« POURPRE » par Remy de Gourmont (PG, 116) : Couleurs (1908), 10

 .

Qualem purpureis agitatam fluctibus Hellem

PROPERCE



SIDOINE
CLOTILDE
MARCELLE



SCÈNE PREMIERE
SIDOINE. — CLOTILDE



CLOTILDE. — Un amant? Non, j’aime trop ma liberté. Un amant ? Des soupçons, la  jalousie, des tourments. Un amant ? Non, je  veux pouvoir aller et venir dans la vie, selon  mon gré. Un amant ? Que faisais-tu hier, chérie, au coin de la rue de la Paix ? J’attendais. Quoi ? Une voiture. Ah ! Et il ne croit pas. Toute sa figure dit : C’est bien singulier.  Un amant ! Non. J’ai bien assez d’un mari. Mon mari est un gardien débonnaire et qui ne craint que le scandale. Me sachant bien élevée, il ne me surveille que de très loin, et puis l’infatuation propre aux maris fait que, même s’il me voyait en conversation suspecte, il n’en croirait pas ses yeux. Mais un amant ?

SIDOINE. — Votre mari a raison. Soupçonner sa femme, c’est l’injurier, et un galant homme ne saurait injurier sa femme.

CLOTILDE. — Si sa femme est honnête, cela va bien. Si elle ne l’est pas, les soupçons deviennent donc légitimes, avant même le commencement de preuve ?

SIDOINE. — Les soupçons ne sont jamais légitimes.

CLOTILDE. — Ne dites pas de bêtises. Les soupçons sont toujours légitimes. Mais on en a ou on n’en a pas, cela dépend des caractères. Je ne sais pas si mon mari m’a jamais soupçonnée ; il ne l’a jamais fait paraître. Vous savez pourtant aussi bien que moi, non, pas tout à fait aussi bien, mais enfin vous savez que j’ai eu un amant, puisque vous étiez non seulement son ami, mais notre confident. Alors, avouez que vos belles phrases rie sont que de belles phrases.

SIDOINE. — Du tout. Quand on aime, quand on se croit aimé, les soupçons sont infâmes. Je dirais plus, ils sont bêtes. Là vie est un acte de confiance. Tromper, c’est se dégrader. Or, peut-on jamais supposer que celle qu’on aime est un être dégradé ?

CLOTILDE. — Enfin, moi, je sais que les amants sont soupçonneux, et rien ne m’énerve davantage. Votre ami m’a torturée pendant trois ans. J’en ai assez. Les chagrins qu’il m’a causés ne valaient pas les plaisirs qu’il m’a pourtant fort libéralement donnés. Une autre femme aurait été heureuse avec lui, peut-être. Je ne le fus pas. Assez d’une expérience. Je ne dis pas que je ne céderai jamais à un caprice. Oh ! Dieu, non ! Des caprices, mais j’en cherche et je bénirais le ciel, je ferais une neuvaine à N.-D.-des-Victoires, si cette plante germait dans ma tête. Hélas ! voilà des années que je ne sens rien, ma chair ne se lève pour rien ni pour personne. Je suis désolée. Quant à mon cœur, n’en parlons pas. Je l’ai mis à la raison.

SIDOINE. — Vous êtes une délicieuse petite égoïste. Ce n’est pas pour cela que je vous aime, mais je vous aime.

CLOTILDE. — Vous me l’avez assez dit. Aimez-moi, qui vous en empêche ?

SIDOINE. — Mais pour aimer il faut être deux.

CLOTILDE. — Le beau mérite, alors ! Moi, j’ai aimé votre ami pendant six mois, avant qu’il eût seulement daigné jeter les yeux sur moi.

SIDOINE. — Mon mérite, si c’en est un, est bien plus grand, puisqu’il y a un an jour pour jour que je vous fais la cour.

CLOTILDE. — Il serait double, en effet, si vous m’aimiez vraiment.

SIDOINE. — Comment, vous ne croyez même pas à ma sincérité ?

CLOTILDE. — On ne croit à la sincérité que de ceux qu’on aime, et je ne vous aime pas.

SIDOINE. — Me voilà bien !

CLOTILDE. — Qu’avez-vous ? Vous pâlissez ?

SIDOINE. — Le coup a été un peu direct. Adieu.

CLOTILDE. — Sidoine, ne partez pas sur cette mauvaise impression.

SIDOINE. — Ah I vos yeux ne sont plus méchants, merci ! Je puis donc rester encore un peu ?

CLOTILDE. — Oui, mais pas assis.

SIDOINE. — Je resterai donc debout.

CLOTILDE. — Pas debout, à genoux.

SIDOINE. — Oui, je vous demande pardon de vous aimer trop.

CLOTILDE. — Eh bien, je vous pardonne, et même, voici ma main à baiser. C’est complet, hein ?

SIDOINE. — On est bien, à vos genoux.

CLOTILDE. — Que c’est bête, un homme amoureux. C’en est attendrissant.

SIDOINE. — Elle pleure vraiment. Ah ! tu m’aimes, Clotilde !

CLOTILDE. — Oui.


SCENE II
CLOTILDE. MARCELINE

MARCELLE. — Cela va être très amusant. A quelle heure exactement ?

CLOTILDE. — Dix heures.

MARCELLE. — Nous avons encore dix minutes. Tout est bien prêt ?

CLOTILDE. — Oui. Sais-tu que tu es charmante ainsi ? Tu me ferais perdre la tête, si c’était sérieux.

MARCELLE. — Ma chère, j’avais envie de t’en dire autant. Depuis que je suis habillée en homme, jeté trouve je ne sais quel charme qui me fait battre le cœur.

CLOTILDE. — Tant mieux, tu joueras bien ton rôle.

MARCELLE. — A merveille.

CLOTILDE. — Non, non, sois sage ! Attends le coup de timbre.

MARCELLE. — Je suis impatiente.

CLOTILDE. — Ah! mais ! tu deviens dangereuse !

MARCELLE. — Hélas ! si peu !

CLOTILDE. — Voyons, sois sage, te dis-je. Ah! n’as-tu pas entendu ?

MARCELLE. — Oui, et voilà un second coup.

CLOTILDE. — J’ai donné des ordres. Il entrera au troisième. J’ai peur, maintenant, j’ai peur.

MARCELLE. — Moi, je m’amuse énormément.

CLOTILDE. — Marcelle’! Mais c’est qu’elle…


SCÈNE III
CLOTILDE. — MARCELLE. — SIDOINE


MARCELLE. — Je t’aime, je t’aime !

CLOTILDE.  — Chéri ! Ah ! — Ah !— Ah ! Marcel ! Marcel ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !…

MARCELLE. — Je t’aime, je… aim…ah-â-â-h !

SIDOINE. — Est-ce possible ?

CLOTILDE. — Marcelle, cache-toi bien la figure, surtout ! Ah ! Sidoine ! Quel bonheur ! Je ne vous avais pas entendu entrer. Je sommeillais, je rêvais, peut-être. Il m’arrive de rêver tout haut, quand je m’endors après dîner.

SIDOINE. — …

CLOTILDE. — Non, par ici. Il y a trop de désordre, sur le divan.

SIDOINE. — …

CLOTiLDE. — Qu’avez-vous ?

SIDOINE. — …

CLOTiLDE. — Que cherchez- vous ?

SIDOINE. — …

CLOTILDE. — Vous ? Sidoine, je vous en prie !

SIDOINE. — …

CLOTILDE. — Des soupçons, alors !

SIDOINE. …

CLOTILDE. — Comme les autres !

SIDOINE. …

CLOTILDE. — Alors, vous croyez ?

SIDOINE. — …

CLOTILDE. — Qu’est-ce que cela prouve ?

SIDOINE. …

CLOTILDE. — Ah! tu ne m’aimes pas !

SIDOINE. …

CLOTILDE. — Bien, je sais ce que j’ai à faire.

SIDOINE. — ? …

CLOTILDE. — Non, tu m’aimes encore, dis, tu ne crois pas ? Sidoine ?

SIDOINE. — …

CLOTILDE. — Parlez, à la fin ! Vous me détestez ?

SIDOINE. — …

CLOTILDE. — Vous me méprisez ?

SIDOINE. …

CLOTILDE. — Les soupçons sont infâmes.

SIDOINE. …

CLOTILDE. — Je vous présente mon complice.

SIDOINE. — Quoi ! Marcelle !

MARCELLE. — La tragédie est finie. Cela fut bien émouvant.

CLOTILDE. — C’est vous qui aviez raison, Sidoine, il ne faut jamais…

SIDOINE. — Ah ! que tu m’as fait souffrir. Que tu es donc méchante !

CLOTILDE. — J’ai voulu te mettre à l’épreuve.

SIDOINE. — Cette fois encore, cela fut un peu direct.

CLOTILDE. — Ce sont les meilleurs coups.

MARCELLE. — Adieu. Je vous laisse ma conquête, mais je la regrette.

SIDOINE. — Mais qu’elle est jolie ainsi 1

CLOTILDE. — Il était temps que tu arrives.

SIDOINE. — Eh bien, qu’elle fasse la femme, maintenant, ce sera ma vengeance.

MARCELLE. — Non, non ! Clotilde, arrête-le !

CLOTILDE. — Sidoine ! Sidoine !

SIDOINE. — Je t’aime! Je t’aime !

CLOTILDE. — Quelle horreur! J’en tremble ! Je meurs ! Marcelle, je t’en conjure !

MARCELLE. — Je t’aime, je t’aime ! Je… aim… Ah! — â— â — h !

SIDOINE. — Aâââh !


SCÈNE IV
CLOTILDE SIDOINE

SIDOINE. — Je me suis bien vengé.

CLOTILDE. — Méchant ! Méchant !

SIDOINE. — Oui, je suis peut-être allé un peu loin ! Mais vous m’aviez donné un si bon exemple.

CLOTILDE. — Tu fus plus cruel que moi.

SIDOINE. — Non pas. La réalité, c’est ce que nous sentons comme réel.

CLOTILDE. — Un simulacre innocent !

SIDOINE. — Moi aussi.

CLOTILDE. — C’est vrai ? Dis ? C’est vrai ?

SIDOINE. — Un simulacre.

CLOTILDE. — Est-ce vrai, méchant ? Elle criait aussi…

SIDOINE. — Eh bien, crie à ton tour.

CLOTILDE. — Ah! tu m’aimes, tu m’aimes, toi. 
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.

La photographie est de Flo H.

demain à 14h en découvrant une nouvelle couleur !

Couleurs / Remy de Gourmont (1908)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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