« VIOLET » par Remy de Gourmont (PG, 111) : Couleurs (1908), 5

 .

L’heure violette.

LÉO LARGUIER.

On l’appelait la vieille fille, et pourtant, si elle était fille et vieille, elle n’avait l’air ni l’un ni l’autre. Son apparence était d’une veuve sur le déclin du bel âge. Elle était toujours vêtue de noir, avec une profusion de broderies, de parements et de rubans violets. Un bouquet de violettes pâles, le plus souvent, ornait son corsage et se répétait, factice, sur son chapeau. L’odeur des violettes emplissait son jardin, sa maison et son cœur : ses yeux doux étaient deux belles violettes.

La vieille fille était rieuse et dévote ; et les curés ne manquaient pas d’en tirer la preuve que la bonne humeur est l’inséparable compagne de la vertu et de la piété : « Voyez la vieille fille. Le ciel est dans son âme et dans ses yeux. » Ses yeux étaient en effet des plus doux et un sourire, à la fois céleste et puéril, répandait sa grâce sur la plénitude rose de son visage. Elle était, de tous côtés, rebondie, mais sans excès, et l’ensemble avait cette suavité reposante des architectures définitives.

Un seul point indiquait son âge, la couleur de ses cheveux. Leur blond très cendré s’était encore décoloré avec la quarantaine, tombant à la nuance de la toile bise que les années, habiles lavandières, blanchissaient, à chaque printemps, un peu.

Bref, la vieille fille était une agréable chanoinesse.

Vers le temps qu’elle eut à subir la grande crise féminine, sa fortune, par l’établissement d’un chemin de fer qui lui prit une ferme, s’accrut. Alors, se sentant à la tête quelques vapeurs, elle voulut remuer. Elle fit des pèlerinages lointains, mais seule avec une amie et à loisir. Ayant vu des provinces et des figures nouvelles, elle se sentit différente ; sa curiosité très assoupie s’éveilla. Un ecclésiastique lettré lui prêta des livres d’histoire. Le roman ne parle que des amours possibles, l’histoire parle des amours réelles que certifient des lettres et des reliques. La vieille fille fut surprise ; elle rêva longuement un jour devant l’image d’un beau cardinal mondain qui décorait un livre grave.

Galeotto fu ‘l libro e chi lo scrisse.

Elle ne s’était pas mariée par dévotion, ayant, entre les mains d’un prêtre implacable aux joies terrestres, fait vœu de se consacrer au Seigneur. Sa mère, informée de cela, pleura, menaça de mourir ; alors, elle différa, remettant ce délaissement du monde au temps où sa mère serait partie. Mais les années, sans amortir sa piété, avaient effacé peu à peu dans son esprit jusqu’au souvenir de ce vœu, et quand elle s’était trouvée libre de l’accomplir, elle n’y avait plus pensé. Le prêtre fanatique était mort. L’heure du mariage aussi était morte. Ayant refusé tous les partis du pays, elle était devenue, sans s’en apercevoir, la vieille fille ; et maintenant qu’elle s’en apercevait, il était trop tard. D’ailleurs, elle était heureuse ainsi, et plus heureuse encore depuis qu’elle rêvait.

La vieille fille rêvait donc, par un beau soir de la fin de septembre, en écossant des pois dans son jardin, de concert avec sa servante. On voyait, couchée le long de la rivière, comme une paresseuse, la petite ville ; un de ses bras à demi nus montait vers la gare ; l’autre allait se perdre dans une forêt ; sa tête formait l’église ; son corps, la cité ; et ses jambes, les faubourgs. Tout cela sommeillait et même la gare, entre deux cris.

La vieille fille rêvait si bien que sa servante, lasse de n’obtenir aucun assentiment à ses discours, s’était tue ; elle rêvait si bien que, la cloche de la porte d’entrée ayant sonné, elle sursauta et se leva à demi, l’air égaré.

Ce qui entrait ne correspondait pas à son rêve. Elle reconnut une de ses amies de jeunesse, une pauvre femme qui vivait à la campagne, mariée à un petit notaire et chargée d’enfants. Un garçon d’une douzaine d’années, vêtu d’un triste uniforme gris, suivait cette forme, l’air humble et la casquette à la main. L’accueil fut froid, mais la pauvre femme fut si aimable, elle apportait de si jolies fleurs de village, des prunes si grosses, que la vieille fille retrouva son sourire. On lui présenta l’enfant, qui allait, le lendemain, entrer au collège de la ville comme pensionnaire. Or, les parents, très occupés, et pas riches, ne pourraient venir le voir, il y avait loin, que trois ou quatre fois par an, peut-être. Et ce que l’on demandait, c’est que, parfois, quand cela ne la désobligerait pas trop, elle fit sortir ce gamin qui était bien sage, bien doux, bien respectueux, et bon élève, puisqu’il venait de conquérir une bourse.

La vieille fille consentit. Cela lui parut tout d’abord une œuvre de charité.

— Si je ne puis m’en occuper, dit-elle, Rosalie ira le chercher et le surveillera. Elle le mènera à ma ferme des Pins, s’il fait beau. Il boira du lait. Aime-t-il cela ?

— Oh ! dit la mère, beaucoup. Remercie Mademoiselle.

— Merci, Mademoiselle.

Au son de cette voix douce et déjà presque mâle, la vieille fille regarda le jeune garçon.

Ce fut tout. Comme la nuit était venue, on rentra les pois, et la vieille fille, qu’appelait l’angélus, s’en alla à l’église.

Rosalie, vers la mi-octobre, se présenta au collège. On lui donna le jeune garçon.

Mademoiselle ne rentrerait que le soir. Seul avec une bonne, l’enfant bientôt s’émancipa. Puis, fatigué, il devint sérieux, parla de ses études, de ses projets d’avenir. Quand Mademoiselle arriva à l’improviste, elle trouva un jeune homme qui disait gravement :

— Dès que je serai sous-lieutenant, je me marierai ; j’y pense déjà.

— Et vous savez peut-être avec qui ?

— Je le sais très bien.

La servante riait. Elle aussi savait bien avec qui elle se marierait, dès que cela serait possible.

— Mais, il est charmant, cet enfant ! dit la vieille fille.

Depuis ce premier jour, elle ne manqua jamais de se trouver chez elle les jours de sortie. On causait, on se promenait, on jouait près du feu. Elle le tutoyait, elle l’embrassait, elle tapotait ses vêtements, elle faisait la mère, elle l’aimait.

Cependant, l’enfant eut treize ans, puis vinrent les vacances ; elle les laissa passer, s’en alla elle-même en voyage. Mais la fin de septembre eut la force d’un anniversaire : elle voulut aller elle-même chercher celui qu’elle appelait son protégé. En attendant la rentrée, il passa chez elle trois jours. Elle fut si prévenante, presque si tendre que Rosalie eut de la jalousie.

Les jours de sortie revinrent, tous pareils, tous heureux. C’étaient des heures d’intimité, des heures familiales, mais avec je ne sais quoi d’inquiet, de très doux, d’une douceur aiguë et lassante. Les jours passèrent, et l’enfant eut quatorze ans.

L’absence de Rosalie, une après-midi qu’elle était allée à la ferme, les troubla, comme trouble un animal l’ouverture subite de sa cage. D’un commun accord, ils rentrèrent. Il faisait orage et très chaud.

— Allons, dit-elle, dans ma chambre, c’est la seule pièce fraîche.

Et tout cela était innocent et invincible.

Dans la chambre, ils s’approchèrent d’une table où il y avait des albums, ils les regardèrent ensemble, mais sans rien voir. Leurs voix, quand ils parlaient, leur semblaient changées. Leurs genoux se touchèrent, puis leurs mains, puis leurs lèvres, et le reste advint aussi, quoique difficilement.

Le saisissement de la chaste vieille fille fut émouvant. Elle pleura. Puis elle se mit à genoux et vénéra, comme un signe sacré, le corps adorable de son petit ami. Le dieu qu’elle avait distraitement cherché, au long de ses pieuses journées, se faisait enfin visible ; et le bonheur que lui présageaient les prêtres, elle l’avait enfin senti qui gonflait son cœur.

Le jeune garçon était beaucoup moins troublé, car à cet âge le plaisir est sans rayonnement. Il eut des curiosités anatomiques. Il fit le tour de la femme qu’il avait conquise, pareil à l’adolescent qui palpe en tous sens sa première perdrix, et qui lui rebrousse toutes les plumes.

— Mon petit Jésus, dit enfin la vieille fille, Rosalie va revenir.

Les heures jusqu’au dîner furent des actions de grâces. Elle dîna, comme on entend la messe.

Et cela continua pendant quatre ans, de jeudi en jeudi, de vacances en vacances. Le jeune garçon, parfois, eût désiré d’autres amours, mais les toutes petites villes sont peu fécondes en aventures et puis des bras si tenaces le serraient, des jambes si dévouées, des mains si généreuses !

Rosalie, qui surprit le secret de sa maîtresse, en profita pour se faire une dot, vu les incertitudes de l’avenir, et le fils adoptif de la « vieille fille » devint un jeune homme fort considéré.

Cependant la vieille fille découvrit que, parmi les enfants de son amie, il y avait encore deux petits garçons, l’un de douze ans et l’autre de huit ans.

— Je me chargerai, dit-elle, de leurs années de collège. Mais je n’en veux qu’un à la fois.

Et ainsi fut-il fait. Ces trois petits amis la menèrent jusque vers la soixantaine. Riche des années de jeunesse qu’elle avait économisées, et sans cesse rafraîchie par de jeunes chairs, cette Ninon innocente continua, jusqu’à un âge avancé, d’être la bienfaitrice des familles honorables et pauvres qui avaient des garçons à placer au collège. Sa piété, devenue aléatoire, donnait des inquiétudes au clergé, mais un des pupilles, dégoûté des œuvres d’amour, étant entré au grand séminaire, où la vieille fille payait sa pension généreusement, l’église se rassura. Il y a des crises de sécheresse dans les âmes les plus dévotes.

Seul le confesseur de la vieille fille, car elle se confessait avec ordre et avec volupté, seul, cet honnête vieux chanoine connaissait toute la vérité. Il baissait les yeux à rencontrer ceux de sa pénitente et fuyait à son approche. L’odeur du secret qui scellait ses lèvres empoisonnait son cœur. Il mourut de tristesse à voir la douce lionne dévorer son septième agneau.

Les violettes paraient toujours et parfumaient le corsage et le chapeau, le jardin et le cœur de la vieille fille aux yeux violets.

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La photographie est de Flo H.

demain à 14h en découvrant une nouvelle couleur !

Couleurs / Remy de Gourmont (1908)

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