La photographie attentionnée : une conversion du regard – à propos d’images d’Algérie de Pierre Bourdieu

« Le regard d’ethnologue compréhensif que j’ai pris sur l’Algérie, j’ai pu le prendre sur moi-même, sur les gens de mon pays, sur mes parents, sur l’accent de mon père, de ma mère, et récupérer tout ça sans drame, ce qui est un des grands problèmes de tous les intellectuels déracinés, enfermés dans l’alternative du populisme ou au contraire de la honte de soi liée au racisme de classe. J’ai pris sur des gens très semblables aux kabyles, des gens avec qui j’ai passé mon enfance, le regard de compréhension obligé qui définit la discipline ethnologique. La pratique de la photographie, d’abord en Algérie, puis en Béarn, a sans doute beaucoup contribué, en l’accompagnant, à cette conversion du regard qui supposait – je crois que le mot n’est pas trop fort -, une véritable conversion. La photographie est en effet une manifestation de la distance de l’observateur qui enregistre et qui n’oublie pas ce qu’il enregistre (ce qui n’est pas toujours facile dans les situations familières, comme le bal), mais elle suppose aussi toute la proximité du familier, attentif et sensible aux détails imperceptibles que la familiarité lui permet et lui enjoint d’appréhender et d’interpréter sur-le-champ (ne dit-on pas de quelqu’un qui se conduit bien, amicalement, qu’il est « attentionné » ?), à tout cet infiniment petit de la pratique qui échappe souvent à l’ethnologue le plus attentif. Elle est liée au rapport que je n’ai cessé d’entretenir avec mon objet dont je n’ai jamais oublié qu’il s’agissait de personnes, sur lesquelles je portais un regard que je dirais volontiers, si je ne craignais pas le ridicule, affectueux, et souvent attendri. » (Extrait tiré de Pierre Bourdieu : Ein soziologischer Selbstversuch, Francfort, Surkhamp, 2002.)

Attentionné, affectueux, tel est le regard porté par Pierre Bourdieu sur les personnes qu’il photographie ; attentionnées, affectueuses sont les 150 photographies sélectionnées de Pierre Bourdieu, pour l’exposition Images d’Algérie, présentée jusqu’en février 2012 à la galerie Stimultania de Strasbourg. Exposition qui tourne depuis 2003, jusqu’en novembre, elle est à Tours.

J’ai beaucoup aimé cette exposition et je vous conseille le livre. Cette attention de celui qui prend en photo, cela fait  la seconde fois que je la répère. La première fois,  j’avais consacré un billet dans ma série Photolaliques sur le souci de retenue des photographes Didier Lefèvre et Alain Keller.

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Pierre Bourdieu : images d’Algérie, une affinité élective / Ouvrage conçu par Franz Schulteis et Christine Frisinghelli. – Actes Sud, 2003. – 221 p.

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