« BLANC » par Remy de Gourmont (PG, 109) : Couleurs (1908), 3

 .

Cet unanime blanc conflit
D’une guirlande avec la même.

S. MALLARMÉ.

Il était une fois deux enfants du même âge, un petit garçon et une petite fille. Ils s’aimaient beaucoup, ne se plaisaient qu’ensemble, et leurs jeux avaient quelque chose de tendre. A cache-cache, quand la petite fille était prise, elle se laissait tomber dans les bras de son ami, elle renversait la tête, baissait les paupières, entr’ouvrait la bouche ; et si les baisers ne tombaient pas, elle les réclamait, ou allait les chercher en haussant gracieusement ses lèvres vers les lèvres distraites ou timides. Ils venaient d’avoir dix ans.

Un jour qu’il faisait très chaud, ils ôtèrent leurs bas pour patauger dans le ruisseau. Ils se mouillèrent beaucoup et allèrent se sécher dans l’herbe chaude, au soleil. La vue de leurs petites jambes roses, cependant, et de leurs genoux moirés excitait leur curiosité. Ils comparèrent, et le petit garçon eut la sagesse d’avoir la peau moins lisse. « Elle est aussi moins douce », dit-il ; et les mains furent d’accord avec les yeux.

Ils recommencèrent le lendemain, et chaque jour ils lisaient davantage. Leurs baisers, maintenant, s’accompagnaient de douces caresses qui leur faisaient monter le sang à la tête. Mais l’instant d’après, ils n’y pensaient plus et leur innocence éclatait de rire. Ils étaient heureux.

Venus les premiers froids et la pluie, ils transportèrent leurs jeux dans une grande chambre à moitié vide qu’on leur abandonnait. Le petit garçon, qui allait à l’école, venait passer toutes ses récréations chez son amie. La petite fille recevait ses leçons à la maison. A de certains jours très mauvais, le petit garçon les prenait avec elle. Leurs parents, qui considéraient l’avenir, voyaient avec plaisir la tendresse enfantine des deux écoliers.

Vers le mois de décembre, un curé vint à la maison, introduit par la mère dans la grande chambre où jouaient les enfants. On lui apporta un fauteuil et un tabouret. Il s’assit, tira sa tabatière, se moucha, aspira une bonne prise et parla du bon Dieu. Ce sujet leur était déjà connu, mais la petite fille devint attentive, quand le prêtre, se tournant vers elle, lui dit :

— Mon enfant, vous ferez bientôt, je l’espère, connaissance avec votre créateur. Vous savez combien il vous aime, et vous l’aimez aussi. Les cœurs purs aiment toujours le bon Dieu. Mais le véritable amour exige plus d’intimité et plus d’abandon. Jésus viendra vers vous et vous vous livrerez à lui avec confiance. Vous sentirez les saints embrassements de votre créateur. En un mot, ma chère petite, nous allons vous préparer à votre première communion.

— Et moi ? demanda le petit garçon.

— Ecoutez, dit le prêtre, et faites votre profit de mes paroles. Vous savez, continua-t-il, en revenant à la petite fille, toute l’importance d’un pareil acte. Le catéchisme vous a instruite de la grandeur de ce sacrement. Quel mystère que l’union du créateur et de la créature ! Cette union s’opère par la communion eucharistique et elle apporte aux êtres qui savent s’y préparer et s’en rendre dignes les joies ineffables de l’amour divin…

Il parla longtemps, et la froideur de son verbe contrastait avec l’exaltation des sentiments qu’il exprimait. A chaque instant, il déployait un grand mouchoir rouge très sale, il ouvrait sa tabatière, prisait, crachait, éternuait. La petite fille ne comprenait rien aux grandes paroles d’amour débitées par ce vieillard machinal ; cependant, il parlait d’amour et ce mot, même dans une telle bouche, la charmait et la faisait un peu tressaillir.

Son confesseur ne lui avait encore fait aucune question sur le sixième commandement, mais, à l’approche du grand jour, il se départit de sa réserve ou de son indifférence. Ses questions très précises, et d’ailleurs conformes aux manuels de dévotion, intéressèrent beaucoup la petite fille. A la réflexion, elle fut navrée. Ainsi tout cela, c’était des péchés. Ces jeux, ces baisers, ces frôlements, ces caresses, des péchés ! Le prêtre ne lui apprit rien, d’ailleurs, sinon qu’elle avait, sans le savoir, cessé d’être innocente.

Une après-midi, elle refusa le baiser de son ami et, sans autres explications, alla s’agenouiller dans un coin de la chambre. Ensuite, elle prit un livre et lut : « Soyons fidèles à enlever tous les obstacles qui pourraient s’opposer à la venue de Jésus en nous. Préparons-lui un sanctuaire pur, orné, embrasé d’amour; et quand il sera venu, nous pourrons dire, dans la ferveur de notre joie : Mon bien-aimé est à moi, il a reposé sur mon cœur… »

Elle avait prononcé ces derniers mots à haute voix. Le petit garçon les entendit et demanda, tout en larmes :

— Ce n’est donc plus moi que tu aimes ?

— Tu ne peux pas comprendre ces choses-là. Je t’aime comme mon frère et comme mon petit ami ; j’ai beaucoup d’affection pour toi, mais mon amour appartient à Jésus.

— A Jésus !

Il haussait les épaules, rageur dans son chagrin.

– Jésus m’aime, comment ne pas l’aimer ? Il me fait la cour, comment lui résister ? Tu ne sais donc pas qu’il est tout puissant, et qu’il peut nous pulvériser tous les deux, à l’instant même ?

— C’est vrai ?

Il réfléchissait, accablé, à cet inconnu si fort et si cruel qui était venu prendre son amie, briser son cœur.

— Ah ! qu’il me tue, mais qu’il ne t’emporte pas !

— Il ne m’emportera pas. Est-ce qu’il a emporté Angèle, Laure, Juliette qu’il a aimées l’année dernière et qui en sont encore tout heureuses ?

— Alors, il ne t’aimera pas toujours ?

— Il m’aimera toujours, mais de loin, et moi aussi, je l’aimerai. Mais il n’y a pas que moi sur terre et il faut qu’il entre dans le cœur de toutes les petites filles qui font leur première communion.

— Entre-t-il aussi dans le cœur des petits garçons ?

— Je ne pense pas, dit-elle d’un ton ironique. Il ne peut offrir aux petits garçons qu’une bonne et solide amitié.

— Moi, je ne l’aimerai jamais.

— Tu seras forcé de l’aimer, quand tu auras le cœur pur, tu verras.

— Ah !

— Moi, j’ai le cœur pur. J’ai confessé tous mes péchés !

— Quels péchés ?

— Tais-toi, et demande pardon à Dieu.

Elle recommença ses prières.

Son ami réfléchissait.

Les petits garçons, moins avancés, font généralement leur première communion un an après les petites filles de leur âge. C’était un usage ; il ne s’en sentait pas humilié. Cependant, il aurait bien voulu participer aux mystères que son amie allait connaître. Il ressentait à la fois de la jalousie et de la peur.

« Pourvu, songeait-il, qu’il ne lui fasse point de mal ! »

Le grand jour arriva. Il vit sa petite amie pâle et jolie dans un nuage de mousseline. Ces deux candeurs étaient charmantes. S’approchant d’elle, il murmura :

— Comme je t’aime !

Elle baissa les yeux et fît rouler entre ses mains gantées de blanc les grains de son chapelet de nacre. Elle passa sans lui répondre, sans le regarder. Il fut triste pendant toute la cérémonie. La récitation des actes le réveilla un peu, mais il eut le cœur brisé, quand il entendit la voix de son amie :

« O mon unique bien, mon trésor, ma vie, mon paradis, mon amour, mon tout, je veux vous recevoir le cœur brûlant d’amour… O mon trésor, je veux vivre et mourir dans une union continuelle avec vous !… Mon bien-aimé s’est donné tout à moi, je me donne aussi toute à lui. O mon Jésus, je ne veux plus m’appartenir, je veux être à vous. Que mes sens soient à vous et qu’ils ne servent plus qu’à vous faire plaisir… »

« Ingrate ! » songeait-il. Il eut un mouvement de colère. Puis il se remémora les charmantes heures passées avec son amie, leurs jeux, leurs rires, ces lents baisers qui les mettaient hors d’haleine, ces étreintes dont ils sortaient rougissants, la peau brûlante, les yeux humides…

« Tous ces plaisirs, c’est un autre qui va les lui donner ! Et moi je suis seul… Elle ne m’aime plus… »

La petite fille eut l’honneur de parler encore après la communion. Elle revint à sa place, la première de la blanche théorie, s’agenouilla la tête dans ses mains, resta longtemps absorbée. Un sentiment puissant l’écrasait. Elle se sentait dolente et heureuse :

« Il est en moi, je le sens dans mon cœur… Mon cœur se gonfle… J’étouffe, mais c’est de bonheur… je suis aimée, je suis aimée… C’est toi, mon amour ? Oh ! reste dans mes bras, serre-moi bien fort encore, encore ! Ah ! je me trouve mal… La tête me tourne… Ah ! Ah ! quelle émotion ! Je vais maintenant lui déclarer encore tout haut mon amour, je suis bien contente et bien fière…Tu m’aimes, dis ? Il m’aime. »

Elle se leva et parla :

« O Sauveur tout aimable, je me suis donnée à vous et vous vous êtes donné à moi, je veux vous sacrifier tous les plaisirs de la terre, je vous sacrifie mon corps, mon âme, ma volonté. Je n’ai que cela à vous offrir, hélas ! Si j’avais davantage, je vous donnerais davantage, je voudrais mourir pour vous… Enflammez-moi de votre amour ! Mais je ne me contente pas d’une étincelle, je veux une flamme, j’en veux mille, je veux un incendie qui détruise à l’instant en moi toute attache aux créatures… Vaines créatures, laissez-moi, vous ne me verrez plus. Ne me demandez plus aucune affection. Mon cœur appartient tout entier à mon bien-aimé… »

« Elle ne m’aime plus, songeait-il, elle ne m’aimera plus jamais. »

Il pleura. Ses voisins croyaient que c’était par pieuse émotion.

Cependant la messe s’accomplissait et on entendait déjà remuer les chaises dans le bas de l’église. La petite fille rénovée par l’amour se sentit également dévorée par la faim. Alors, elle pensa à sa maison, à ses parents, à son ami, à la belle table de cérémonie, brillante de fleurs, de cristaux, d’argenterie ; elle pensa à la cuisine, à la cuisinière. Bien sûr qu’une bonne assiette de potage refroidissait déjà pour elle.

« Après, je mangerai un petit pâté… Mon ami va être là, attentif à me servir… Je l’aime bien… Nous nous promènerons en attendant les vêpres, nous cueillerons des fleurs, rien que les blanches, blanches comme mon voile, comme mon cœur. Je suis contente ! »

Le petit garçon avait couru à la maison de son amie, où sa famille ce jour-là déjeunait, il était allé prévenir la cuisinière, et, à l’office, sur un coin de table, on avait préparé deux potages, et deux bouchées à la reine, et deux verres de vin.

Quand la petite fille arriva, il lui prit la main et elle se laissa entraîner. A l’aspect de la dînette préparée, son petit cœur de femme fondit de tendresse. Elle se jeta au cou du petit garçon et l’embrassa de toutes ses forces, disant :

— Tu sais, Jésus est mon époux mystique, mais cela ne va pas durer longtemps. Pendant qu’il m’aime, dis-moi ce que tu veux, il n’a rien à refuser à sa petite épouse.

— Je veux que tu m’aimes comme avant.

— Tiens, dit-elle.

Elle lui donnait ses lèvres.

— Es-tu content ? Mangeons, maintenant, j’ai bien faim.

.

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La photographie est de Flo H.

demain à 14h en découvrant une nouvelle couleur !

Couleurs / Remy de Gourmont (1908)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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