« MAUVE » par Remy de Gourmont (PG, 117) : Couleurs (1908), 11

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Quelques mauves, sous les rosiers.

Avec des airs humiliés…

R. G.

 

 

Pauline passa au confessionnal une demi-heure fort agréable. A mesure qu’elle détachait les fruits lourds du péché, l’arbre allégé redressait ses branches, reprenait son attitude printanière.

« C’est aussi un peu, songeait-elle, comme quand Amélie me lave la tête. A mesure que les ondes fraîches m’inondent, je me sens devenir plus légère, débarrassée d’un voile lourd, du crêpe des soucis. »

En songeant cela, elle avait honte, car elle aurait dû être tout entière à la contrition et participer par des élans de repentir aux indulgentes paroles du prêtre.

« Mais c’est bien cela ! poursuivait-elle en elle-même. Et puis, cette sensation de bien-être que j’éprouve, n’est-ce point la preuve même de l’action du sacrement sur la pécheresse ? »

Elle avait conté doucement, sans forfanterie, mais sans réticences, toute sa vie depuis deux ans.

— J’ai péché contre la chasteté.

— Bien. Toute seule ?

— Non.

— Avec votre mari ?

— Oh ! non.

— Bien. Continuez.

— J’ai péché en pensées, en paroles et en actions.

— Un amant d’habitude ? Un seul ? Plusieurs ?

— Un seul.

— Bien. Vous désiriez ardemment voir votre complice, l’embrasser, vous donner à lui ?

— Oui.

— Souvent ?

— Toujours.

— Bien. Quand vous étiez ensemble, vous échangiez des propos déshonnêtes ?

— Oh ! non.

— Des propos déshonnêtes, c’est-à-dire des paroles tendres ?

— Oui.

— Bien. Ensuite, des caresses. Normales ?

— Il vous embrassait sur tout le corps ?

— Oui.

— Longtemps ?

— Oui.

— Et vous ?

— Moi aussi.

— Et c’est ainsi que vous arriviez à la volupté ?

— Quelquefois.

— Bien. C’est très grave. Etait-ce de votre plein gré ou par contrainte ?

— Oh !

— De votre plein gré, alors ?

— Oui.

— C’est affreux. Vous méritez les feux de l’enfer.

— Mon père, je me repens beaucoup, beaucoup.

— Bien. Continuez. Pas d’autres tentatives habituelles pour éviter la procréation ?

— Vous satisfaisiez votre passion sans songer à autre chose, comme les bêtes, selon la parole de l’apôtre saint Paul ?

Vous mêliez vos chairs au hasard, sans autre but que le plaisir bestial ?

— Oh !

— Sans jamais un retour sur vous-même, un regret, une pensée pour les enseignements de la Sainte Eglise ?

— Hélas !

— Sans honte ?

— J’en ai maintenant.

— Bien. Continuez. Vous vous mettiez nue, toute nue ?

— Oui.

— Sans rougir ?

— Hélas !

— Vous étiez pareille à un démon.

— Oh !

— Il n’y a que les démons qui ne rougissent pas de leur nudité.

— J’en rougis maintenant.

— Avez-vous cédé à l’entraînement d’un tempérament trop ardent ?

— A la passion, alors ?

— Oui, j’aimais.

— Il fallait recourir aux sacrements, aux exercices de piété.

— Je le fais, maintenant.

— Comment vous avait-il prise ?

— Je ne sais plus. Par des regards, des sourires, des paroles…

— Avez-vous lutté ?

— Je l’aimais.

— C’est fini ?

— Oui.

— Vous ne le verrez plus ?

— Jamais.

— Bien. Continuez.

Et on avait passé en revue les autres péchés, la gourmandise, la paresse, le mensonge, et Pauline se souvenait des goûters délicats, après les furieux repas d’amour, des siestes dans les bras de son ami, des histoires compliquées qu’elle inventait pour dépister la curiosité maritale. Ce songe ! Car ce n’était plus qu’un songe ! Ce songe ! Elle pleura.

— Puisque votre repentir est véritable, je vais vous donner l’absolution, qu’il aurait été préférable de différer, peut-être, mais les larmes effacent bien des choses. Demandez pardon du fond du cœur à Dieu, que vous avez offensé si gravement.

Son attendrissement avait redoublé, pendant que les paroles latines tombaient une à une sur ses cheveux blonds, à travers un délicieux chapeau mauve assorti à la robe, qui était du même ton, mais plus pâle.

La cérémonie finie, elle salua, sans aucun embarras, le prêtre qu’elle connaissait. Ils parlèrent un instant de la dernière vente de charité dont les résultats avaient été merveilleux, et le pauvre homme ne pouvait s’empêcher de considérer, sans convoitise, certes, mais avec une certaine complaisance étonnée, cette élégante jeune femme, jolie et fine, qui connaissait sans doute mieux que le plus retors casuiste tous les secrets de la luxure.

« La femme ! La femme ! Celle-ci a deux petits enfants jolis comme des anges, qu’elle conduit elle-même à la messe et au catéchisme. Son mari prêche la guerre sainte et son amant l’a quittée pour Mme de Ruel, qui dit tout haut : « Moi je suis fanatique de Dieu !»

La femme ! La femme ! »

Pauline, remontant en voiture, pensa à de délicieuses orchidées qu’une main qu’elle croyait bien deviner avait fait envoyer chez elle, le matin même.

« Me voilà pure, sans tache, quel bonheur ! Il y en a une, avec sa petite queue rose tire-bouchonnée, qui est un amour ! C’est lui, assurément, c’est lui. Déjà six heures ! Pourvu que je ne le manque pas ! Mon Dieu ! que la religion est belle ! Je suis heureuse. »

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La photographie est de Flo H.

demain à 14h en découvrant une nouvelle couleur !

Couleurs / Remy de Gourmont (1908)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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