H.H.H… (Hauteurs, Humilité, Humour…)

H pour Hauteurs. Il arrive. Grand. Dégingandé. A l’air de se moquer de l’apparence. Il porte des baskets. Habitude de côtoyer les sommets et les chemins de randonnée. Parait mal à l’aise parmi les sommités en costume venues voir le Grand Ecrivain. Belle figure d’albatros baudelairien. Parle d’un célèbre alpiniste, Moïse, le solitaire absolu. Qui ? Moïse. Non, l’alpiniste. Encore que, Moïse. Dit qu’il n’est pas croyant, bien sûr, il l’a écrit. Mais lit, le texte, le livre, lit le texte dans la langue du texte, qui se voudrait être le livre des livres. Ne l’est pas évidemment. Trop de morts à cause de lui ? (Cela, c’est moi qui dit, le livre des livres ne peut pas avoir de sang sur ses pages). Dit que la divinité dans les saintes écritures n’arrête pas de dire : Il dit. Mais que pour écrire, il choisit un alpiniste qui gravit une montagne, le Sinaï. Un alpiniste comme Moïse, comme Erri. Humour. Il souhaite la destruction des symboles. Ca sert à quoi les symboles ? Le thème de la discussion de ce matin, c’est La symbolique du monde. Rien que cela ! Démesure n’est pas Hauteur. En duo, avec Giorgio Pressburger, un autre écrivain qui a connu l’Horreur, écrit dessus. Erri, nous dit, mais ça veut dire quoi les symboles ? La divinité, pourquoi elle choisit Moïse qui bégaie ? Que devons-nous comprendre ? Rien… dit Erri. Continue. Il prend Moïse, parce qu’il passe là, qu’il est le seul. Aurait pu prendre un berger. Humilité. Un berger c’est plus humble ? L’humilité ne se mesure pas ; elle se ressent. Comme ce matin, chaque mot, chaque idée sont poussées sans vouloir en faire des armes. Il écrit en italien, car c’est la langue de la tranquillité, la langue des repas avec le père. Le contraire du napolitain. La dure langue de la vie et des combats. La langue de la rue. On sent bien qu’il est du monde, pas d’un salon : il a été maçon. L’écriture n’est pas un travail. Là, je suis ravi d’entendre cela. Il est de cette langue – le napolitain –  et de cette ville – Naples – avant d’être du monde, qu’il regarde en gravissant les montagnes de la terre. Il se revendique, de sa douce voix, malicieusement, un peu provocateur sans être péremptoire : je suis napolitain, le napolitain est un concentré de la bâtardise de la méditerranée. N’oublie pas les voix. Celles des femmes. Il dit avoir été à l’école de l’ouïe. Que ce sont les femmes qui lui ont racontées l’histoire du monde. Sa source, l’histoire du XXème siècle. Qu’il ne sait pas inventer des histoires, par paresse. Il transcrit ce qu’il a vu, ce qui a existé ou ce qu’il a entendu. Que c’est toujours par les femmes et leurs voix que les histoires, les petites et les grandes, se transmettent. A ce moment, quand j’entends cela, je ne peux plus parler… je m’échappe vite à la fin de la conférence… Hému…

Silence
Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 86

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Complément Extrait du texte :                                          VOIX par Erri de Luca

(in Essais de réponse, traduit par Danièle Valin. – Gallimard, 2000. – (Arcades).- p. 9)

« Elles viennent d’une cour, elles montent dans la vis sans fin des escaliers et elles excitent le nerf trifacial d’un enfant de Naples. Elles lui font cligner des yeux, plus d’étonnement que d’élancement, pour un monde électrique extérieur qui posait des câbles sous sa peau et lui transmettait son courant de cris aigus. A la tarentule de la cour, il réagissait avec le diapasion d’un nerf qui ramifiait la douleur sur son visage comme une plante grimpante. Puis les cris cessèrent et vinrent les voix, celles dont on ne connaît pas la provenance.

Au seuil d’un raisonnement sur ces voix, je dois répondre : sont-elles des hallucinations acoustiques, des fièvres de l’ouïe ou des injonctions présentes dans la nature qui forcent l’écoute au point d’en exclure toute autre ? Robert Walser passa ses vingt dernières années à écouter des voix. Il eut la présomption, devenue persécution, de croire qu’elles s’adressaient à lui. Il n’écrivit plus rien pour ne pas les interrompre, rare courtoise dans la défaite. Et pourtant, un écrivain doit écouter des voix, celui qui ne les entend pas est éteint. Celui qui écrit dépend d’une acoustique semblable à celle des prophètes, mais qui ne vient pas de la même source péremptoire. Sans être sûr pour autant d’être un écrivain, titre à employer avec parcimonie, le me déclaire moi aussi redevable à des voix, souffles et amorces. »

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