite, agir sur les choses, notre quotidien, nos vies… et comme l’écrit si bien Martine Sonnet, puiser dans cette énergie de ceux qui nous ont précédés pour

Ecrire avec…

 

 Ainsi finit cette quatrième photolalique…

A suivre…

Silence.

 

 

Une réflexion sur “Photolaliques 4 : « J’étais contre la photo, par principe » et autres séquences pour écrire avec…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s