« Louise Colet » par Remy de Gourmont (PG, 122) in promenades littéraires, 3ème série

Il y en a beaucoup aujourd’hui, mais peut-être pas, en proportion des hommes, davantage que jadis. Les femmes de lettres sont au premier rang, au dix-septième siècle, avec madame de LaFayelte, qui faisait de petits romans délicats, et avec mademoiselle de Scudéry, qui en faisait de très gros, avec madame de Villedieu, dont la troupe de Molière joua les tragédies et qui ajoutait à ses romans le piquant de la galanterie, avec madame de Sévigné, journaliste intime, avec madame Deshoulières, que Corneille admirait, avec madame Dacier, qui fit notre plus agréable et peut-être plus véridique traduction d’Homère, avec madame d’Aulnoy, sœur de Perrault, avec bien d’autres, moins illustres. Au seizième siècle, c’était la reine Marguerite qui se mêla au monde littéraire en devenant la maîtresse de Clément Marot et en écrivant ses amusantes nouvelles. Plus haut, c’était Christine de Pisan, dont l’inépuisable diversité agréait aux dames du quinzième siècle, fort adonnées aux lectures morales non moins qu’aux poésies amoureuses. Plus haut encore c’est Marie de France, qui fit des vers encore charmants, et dont on ne sait rien, sinon qu’elle naquit à Compiègne et vécut en Angleterre, au treizième siècle. Ce n’est pas d’aujourd’hui, on le voit, que les femmes de chez nous écrivent, en prose ou en vers. En revenant à notre point de départ et en descendant vers les années contemporaines, nous verrions leur nombre s’accroître, en même temps que leur influence, à de certains moments. Le dix-huitième siècle est plein de la gloire d’Emilie du Châtelet et du bruit de ses amours avec Voltaire. C’est une des plus solides têtes de femme de toute notre littérature, et qui ne le cède qu’à madame de Staël. Elle rayonne parmi les Staal de Launay, les Tencin, les du Delfand, les Lespinasse et tant de bon- nes têtes philosophes. Au dix-neuvième siècle, elles commencent à être si nombreuses et d’un talent si uniforme que le choix devient difficile. Laissons les romancières. Voici celles qui furent avant tout des poètes ou des poétesses : voici la plaintive Desbordes- Valmore et la hargneuse Louise Colet ; voici Amable Tastu et Anaïs Ségalas, Mélanie Blanche-cotte et Louise Ackermann, Louisa Sieffert et Hermance Lesguillon, qui eurent toutes leurs heures de sourire et de notoriété. Nos contemporaines sont bien plus nombreuses encore, parce que l’on est toujours un peu moins inconnu, quand on est vivant que quand on est mort. Bien rares sont les heureux à qui la mort ouvre l’immortalité. Mais c’est parmi les femmes surtout que le petit nombre des élues est vraiment tout petit. Hâtons-nous donc d’admirer les femmes poètes, pendant qu’elles chantent, et aussi pendant qu’elles sont jolies. La plus célèbre est madame de Noailles, elle est vraiment « l’illustre Sapho » ; la plus remuante est madame Delarue-Mardrus, qui vient de conquérir l’Algérie. Chaque poète, maintenant, ou presque, se double d’une poétesse : madame de Régnier, discrète et méditative ; madame Mendès, ingénieuse et savante. Valentine de Saint-Point, Nicolette Hennique appartiennent aussi à des familles littéraires. Renée Vivien a été célébrée par M. Charles Maurras, et Hélène Picard par M. Emile Faguet. Celle-ci est Toulousaine. La province est riche : Bordeaux a Marie Nervat ; la France-Comté, Marie Dauguet ; Digne, Cécile Sauvage. L’Alsace a l’énigmatique Sybil et Venise, Laurent Evrard, qui cache son sexe et montre son talent.

Voilà de grandes richesses, et j’oublie sans doute de beaux diamants. Les hommes, quoi que l’on pense, n’en sont point jaloux. Les gloires féminines et les masculines sont des gloires différentes. Elles n’empiètent pas les unes sur les autres et parfois, au contraire, elles se complètent et se font valoir. Les femmes, depuis quelque temps, ont pris le parti, quand elles écrivent, d’essayer d’une certaine sincérité, mais cela leur est bien difficile. Leurs poésies diront toujours ce qu’elles voudraient être, et non ce qu’elles sont. Si elles étaient sincères, d’ailleurs, les hommes ne les estimeraient plus ; et elles sentent le péril. Les femmes sont obligées à une attitude dont les hommes, qui l’exigent, connaissent l’hypocrisie, mais qui les charme comme un hommage craintif à leurs désirs. Quelques-unes s’émancipent, pourtant, à mesure qu’elles échappent au joug religieux, et on ne reprochera pas à Renée Vivien d’avoir cajolé l’opinion publique. Je souhaite vivement, pour ma part, que cette émancipation s’achève et que les aveux féminins se fassent moins équivoques. Il faut qu’un peu de la vie se lise clairement dans l’œuvre, même dans l’œuvre d’art ; sans quoi on tombe dans la rhétorique : il y a une rhétorique féminine, plus déplaisante encore que l’autre, parce qu’elle est encore plus verbeuse et plus molle. George Sand, qui n’eut que des quarts d’heure de sincérité, en a donné de bien fâcheux exemples ; on en trouve de pires quand on confronte la vie et les livres de sa contemporaine Louise Colet.

Louise Colet participa beaucoup à la littérature française, au cours du dix-neuvième siècle, mais ce fut par ses émois plus que par ses œuvres. Elle réchauffa, de tout son feu, qui était ardent, le cœur philosophique du vieux Cousin, et elle fit goûter à Flaubert les délices de la première passion. Elle était jolie, frénétique, jalouse, spirituelle et sans presque aucun talent. Ce sont des titres pour figurer, sinon dans les anthologies, du moins dans les mémoires secrets de la littérature. Or, les œuvres de cette dame, qui ne fut « vertueuse et honnête » qu’au sens gaillard que Brantôme donnait à ces mots, sont d’une décence excessive. Tous les deux ou trois ans, grâce à la protection de son docte amant, elle remportait le prix de poésie à l’Académie française. Les sujets humanitaires ou patriotiques inspiraient volontiers sa chaste muse. Elle mit en vers le musée historique de Versailles ; elle versifia la colonie pénitentiaire de Mettray. Cependant un autre de ses amants, l’amant sérieux, celui-là, le pharmacien Quesneville, directeur du Moniteur scientifique, lui faisait la galanterie d’une édition mirifique de ses poésies en un luxueux in-folio tiré à vingt-cinq exemplaires. On attribua longtemps cette générosité à Victor Cousin, mais le philosophe, sans être tout à fait avare, savait trop bien compter pour se livrer à de telles folies. Je trouve ces petites révélations dans les deux volumes pleins de faits et d’anecdotes que M. Léon Séché vient de publier sur Alfred de Musset. Cousin se bornait à la faire couronner par l’Académie et à lui ouvrir revues et journaux. Louise Colet était d’ailleurs assez désintéressée et avait l’ambition de vivre de sa plume. Elle possédait un mari, le sieur Colet, musicien, qui considérait les ébats de sa femme d’un œil fort placide. II ne s’émut même pas, quand Alphonse Karr, lui apprit, dans les Guêpes, qu’il était devenu, par procuration , père d’une petite fille. Sainte-Beuve écrivait à ce propos à Juste Olivier, le 9 juin 1840 : « Cousin s’est fait grand tort sur un point, c’est en ayant madame Colet publiquement pour maîtresse : elle est enceinte, il a été à Nanterre pour la nourrice. Ce polisson d’Alphonse Karr a raconté tout cela dans ses Guêpes. » C’est à la suite de cette, indiscrétion que Louise Colet, qui avait des nerfs et du nerf, s’en alla donner à Alphonse Karr un coup de couteau dans le dos. Le couteau glissa, Karr le confisqua, le fixa au mur de son cabinet de travail avec une inscription commémorative, et cela fut tout. Quelques années plus tard, elle rencontrait Flaubert dans l’atelier du sculpteur Pradier, et devenait immédiatement sa maîtresse, sans rompre avec Cousin, qui se sentait délaissé et qui aimait toujours. Elle avait même le cynisme de communiquer à Flaubert les lettres du philosophe et Flaubert lui écrivait avec candeur : « Tu me donnes tout, pauvre ange, ta gloire, ta poésie, ton cœur, l’amour des gens qui te convoitent. » Une autrefois : « J’ai lu la lettre de Platon… » Flaubert ne sut la vérité que beaucoup plus tard. Peu au courant de la vie parisienne, il s’était laissé persuader par Louise Colet que Cousin n’avait pour elle qu’un amour aussi platonique que philosophique. Toutes ces lettres de Flaubert à cette femme passionnée et un peu hystérique sont bien curieuses par le contraste de la maturité de l’esprit et de la jeunesse du cœur. Elle avait été pour lui l’initiatrice. Il l’avoue et on le devinerait sans ses aveux répétés. Louise Colet le troubla immensément : « Tu donnerais de l’amour à un mort, comment veux-tu que je ne t’aime pas ? » Il avait conscience d’être tombé dans un goufîre, mais une fois tombé, il y restait avec volupté. Il se rassasia vite cependant, espaça les séjours qu’il faisait à Paris, se terra de plus en plus à Croisset, puis disparut, parti pour l’Orient. Elle le reprit, dès son retour, et la liaison dura encore deux ans ; mais, dans les derniers temps, Flaubert ne venait plus à Paris qu’en cachette, ne sortant qu’en voiture, stores baissés, craignant le tigre prêt à bondir sur lui. Cela finit par une scène presque tragique où ce fut le tigre qui manqua d’être étouffé. Entre temps, elle s’était offert Alfred de Musset, ce qui n’était pas très difficile. On a peu de détails sur cette brève liaison, ou plutôt sur cette passade, quoiqu’elle l’ait contée elle-même dans le livre, un instant célèbre, qui s’intitule Lui ! Alfred de Musset y figure sous le nom d’Albert de Lincel et Flaubert sous le nom de Léonce. Ils y sont tous les deux très bien traités, mais il y manque Victor Cousin, ce qui prouve que c’est peut-être le seul qu’elle ait aimé vraiment. Mais elle était fière d’avoir été, ne fût-ce que quelques mois, la rivale de George Sand. Elle cachait le reste de sa vie, mais elle avouait cela, publiquement. Cela ne l’empêcha pas de publier des « Historiettes morales » et beaucoup de livres pour la jeunesse. Elle ne dupa qu’à demi ses contemporains. Sainte-Beuve, qu’elle persécuta pour qu’il parlât d’elle, l’estimait peu. N’importe, si l’amour des grands hommes est un bienfait des dieux, Louise Colet fut abondamment bénie. Nos neveux connaîtront les aventures amoureuses des célébrités d’aujourd’hui. Ils s’amuseront beaucoup à ces piquantes histoires, qui ressembleront de très près à celles qu’on nous conte maintenant. Quel est le Victor Cousin qui a une Louise Colet ? Quel est la Louise Colet qui a un Flaubert ? Si je le savais, je ne le dirais pas.

1907.

.

.

Promenades littéraires : troisième série / Remy de Gourmont (1909)

Petit break de publication – Retrouvez dans quelques jours,  à 14H, un autre texte de Remy de Gourmont…

  A SUIVRE EGALEMENT SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s