« ZINZOLIN » par Remy de Gourmont (PG, 114) : Couleurs (1908), 8

 .

D’une lumière zinzoline…

Scarron


On parlait couleurs, et les jeunes femmes disaient leurs goûts, qui n’étaient point précieux. L’une aimait le rose et l’autre le bleu ; une autre vantait le vert pâle et la quatrième préférait le rouge.

— Et vous, Alain ? demanda la Bleue.

— Oh! moi, dit Alain, je suis, par mon état d’homme, voué aux noirs, aux gris et aux cachous. Je ne rêve pas, comme vous, d’éclatants plumages. Pourtant, s’il m’était permis d’avoir un tel désir, je me voudrais être de zinzolin.

Toutes éclatèrent de rire, pour cacher leur ignorance.

— Le mot, continua Alain, n’est-il pas joli ?

On ne répondit pas. Alors, le jeune homme reprit :

— Je ne veux pas vous tromper. Le mot est joli, la couleur est affreuse. Figurez-vous un violet rougeâtre, pensez à ces velours violets tout usés et qui montrent une trame d’un rouge douteux.

— Vous vous moquez de nous, ce n’est pas bien.

— Je ne me moque pas. J’aime ce mot, parce qu’il est joli, peut-être parce qu’il rime avec mon nom, peut-être surtout parce qu’il rime avec le tien, mon Aline zinzoline ?

Et il embrassa passionnément sa sœur, qui protestait :

— Non, je ne suis pas zinzoline, je ne veux pas être zinzoline !

— Mais si j’aime le mot, reprit Alain, je n’aime pas la couleur qu’il désigne, et si mon Aline se faisait vraiment zinzoline, je l’aimerais moins.

— Vilain ! dit Aline.

— Pendant quelques instants, dit Alain.

Celle qu’on appelait la Bleue était une orpheline. Fille de la plus tendre amie de la mère d’Alain et d’Aline, elle était entrée toute petite dans la maison où elle avait grandi, et pourtant on sentait qu’elle n’était pas tout à fait de la maison. Son caractère la séparait de sa famille adoptive. Elle était sombre, et ils étaient riants; elle semblait craindre la vie, et ils s’y plongeaient avec joie, jeunes et vieux comme dans un tiède océan ; ni les uns ni les autres n’avaient beaucoup de volonté. Paule, au contraire (c’était son véritable nom), semblait toujours en état de tension morale, et s’il lui arrivait de rire comme tout le monde, elle s’arrêtait brusquement, dès qu’elle reprenait conscience d’elle-même. Un philosophe eût trouvé dans cette enfant la passion de souffrir que les prêtres ont tant exploitée dans les femmes, où elle n’est pas rare, et que les hommes y aiment presque toujours, parce que leur orgueil en est flatté ou bien, plus simplement, parce qu’ils trouvent cela tout naturel. De telles créatures sont très difficiles à apprivoiser, car elles sont très défiantes et aussi très craintives. Souvent, on les croit méchantes, et elles ne sont que peureuses. Les plus avancées dans l’art de se faire souffrir cherchent à déplaire, comme d’autres cherchent à plaire, mais elles ont toujours un motif secret et, quand on l’a deviné, on devient leur maître.

Paule n’était ni laide ni jolie. Si les traits de sa figure un peu ramassée s’éclairaient par hasard d’un sourire, elle devenait agréable; ses yeux auraient parlé, si elle ne leur eût imposé le silence; elle était petite, sans maigreur, assez légère, et ses cheveux, très abondants, étaient châtains, de cette nuance neutre qui est peut-être la plus séduisante, parce qu’elle est la plus mystérieuse, parce qu’elle ne présage rien.

Avec les deux jeunes filles, il y avait deux jeunes femmes, et c’était à elles, naturellement, qu’Alain faisait la cour. Il ne savait trop laquelle lui plaisait davantage, ni même si elles lui plaisaient, l’une ou l’autre. Très brunes toutes les deux, elles lui faisaient presque peur, mais comme elles répondaient à ses agaceries, il les agaçait, un peu comme on tourmente des bêtes singulières, pour voir ce qui va se passer. Il se passait que, tout en jouant, elles échangeaient des regards obliques et que chacune, tour à tour, s’épanouissait, quand elle avait reçu une faveur particulière. A l’une, Alain baisa le bout des doigts, et le corsage, où les doigts se réfugièrent vite, se gonfla comme une grosse vague. Il s’approcha de l’autre, en traître, et effleura de ses lèvres le duvet de la nuque : la nuque et toute la femme frissonnèrent longuement.

Immobile, le regard vague et l’air dédaigneux, Paule semblait ne rien voir et voyait tout. Elle semblait ne rien sentir et elle souffrait.

« Moi, je ne suis rien. Il ne m’a pas regardée une seule fois ! Il est vrai que je suis laide, et si mal habillée avec ce bleu qui ne me va pas ! Mais cela me convient d’être ainsi. Oh ! je voudrais lui déplaire encore plus ! »

Alain, à ce moment, la remarqua.

« C’est elle, tout de même, qui est la plus jolie. »

Il lui lança à la tête une rose qu’il venait de voler à l’une des jeunes femmes.

— Merci, Zinzolin, dit Paule. Tu ne me fais pas souvent de cadeaux, je garde celui-là.

Elle mit la rose à son corsage et reprit son air dédaigneux.

« Il a voulu m’humilier, songeait-elle, comment faire pour lui être bien désagréable ? Rester ou m’en aller? »

Elle regarda les deux jeunes femmes :

« Rester. »

Elle sentit la rose :

« M’en aller. »

— Je rentre, dit Aline à ce même moment ; viens-tu, Paule ?

Elle regarda encore une fois les deux jeunes femmes qu’Alain, tourné vers elles, lui cachait à demi.

— Non, je reste.
Alain tourna la tête vers elle. Sa figure esquissait un sourire.

— Oui, je m’en vais aussi, attends-moi.

Elle avait songé :

« Il m’a regardée d’un air ironique. Il croit que je veux le surveiller, quelle idée ! Je me moque bien de lui ! »

Aline entra au salon. Paule monta à sa chambre. Elle versa de l’eau dans un petit vase de cristal bleu et, avant d’y mettre la rose, elle la respira, elle la regarda longuement, soudain, d’un geste brusque, la porta à ses lèvres.

« Mais je suis folle ! J’ai honte de moi-même !  Que me fait cette fleur ? Quelle bêtise ! Non, non, non. »

Et elle froissa la rose avec une violence passionnée, la jeta brisée sur le tapis, en piétina les pétales, toute gagnée à une colère d’enfant. Revenue à elle, elle balaya avec soin vers la cheminée les débris de sa joie méprisée, mais une crise de revirement la saisit dans cette humble attitude et, le petit balai de foyer dans sa main crispée, l’autre main appuyée au marbre, ridicule et tragique, elle pleura.

Paule eut encore une fois la force de réagir. Elle se releva, baigna ses yeux, s’astreignit à lire trois pages du Trésor des humbles et descendit, calme et froide. Tout le monde était rentré. Elle servit le thé, avec Aline, comme d’habitude.

Alain, pendant cela, avait continué ses jeux d’adolescent. Alain, qui avait dix-huit ans, était gauche et insolent, mais en toute innocence, car il se croyait très adroit, ayant déjà conquis deux chambrières et une petite fleuriste de la ville voisine ; il les avait vues, tour à tour, pâmées de plaisir et de chagrin et il leur avait dit, chaque fois, les paroles que la situation exigeait : il ne se croyait donc pas insolent, mais au contraire bien élevé et même affable.

Il était assez grand et svelte, sans barbe et les cheveux ras ; sa tête n’avait que deux tons superposés, le rose et le cuivre avec, dans le rose, deux grandes fleurs bleues. Il était singulier et séduisant ; les femmes le désiraient, comme elles désirent un bijou éclatant et rare, mais, pensant trop à lui-même, il ne s’apercevait pas de leurs désirs. Les amies de sa mère ou de sa sœur lui semblaient, d’ailleurs, d’imprenables citadelles. Celles-ci, cependant, avaient montré des faiblesses et il commençait à les croire vulnérables.

Resté seul avec les deux jeunes femmes, il leur disait gauchement les plus grandes impertinences du monde.

— Je vous aime toutes les deux, oui, toutes les deux.

— Nous n’avons pas besoin d’être aimées, répliqua vivement la plus jeune. Nous avons nos maris.

— Ça aime donc, un mari ?

— Mais certainement, reprit-elle.

—Si vos maris vous aimaient, ils ne seraient pas à la chasse. Ils auraient fait comme moi. Ils auraient eu mal au pied, pour rester près de vous.

Et il montrait sa pantoufle.
La jeune femme ne voulut pas être battue.

Elle dit :

— Il y a temps pour tout.

Mais elle songeait :

« Mon Dieu ! c’est pour moi qu’il est resté ! Il m’aime. »

« Il m’aime donc ? songeait l’aînée ? Il m’aime ! »

Comme s’il eût perçu ces pensées secrètes, Alain s’enhardit.

— Il n’y a que les amants qui savent aimer.

« C’est peut-être vrai ? songea l’aînée. Si j’essayais. »

« Il a raison, songea la jeune, qui avait de l’expérience. Il m’aimerait bien, lui ! »

Elles avaient baissé les yeux, pour mieux rêver.

— Mesdames, dit Alain, je mets mon cœur à vos pieds.

Cette fois, elles rirent :

— Quel diable !

— Quel petit démon !

— Oh ! si je pouvais vous parler à l’oreille, à toutes les deux à la fois !

— Le vilain !

— Le vilain !

— Eh bien l’une après l’autre. On va tirer à la courte paille.

Elles rirent plus fort.

— Je dirai un mot à chacune et je ferai une question. Il faudra me répondre.

— Non, je ne veux rien entendre.

— Et encore moins répondre.

— Mais je ne dirai pas le même mot à toutes les deux, je ne poserai pas la même question.

— Vous ne direz que des choses qu’on puisse entendre ?

— Vous ne ferez que des questions auxquelles on peut répondre ?

— Naturellement.

— Allons, donnez vos pailles, mauvais sujet.

— Je ne tiens pas à commencer.

— C’est vous, chère Madame. Daignez approcher. Bien : « Je vous aime. Et vous ? —
Monstre ! » A vous maintenant : « Je vous adore. M’aimez-vous ? — Chut ! » J’ai tenu parole, et vous aussi. Maintenant, allons prendre le thé, avec la satisfaction du devoir accompli.

Elles marchaient, songeuses. Alain les suivait, en se demandant :

« Par laquelle commencer, et comment m’y prendre ? »

Le jour naissait à peine que Paule était debout. Elle avait fort peu dormi. Avant même de faire sa toilette, elle sortit de sa chambre et se dirigea vers une grande pièce voisine que l’on appelait la lingerie, et qui contenait, outre le linge de la maison, toutes sortes de débris de robes et de chapeaux, de rubans délaissés, dépouilles de plusieurs générations de femmes. Il y avait des soies gorge de pigeon à la mode de l’impératrice Eugénie, il y avait des velours amarante et des satins nacarat :

« Ah ! voici mon affaire ! »

C’était un carton de rubans dont la triste couleur semblait bien répondre à la définition du zinzolin, un violet rougeâtre.

« Que c’est laid ! »

Sur son corsage bleu, à son cou blanc, à ses cheveux châtains, elle disposa des nœuds de soie zinzoline.

« J’ai l’air d’une sauvagesse, dit-elle, en se regardant dans la glace. Il va se moquer de moi. Peut-être va-t-il se mettre en colère ? Si je ne lui déplais pas tout à fait, cette fois, comment faire ? »

Elle descendit au jardin. Un merle sifflait éperdument les cinq notes de son appel monotone ; le soleil faisait de longues ombres ; la rosée veloutait les feuilles et les herbes ; elle vit un liseron s’ouvrir vraiment comme un œil doux ; elle mangea une pomme fraîche comme de la glace : Paule ne pensait plus à rien qu’à la joie d’être un chevreuil matinal.

Qu’aperçut-elle, tout à coup,- au détour des syringas ? Alain, assis sur un banc, qui la regardait avec surprise.

La vue de cet ennemi fraternel ranima sa rancœur :

— Hein ? Tu ne pensais pas à moi ?

— Non, ma chère Paule. je pensais à moi-même.

— Tu te lèves de bonne heure ?

— Oh ! pas tous les jours.

— Alors, aujourd’hui ?

Paule, en pleine lumière, flamboyait de lueurs zinzolines.

— Où as-tu trouvé cela ?

— Quoi donc?

— Ces affreux rubans.

— Affreux ? tu trouves ?

— Serait-ce en ma faveur, par hasard ?

— Pourquoi pas ?

— Si tu as voulu me déplaire, tu as réussi.

Mais, dis-moi, je te croyais indifférente à tout, je croyais que rien ne pouvait te remuer le cœur, et voilà que tu t’es levée à cinq heures du matin…

— Et toi ?

— Moi ? C’est parce que je suis amoureux

— Pas moi.

— … et que tu t’es travestie en bohémienne et que tu cours le jardin pour secouer tes idées… Assieds-toi près de moi, Paule, viens… C’est bien du zinzolin… Quelle idée ! Mais tu n’as pas été aussi maladroite que tu croyais et moi je suis moins bête que tu ne penses…

— Alors ? dit-elle, avec une froideur très mal simulée.

— Alors, je suis comme toi, je ne sais que dire. Je voudrais blaguer, et ça ne sort pas… Paule, Paule, sais- tu pourquoi nous nous sommes levés tous les deux avec l’aurore ? dis, le sais-tu ?… Donne-moi ta main, Paule.

Elle laissa prendre sa main, elle laissa le bras d’Alain entourer sa taille, elle permit qu’il la pressât contre sa poitrine. Les arbres, les fleurs, le ciel et la terre, tout se mêlait et tournait. Elle ferma les yeux et sa tête se pencha.

— Dis, le sais-tu ? continuait Alain. Eh bien, nous nous cherchions et nous nous sommes trouvés.

Elle fut la tendre maîtresse d’Alain, pendant toutes les vacances et bien longtemps après, chaque fois qu’il revenait à la maison.

Alain lui disait un jour:

— Il faudrait nous marier, mais comment faire ? Un homme peut-il se marier à dix-huit ans ? Attendons.

— Ne parlons pas de cela, répondit Paule.

Je t’appartiens, lu feras de moi ce que tu voudras.

Ainsi elle conciliait son bonheur et l’amour de la souffrance. Elle fut très heureuse pendant plusieurs années.
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La photographie est de Flo H.

demain à 14h en découvrant une nouvelle couleur !

Couleurs / Remy de Gourmont (1908)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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