Conserver la mémoire de l’oubli…

« A côté d’un rocher se dressait un unique pin de Bristlecone. Les racines noueuses et orange, l’écorce sèche et le tronc nu, le pin de Bristlecone est le plus ancien organisme vivant sur Terre. Il traverse les millénaires et survit à tout ce qui l’entoure parce qu’il renonce petit à petit à des pans entiers de lui-même pour mieux faire circuler la sève qui alimente les parties les plus essentielles de son être. Il n’est pas rare que le seul endroit vivant d’un pin soit une unique branche verte jaillissant d’un tronc creux. » La carapace ou la bulle qui enserre la gare de Strasbourg, ou la protège, ou la fait vivre, est comme une excroissance qui aurait poussé pour maintenir sa vie tel un pin de Bristlecone. Bien sûr, la gare de Strasbourg  représente un axe de passage important – et sans sa coque, aurait tout de même continué à être ce passage, cette frontière – mais combien de gares ont disparu, combien de lignes ferroviaires, de petits trains circulant dans les campagnes ont tout simplement été effacés des cartes. Les anciennes gares subsistent souvent à l’état de friches ou au mieux transformées en hangars, magasins ou lieux d’habitation en attendant de retrouver leurs fonctions primaires. Avec la fin proche du pétrole, on peut se réjouir d’une renaissance de cet ancien réseau veineux irriguant de nouveau le territoire autour et entre les villes. Le mouvement est la constante de la vie. Les hommes se déplacent sans cesse malgré la fin relative du nomadisme primitif. La mémoire n’est pas obligatoirement une nostalgie ou une mélancolie. Au contraire, elle facilite les nouveaux départs, la refondation. Tel un pin de Bristlecone, on est souvent obligé d’oublier pour continuer de vivre sa vie, en maintenant vivace une unique branche verte. La mémoire ou l’oubli comme alternative pour choisir tenace : de vivre, sentir et être. Mais la mémoire ne s’efface jamais entièrement. Effluves qui titillent nos narines. Et reviennent comme flux et reflux de l’océan. Les mémoires changent de formes ou de supports mais subsistent dans les mémoires neuronales, entrepôts intacts dont on aurait perdu le chemin pour les retrouver. La mémoire comme un envers de l’océan toujours renaissant. L’écriture, la peinture, la photographie ou les arts en général sont gardiennes pour fixer ces mouvements passés. La littérature notamment est comme ce ce pin de Bristelcone, en privilégiant telles ou telles branches et ainsi depuis… Bien sûr, il convient de garder traces, c’est plus qu’un besoin vital : conserver ces moments de passage entre ce qui sera le passé et ce qui sera notre vie nouvelle. La fonction principale de la littérature serait alors de conserver la mémoire de l’oubli… cette frontière où nous avons choisi…

Silence

Faire signe : journal quotidien jubilatoire  en 200 mots ou quelques… : 115

En italique, un extrait de l’indispensable : Yucca Moutain / John d’Agata. – Bruxelles : Zones sensibles, 2012. – p. 59.

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