« BLEU » par Remy de Gourmont (PG, 110) : Couleurs (1908), 4

 .

La demoiselle bleue aux bords frais de la source.

TH. GAUTIER.



Elle était princesse. Sœur de la reine, elle vivait près d’elle et partageait ses honneurs. Mais sa fantaisie aussi lui conseillait des plaisirs moins pompeux et elle voulait bien aller parfois chez une de ses dames d’honneur dont le mari était simple garde du corps et d’ailleurs excellent gentilhomme, jeune, beau, spirituel, tendre.

La princesse était mariée dans son pays à un prince qui pouvait devenir roi, si plusieurs générations disparaissaient dans un cataclysme. Ils ne s’étaient jamais aimés. La princesse, d’ailleurs, qui était parfois rieuse et toujours orgueilleuse, passait pour avoir un cœur de fer. Elle avait reçu beaucoup d’hommages, et n’en avait agréé aucun. Tantôt elle se moquait, tantôt elle prenait un ton glacé. Elle n’aimait que la toilette, le jeu et la domination. Ce qui lui plaisait chez le garde du corps, c’est que ses sourires y étaient des ordres; ensuite, elle gagnait toujours au vingt et un ; ensuite ses robes et ses diamants éclipsaient toutes les autres parures et toutes les autres robes. Le garde du corps ne lui avait jamais témoigné d’autre sentiment qu’un profond respect.

Comme elle était blonde, elle aimait les étoffes bleues, les fleurs bleues, les saphyrs, bleus comme ses yeux, si bien qu’on avait fini par l’appeler la Princesse Bleue. Elle s’amusait de ce nom, qui semblait sorti d’un conte de fées. Un jour qu’elle écoutait les propos mélancoliques de sa dame d’honneur, elle se sentit quelque langueur dans la pensée et dans les membres, et elle dit : « Mon âme est un oiseau bleu. » Ce mot, qu’elle répéta plusieurs fois, lui rendit toute sa sérénité, tant il était joli. Alors elle regarda autour d’elle :

— Votre mari est donc absent, ma chère ?

Il me semble qu’il n’est pas venu me saluer.

— Mon mari vous paraît absent aujourd’hui, mais ne l’est-il pas tous les jours ?

— Que voulez-vous dire ?

— N’est-il pas tous les jours absent de lui-même ?

— Pauvre amie, cela signifie qu’il vous néglige.

— Il ne m’aime plus.

— Vraiment, voilà une belle conduite. Mais ce n’est pas possible. D’ailleurs, je ne le permettrai pas. Je ne veux pas que mon amie soit malheureuse. Il va recevoir mes ordres.

— Ah ! Madame, vous croyez donc que l’on commande aux cœurs ?

— Mais sans doute. M’a-t-on consultée pour me marier, moi, princesse ? On m’a dit d’aimer mon mari, et je l’ai aimé.

— Combien de temps ?

— Mais je l’aurais aimé toujours, s’il avait voulu. Il n’a pas voulu.

— Vous voyez bien.

— Il ne l’a pas voulu ou peut-être il ne l’a pas pu. Le mariage ne me causait aucun plaisir, il me reprocha ma froideur, et je pleurai. Depuis ce moment, nous ne nous sommes jamais revus sans témoins. D’abord, je me sentis très humiliée, puis j’appréciai le calme des nuits solitaires. Je suis jeune fille avec bonheur. Mais depuis mon expérience, je comprends encore un peu moins les jeux, les drames, les comédies de l’amour… Alors, cela vous amuse, vous, la cérémonie conjugale ?

La dame d’honneur regarda sa maîtresse avec une respectueuse et triste ironie.

Puis elle dit :

— J’ai peur que mon mari n’ait quelque amour en tête, ou quelque amourette.

— Amourette ? dit la princesse. Le mot est joli. Amourette, cela ne doit pas être grave, cela ?

— Grave ? Non, l’amourette passe et l’amour reste. Mais je ne sais. C’est peut-être un véritable amour qui l’éloigne de moi. J’en ai bien peur.

— Je ne comprends presque rien à tout cela, dit la princesse, mais je voudrais vous voir  heureuse comme je le suis moi-même. A moi, pour cela, il ne faut rien que la vie qui passe et que je respire. A vous, puisqu’il vous faut l’amour, j’essaierai, je vous le répète, de vous secourir. La parole de sa princesse touchera son cœur… Eh ! Ma bonne amie, c’est peut-être moi qu’il adore ?

— Peut-être, hélas !

— Pourquoi hélas ? Si c’est moi, vous êtes sauvée.

A ce moment, le garde du corps entra et vint saluer la princesse.

— Monsieur, lui dit-elle, je vous recevrai à six heures au palais, en audience particulière.

Elle se leva et sortit.

Tout le monde imita la princesse et les deux époux restèrent face à face, fort troublés tous les deux.

— Madame, dit le mari, vous avez donc déplu à la princesse? C’est encore à vous que je dois cette avanie ?

— Avanie ? Comment, la dame de vos pensées veut bien vous recevoir en particulier et vous vous plaignez ?

Il ne sut d’abord que répondre, car c’était la première fois que sa femme faisait allusion à des sentiments qu’il croyait tenir bien cachés dans son cœur.

— La dame de mes pensées, dit-il brutalement, c’est ma carrière, et vous l’avez sans doute brisée par vos bavardages.

— Je ne suis pas bavarde.

— Vous êtes sotte.

— Ah ! Laissez-moi, vous ne méritez pas d’être aimé.

La dame s’enfuit, ressentant une colère triste. Mais, malgré toute raison, elle espérait que l’intervention de la princesse serait heureuse, et elle passa la fin de sa journée à pleurer doucement.

Le garde du corps adorait la princesse en secret et sans espérance. Timide et violent, il gardait ses timidités pour sa divinité, ses violences pour sa femme ; mais quand il avait été brutal, il ressentait beaucoup de honte et sa timidité le faisait beaucoup souffrir. Il était presque toujours malheureux. Aussi, depuis quelque temps cherchait-il dans l’ambition un remède à ses maux. Il venait de passer l’après-midi à faire les plus humiliantes commissions pour la maîtresse du roi, inquiétée par les allures d’un amant subalterne qu’elle avait congédié. Le garde du corps devait, en échange d’un billet de trois lignes, recevoir un brevet de capitaine. Il tenait le billet dans son portefeuille et c’est à six heures exactement qu’il devait le remettre à la favorite.

L’amour, la curiosité, l’inquiétude l’emportèrent sur l’ambition. Il alla se parer, se parfumer et courut à l’audience, en se disant : « C’est peut-être un rendez-vous. »

La princesse, au lieu de se faire attendre, attendait, et non sans impatience. Elle était plus jolie, étant plus pâle, avec des yeux brillants. Sa figure avait la douceur d’une hampe de lilas blanc cachés sous les feuilles, mais les feuilles étaient blondes : sa coiffure, défaite avec beaucoup d’art, laissait pendre jusqu’à ses épaules quelques boucles de cheveux.

— Approchez-vous, dit-elle d’une voix dolente, approchez. Mettez-vous ici, près de moi. Je suis souffrante et ne puis parler que très bas. Et puis, c’est l’amie, l’amie de votre femme qui vous reçoit, et non la princesse. Voici donc : je me suis aperçue que vous n’aimiez plus Elisabeth et cela me fait de la peine. Est-ce bien vrai que vous ne l’aimez plus ?

— Hélas !

— Et le sentiment de votre devoir, de votre honneur ?

— Mon honneur ?

— Oui, vous lui avez juré, outre la fidélité conjugale, une tendresse éternelle…

— Elle l’a cru… je l’ai cru peut-être aussi…

— C’est mal de la délaisser, de la tourmenter… Elle pleure en ce moment, j’en suis sûre…

— Je ne suis pas méchant pour elle.

— Eh bien, promettez-moi de ne plus lui faire de chagrin.

— Je ne lui ferai pas de chagrin volontairement.

— Bien, mais promettez-moi davantage, promettez-moi…


Elle sembla oppressée, et sa voix devint si basse que, pour la percevoir, le garde du corps dut se pencher vers la princesse, jusqu’à presque effleurer ses cheveux. Cet homme, quoique habitué à toutes les dissimulations du courtisan, souffrait affreusement. Aimer la princesse de loin, cela lui avait paru un doux supplice, en comparaison de la torture que lui faisait, en ce moment, subir le désir. Avec toute autre femme, ou il fût tombé à genoux, ou il eût pris la fuite ; avec la princesse, il fallait rester, se taire et maintenir l’attitude d’un soldat qui reçoit des ordres.

— Promettez-moi, reprit la princesse, d’être bon pour elle, d’être très bon, de l’aimer encore…

Le garde du corps resta muet.

— Vous le promettez ?

Il se taisait toujours.

— Cela n’est donc plus possible ? Tout est donc fini entre vous ? Vous avez une faute grave à lui reprocher ?

— Je n’ai rien à lui reprocher, je ne l’aime plus, voilà tout.

— Qu’elle ne s’en aperçoive pas, au moins !

— J’espérais qu’elle ne s’en serait jamais aperçue.

— On peut donc cesser d’aimer une femme sans qu’elle s’en aperçoive ?

— C’est difficile, je n’ai pas eu l’adresse nécessaire. Ce qui est facile, hélas ! C’est d’ai- mer une femme sans qu’elle s’en aperçoive.

— Oh ! Croyez-vous ?

— J’en suis sûr. Celle que j’aime ne s’est jamais doutée de mon amour et ne s’en doutera jamais.

— Monsieur le garde du corps,-dit la princesse, monsieur le militaire, vous êtes un enfant. Celle que vous aimez connaît votre amour….

— Hélas ! dit-il, incrédule.

— … et elle vous aime, ajouta-t-elle, en lui tendant ses deux mains.

Il se jeta sur l’offrande, mais encore indécis, si troublé qu’il haletait.

— Embrasse-les, enfant, dit la princesse, embrasse-moi, toi qui m’aimes, toi qui m’as désirée si longtemps dans le secret de ton cœur, embrasse ta princesse bleue, embrasse ton amour.

Le lendemain matin, la femme de chambre disait à sa maîtresse :

— Oh ! Madame a un bleu sur la gorge.

— Cela ne m’étonne pas. C’est un signe. Mais si singulier ! Il est ici, il est là. Il se montre, il disparaît. Sur la gorge, c’est vrai, sur le cœur…

— C’est peut-être pour cela qu’on appelle Madame la princesse bleue ? continua l’innocente.

— Va voir si ma dame d’honneur est là. La princesse, demeurée un instant seule, considéra avec émotion son signe bleu.

« Dieu ! Que je suis heureuse! Songeait-elle. Et comme je suis adroite ! Et que mon amie est bête ! Faire des confidences d’amour ! Pauvre Ariane, sans toi, je n’aurais peut-être jamais rien su. Ces regards que je prenais pour les marques d’un attachement ardent et respectueux, c’était de l’amour !… Mais la voilà… »

La dame d’honneur entrait tout agitée

— Ah ! Princesse ! Il m’a fallu l’attendre jusqu’à quatre heures du matin ! Je suis folle !
Tout est perdu.

— Là ! Vous ne pouvez donc jamais être raisonnable ? Tout est arrangé, au contraire.

— Ah ! Merci !

— Ecoutez-moi. Je l’ai confessé. Gela a été difficile, cela a été long. Enfin, je sais la vérité. C’est une amourette. La personne qui a fait tourner la tête à votre mari est une petite actrice sans conséquence. On les prend, on les laisse, on les reprend. Celle-là a déjà passé par bien des mains, et entre autres par celles de mon mari… Vous voyez, nous sommes en famille… Or voici. Une actrice n’est presque jamais libre dans la journée. Sa liberté commence à l’heure où finit celle des autres femmes, à minuit. J’ai donc décidé que votre mari prendrait son service à mon palais tous les jours de minuit à quatre heures du matin… Naturellement, il aura des compensations, car cela est pénible… Son avenir est assuré et son bonheur… Il est ambitieux ? Oui. Très bien.

Un titre lui plairait ? Une décoration ? D’abord je l’attache à ma personne. Dès qu’il aura un grade possible, dans six mois, dans trois mois, il sera mon aide de camp, mon secrétaire. Il ne me quittera que pour aller vous faire la cour, heureuse épouse. Nous le surveillerons à nous deux…

— Que vous êtes bonne !

— N’est-ce pas ?

— Vous êtes la bonté même.

— Vous êtes belle, vous, et cela vaut mieux.

— Belle ! Qui est plus belle que vous ?

— Flatteuse ! J’ai trente ans et vous en avez vingt-cinq… Hélas ! J’ai renoncé à tout. Vous m’aimerez au moins ?

— Je vous ai toujours aimée. Je vous adorerai. Ma vie vous appartient. Je vous serai dévouée jusqu’à la mort, et mon mari aussi, je l’espère bien.

— Je l’espère aussi. Je l’ai peut-être sauvé d’un grand péril, d’un amour malheureux, car quelles joies trouver dans l’aventure où il s’engageait ?

— Quand il sera revenu lui-même, il vous aura bien de la reconnaissance… Hier soir, c’est-à-dire ce malin, il était bien troublé… Quand il est rentré, je l’ai cru ivre. Il me regardait avec des yeux égarés. Sitôt entré dans sa chambre, il a verrouillé la porte, puis je l’ai entendu crier : Ah ! Ah ! Ah ! …

— Il n’a pas dit autre chose ?

— Je ne crois pas. Il n’est pas expansif.

— Précieuse qualité. Que diriez-vous d’un mari qui vous ferait d’humiliantes confidences ?… Il y en a qui sont ainsi… Le mien, par exemple…

— Vous avez été bien malheureuse !

— Oui et non. Je ne pense plus à cela. Le présent exalte mon cœur. Faire le bonheur de ceux que l’on aime et qui vous aiment, est-il rien de pareil au monde ?

— Vous êtes adorable !

— Et je suis adorée.

— Oh ! Oui.

— Chère amie !

Elle laissa prendre sa main, que la dame d’honneur couvrit de baisers.

« Ils se superposent, pensait-elle, mais les derniers n’effacent pas les premiers. Vos lèvres, pauvre couple, se rencontrent encore avec ferveur, mais sur ma peau… C’est bien curieux …»

— Ah ! reprit-elle tout haut, maintenant que vous êtes certaine de retrouver votre bonheur un jour ou l’autre, j’espère que vous serez prudente. D’après les confidences que j’ai reçues, les joies conjugales ont un peu lassé votre mari. Les hommes n’aiment pas qu’on leur fasse des avances…

— Oh ! Entre mari et femme ! N’importe, je serai prudente, généreuse amie…

— Plus généreuse encore que vous ne croyez ! Car, enfin, votre mari est séduisant. Il est jeune, plus jeune que moi, beau, ardent, passionné…

— Il le fut.

— Il l’est encore, soyez-en sûre, et vous ne tarderez pas à vous en apercevoir. Si je n’avais pas renoncé à tout, si je n’étais pas princesse… A votre place, je serais jalouse.

— Ah ! Dieu, je connais trop votre cœur.

— Alors vous allez rentrer chez vous pleine de confiance ? Encore un peu triste ?

— Encore un peu.

— Mais les nuages se dissipent, le ciel commence à redevenir bleu ?

— Oui.

— Bleu comme mon âme, ma tendre amie, bleu comme mon cœur.

Et elle enfonçait son doigt dans son sein, à l’endroit de la meurtrissure bleue qui enchantait sa chair amoureuse.
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La photographie est de Flo H.

demain à 14h en découvrant une nouvelle couleur !

Couleurs / Remy de Gourmont (1908)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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