Des endroits de ciels bleus… et une photographie relative…

Des endroits de ciels bleus, capturés, en filant dans le train sur les rails qui emmènent le nomade. Laissant traces du wagon éclairé, avec portrait en reflet dans coin de glace et bout de nuages. Un peu de vert sombre, quelques vaches, une ferme aux toits rouges et des miroitements que je n’aurais pu penser, réfléchir, décider, sans l’intervention de ce hasard bienveillant, bonne étoile du photographe… parfois. Hasard qui  n’enlève rien à la connaissance nécessaire du photographe en terme de cadrage ou de lumière. Le hasard, comme petit plus, ou grain de sable, punctum qui passe ou pas,  du non-mesurable, du non-prédictible… où quand le train transforme la photographie en objet indépendant de la volonté du photographe.  Photographier, ce n’est pas compter sur ce travelling inattendu nommé hasard. Prendre en compte le hasard, c’est simplement jaillissement de possibilités infinies, et le temps de se dire je vais poser mon regard ici, le train roulant, c’est déjà une autre photographie qui arrive. Il y en a des malheureux de hasards mais alors on ne les voit pas :  les photographies, détruites à cause de cela par le photographe mécontent.

Etre là, au bon moment, sans l’avoir prévu au préalable, anticipé… et en un clic chanceux, saisir le geste, le moment ou cette petite chose qui passe là dans l’image, et trouver la photographie qui entrera dans les mémoires, voire l’Histoire. Mais fait-on des photographies pour faire symbole ? Quel est notre moteur pour garder toujours plus de traces de nos passages sur cette terre ?  Toujours étrange que telle ou telle photographie devienne un symbole, marque son époque et la mémoire collective comme celle du combattant républicain qui tombe pendant la Guerre d’Espagne. Capa était là. Ne pouvait pas le prévoir. Ou alors, il y aurait eu quelque chose de malsain d’attendre cette photographie-là. La polémique autour de cette photographie n’a pas lieu d’être. Quand photoshop n’existait pas, déjà un Staline faisait disparaître Trotsky de toutes les photos officielles (que Capa a photographié également, témoin vivant de l’existence de Trotsky). Aucune polémique ne peut vraiment toucher à une icône. Il y a de l’irrationnel dans le symbole. Et le soldat républicain ou Trotsky sont tout de même devenus des balises mémorielles, malgré tout ce que l’on peut penser de ces deux êtres là. Ils ne nous appartiennent plus. Et le réel (que l’on trouve dans les livres d’histoire) nous rappelle que les républicains espagnols se sont fait massacrés et Trotsky assassiné lui aussi, et un nombre incalculable de ses congénères. On connait la suite.

Combien de mémorables photographies, témoins de leur temps, ne sont pas parvenues devant nos yeux :  jamais rassasiés ? Me semble que la figure de l’auteur pensant, maître de tous ces gestes, omniscient, fausse notre jugement, notre regard. Nous avons toujours la possibilité de pouvoir recommencer en un prochain clic, la photographie râtée – et le numérique apporte la possibilité de remanier en permanence –  mais dans le cas de ma photographie prise dans le train roulant à grande vitesse, si je veux recommencer ma photographie, ce sera un peu plus loin… et le train fuyant me proposera d’autres possibles, d’autres probables… et ce ne sera plus la même histoire, la même photographie… Elle sera relative ma photographie, car dans ce mouvement-là, suis un photographe qui bouge, comme l’observateur de la célèbre théorie. Est-ce que cela rend ma photographie moins réelle, moins intéressante qu’une qui serait pensée intégralement avant la prise de vue ?

Ne suis pas maître absolu de ce qui va impressionner ma pellicule. Se dire tout de même : cette chance de la simplification de la technique… Remarquer que depuis la date de naissance de la photographie décrêtée par Arago en 1839, cette simplification incessante de la technique de la photographie a donné à un public de plus en plus vaste la possibilité de se faire photographe le temps d’un voyage, d’une promenade, d’un fête de famille ou d’un simple désir de garder traces. Sans prétention aucune. Ce qui fait art aujourd’hui n’est pas certain de l’être encore dans cent ans. Et les anodines photographies familiales seront peut-être considérées comme un courant artistique à part entière lors du prochain siècle, avec des milliers d’anonymes comme auteurs ?  Au minimum, feront le bonheur des historiens ou archivistes futurs… La reconnaissance d’un travail dit artistique est parfois tellement sujet à d’autres considérations… qui nous éloigneraient du sujet de ce texte. Et parmi tous ces individus munis quotidiennement d’un appareil photo numérique ou d’un téléphone portable, peut-on déjà repérer la naissance d’un regard inédit – équivalent aux Cartier Bresson ou Doisneau de jadis. Qui peut le dire ? Car, forcément, il y a de nouveaux William Klein ou Robert Capa dont nous ne savons pas encore  les noms. Je n’oppose pas les photographes reconnus aux photographes anonymes d’aujourd’hui…

Très certainement, la contrepartie de ce mitraillage incessant provoque peut-être une moindre qualité des photographies, mais ce que nous gagnons, c’est une tentative positive de capter cette porosité du temps ressentie de plus en plus par tous comme une perte. C’est privilégier le mouvement de l’instant – caractéristique de notre époque ? –  au lent et patient cadrage de jadis qui souhaitait ressembler au modèle dominant… celui de la peinture ? La maturité – la majorité – de la photographie est peut-être ici, à ce moment là, où nous sommes, où chacun presse le bouton de ses multiples appareils de poche. Saisir le fuyant de notre époque et le rapide travelling du train à grande vitesse… qui nous force à agir. Alors la photographie n’aurait plus simplement avoir à faire avec la mélancolie comme le pensait un autre. Je ne sais pas.

Ou alors, il faudrait sagement renoncer et ranger l’appareil de photographies. Et ne capter que par l’obturateur permanent de son oeil, le défilement du paysage et se souvenir de cette prise de vue intérieure, plus tard. Se dire que l’écrivain-voyageur – photographe sans appareil – ne se déplace que pour récolter images et sensations qu’il retranscrira ensuite sous la forme de son récit de voyage. Mais les écrivains-voyageur d’aujourd’hui, et Chatwin aussi, ont des appareils photos… Alors… Je ne sais plus ce qu’est la photographie aujourd’hui. Ce n’est pas très grave, d’ailleurs… Les frontières entre art, amateurisme et techniques sont de plus en plus évanescentes (C’est juste un constat). Je ne sais qu’une chose : que le train file sur sa voie. Et, moi,  je continue de prendre quelques photographies, ne les efface que rarement, et pour ne pas avoir de regrets, les publie tout de suite dans les nuages nouveaux de notre époque – cumulus offerts en trangression de la propriété intellectuelle du ciel et des régles sacro-saintes de l’oeuvre d’art… en toute innocence et modestie… pour le plaisir de raconter… ou de montrer… Sans doute, pour échapper au cirque de l’Art, être artiste dans un futur proche signifiera : tendre vers l’anonymat… pour échapper à ces lumières blafardes de la célébrité ? Je souris…

Ah, contradictions, quand tu nous tiens ?

Silence.

Un début de réponse non-didactique et dans le désordre à YD… à ses interrogations ici… à suivre… article en work in progress… merci Yves…

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2 réflexions sur “Des endroits de ciels bleus… et une photographie relative…

  1. Salut Franck ! J’ai trouvé assez de temps devant moi pour te répondre. Commençons par la fin : être artiste veut dire « être reconnu » en tant que tel au minimum par quelques pairs. Si W, connu comme artiste, estime que tes photos entre dans le domaine artistique, qu’il les montre à X, Y et Z, artistes eux-mêmes, et que ces derniers confirment l’appréciation de W, alors tu deviens à ton tour artiste. Si moi, qui ne suis pas un artiste, hurle sur tous les toits que FQ est un artiste, et si 100 personnes ou plus, pas plus artistes que moi, hurlent en même temps avec moi, ça ne fait pas de toi un artiste pour autant. Si tu es un artiste, tu as alors un Nom — un ou des pseudo font aussi bien l’affaire — mais en aucun cas, tu ne pourras être artiste ET anonyme : c’est antinomique ! Tu n’es pas obligé d’être célèbre pour être artiste, la célébrité peut être décrochée par des imposteurs, ça se voit tous les jours, à tous les coins de rue. Evidement, si ce sont des imposteurs qui te décernent le titre d’artiste et que tu l’acceptes, il est fort probable que tu sois toi-même aussi un imposteur. Si l’Art est devenu un cirque, c’est que les artistes se sont fait doubler par un nombre incalculable de gens qui se sont mis à spéculer sur l’Art. Et comme les œuvres d’art sont devenues des valeurs refuges pour la plupart des gens qui savent compter en dollars, ce n’est pas demain que le cirque mettra ses clowns et ses dresseurs de puces à la porte et brûlera son chapiteau, et surtout pas en période de crise actuelle.

    Ce que tu écris plus haut, sur « les anodines photographies familiales », ne peut pas ce concevoir non-plus. Puisque une photo anodine ne peut justement pas sortir du lot. Pourtant, des photos familiales [cf.. Nan Goldin http://goo.gl/MN8qh%5D, mais non-anodines, peuvent composer en grande partie l’oeuvre artistique d’un photographe. Si tu prétends qu’un photographe amateur peut produire exceptionnellement des images esthétiquement comparables à celles des meilleurs artistes, alors je suis entièrement d’accord. Mais, pour les raisons que je te donne plus haut, cet amateur ne sera jamais un artiste. Si cet amateur produit régulièrement des photos qui valent celle d’un véritable artiste, rien ne l’empêche d’aller frapper à la porte de ce dernier et de lui exposer son travail. C’est ce qu’ont fait des types comme ceux que tu cites : Cartier Bresson, Doisneau, William Klein ou Robert Capa et tant d’autres. Et aujourd’hui, ça se passe encore et toujours ainsi.

    Je ne comprend pas ton acharnement, Franck, à vouloir faire passer pour artistique des choses qui ne le sont pas, je ne vois pas où tu veux en venir avec ta volonté à vouloir élever au rang de l’Art des images qui ne sont pas pensées et conçues a priori pour entrer ensuite dans la catégorie artistique. Une de tes photographies pourrait être tout aussi intéressante et même plus qu’une de celles faites par l’un des photographes que tu cites, ça ne changera rien pour autant. Ils ne sont certes pas les « maîtres absolus de ce qui va impressionner la pellicule », mais ce sont les maîtres absolus de la mise en scène de leur travail photographique. Un travail, qui ne sera en aucun cas porteur du réel, mais toujours porteur d’une illusion qui incitera les spectateurs à méditer, réfléchir, rêver, interpréter, découvrir, comprendre, imaginer, fantasmer à partir des clichés qui seront exposés devant leurs yeux. Et ce travail ne tient pas et ne peut tenir en une seule image, faite au hasard. Donc, pour cela, il faut avoir la prétention de surmonter ce qu’un amateur ne surmontera pas : toutes les difficultés de l’ART ! Il n’y a pas d’artiste sans prétention, c’est à dire sans la volonté de retranscrire le monde selon sa propre vision, une vision personnelle, quelque chose de très singulier, une monde inaccessible au spectateur sans sa médiation. Ce qui fait que monsieur-tout-le-monde, qui ne travaille pas dans ce sens, n’a aucune chance de se faire médium, car le hasard lui-même ne viendra pas suffisamment souvent à son secourt. Etre photographe, c’est être photographe TOUT le temps, pas simplement le dimanche.

    Il n’y a pas de réel représentable par une photographie ! Le réel c’est justement ce que l’on ne peut pas saisir, ni avec une caméra ni avec aucun des instruments fait par la main de l’homme. Le réel, c’est ce qui toujours nous échappe ! Il n’y a qu’une réalité, celle que nous construisons collectivement, mais qui peut s’avérer fausse et devra être remise en cause. L’image nous sert à cette construction, aujourd’hui plus que jamais.

    Dernière chose, mais tu n’est pas le seul à faire cette confusion, Franck, qui n’est d’ailleurs pas génante pour la compréhension de ton texte, tu parles de symbole, alors qu’il s’agit d’icone. Dans sa sémiotique, Ch. S. Peirce, distingue trois types de signes : les indices, les icones, et les symboles.
    — Les signes indiciels : sont des traces sensibles d’un phénomène, une expression directe de la chose manifestée. L’indice est lié (prélevé) sur la chose elle-même (la fumée pour le feu).
    — Les signes iconiques : sont des représentations analogiques détachées des objets ou phénomènes représentés. (l’image en particulier)
    — Les signes symboliques : rompent toute ressemblance et toute contiguïté avec la chose exprimée. Ils concernent tous les signes arbitraires (la langue, le calcul..)

    Bon, je sais que ma réponse est faite sous forme « critique » et que très peu de choses vont dans ton sens. Je crois comprendre ce qui t’anime : ta volonté d’en finir avec l’idolâtrie des photographes les plus connus et ton combat pour la reconnaissance des talents de la plèbe qui passe par l’abolition des « frontières entre art, amateurisme et techniques [qui] sont de plus en plus évanescentes ». Mais là encore, je ne suis pas d’accord avec toi, car il me semble, qu’au contraire, les barrières se renforcent du fait justement du montant des prix qu’atteignent les œuvres d’art et de la sélection de plus en plus impitoyable qui règne dans ce domaine, alors qu’il y a de plus en plus d’entrants utilisant des techniques de plus en plus sophistiquées et souvent très coûteuses.

    Tu as de quoi lire et j’espère que tu relanceras à nouveau cette discussion :-)

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