« JAUNE » par Remy de Gourmont (PG, 107) : Couleurs (1907), 1

 
Que c’est beau, le jaune !

Van Gogh.



C’était entendu.

La dernière fois, il lui avait envoyé un long baiser, les yeux clos, comme en extase, et elle avait souri tendrement, en baissant les paupières.

Ils ne s’étaient jamais parlé.

Elle demeurait là. Il y avait des maisons, le long de la rivière et à mi-côte, bordant la route qui gravissait la colline : il y avait un moulin, une auberge, une saboterie et deux ou trois petites fermes, avec un hangar où dormait une charrette. On entendait un hennissement, le juron d’un roulier, le chant d’un coq, le bruissement de l’eau sous les roues du moulin et son murmure sous le pont de bois.

Il demeurait là, lui aussi, mais plus haut, derrière les arbres qui fermaient l’horizon. Le soir, en revenant de la chasse, il s’arrêtait sur le pont, regardait la rivière, les saules, l’herbe, l’étroite vallée, où le soleil, avant de mourir, venait se reposer un instant.

C’est de là qu’il l’avait vue. Elle étendait sur l’herbe fraîche des bandes de toile bise. II pensa qu’elle était la fille du tisserand dont on entendait le métier près de l’auberge, ou une servante. D’autres fois, elle lavait du linge sous le grand coudrier dont les branches retombaient à fleur d’eau, elle l’étendait sur les buissons ; puis, avant de s’en retourner, cueillait, quelques noisettes, ou des fleurs, ou lançait des cailloux dans la rivière. Quand elle se sentait regardée, elle riait, mais sans se laisser distraire de sa besogne ou de son divertissement.

Un jour, cependant, elle resta longtemps à le regarder, mangeant des noisettes qu’elle cassait entre ses dents avec la prestesse d’un écureuil.

Alors il vint tous les jours. Elle était là, ou bien elle arrivait lentement, levait la tête. Ils auraient pu se parler, ils se taisaient. Il lui jetait des fleurs, des branchettes, elle n’y faisait pas attention. Il apporta un œillet jaune : elle le cacha dans son corsage et, sans un geste, disparut.

C’est le lendemain que fut conclu leur accord muet.

Le jour suivant, après le premier regard échangé, il la vit remonter du côté du bois, s’engager dans le taillis. Il fit un détour, la rejoignit, comme elle franchissait les barres d’une clôture. Sa jupe courte se releva. Elle montra un genou blanc. Cela le décida. Cette petite fraîche paysanne était propre. Le désir le fit un peu trembler.

Il la reçut dans ses bras, la serra, baisa ses lèvres, mais elle se dégagea doucement et, courbant les épaules, se glissa sous les branches.

C’était un chemin creux abandonné qui menait à une ancienne carrière ; elle allait vite, évitant les ronces, frôlant les genêts, les chèvrefeuilles, les digitales qui s’enchevêtraient follement dans ce trou sombre de sable et de pierres, que les branches des hêtres, des frênes et des chênes protégeaient de leur manteau épais et vert.
Arrêtée par une ronce qui agrippait ses jambes, il la joignit, s’agenouilla, vainquit la ronce, enserra les jambes. Mais elle ne voulut pas tomber encore. Elle se raidit ; elle lui tournait le dos. Il se redressa; ses mains montèrent aux seins qu’elles pressaient; il baisait la nuque ; il mordit une oreille.

Alors, elle tourna la tête ; ses yeux étaient sérieux ; elle cessa de se débattre. Appuyée au bras qui entourait sa taille, elle livrait sa bouche aux baisers, son corps aux caresses.

Ils tombèrent doucement.

Assis maintenant l’un près de l’autre, ils se regardaient du coin de l’œil, occupés à des gestes analogues. Elle arrangeait ses cheveux, il refaisait le nœud de sa cravate.

Elle souriait.

Il songeait.

Cette bonne fortune renchantait.il en avait rencontré peu d’aussi agréables dans sa carrière de chasseur équivoque. « Mais que les femmes sont difficiles à émouvoir ! Les transports de cette amoureuse ont été bien faibles. Elle semblait plus honteuse que tendre, ou plus décidée qu’abandonnée, je ne sais. »

Lui cependant avait été très heureux, et de quelle douce paix il jouissait ! Quel charme dans ce corps jeune, dans ces contours qui ont leur forme première, dans ces organes naïfs! « Elle est lisse comme un tronc de hêtre et sa chair a cédé avec tant d’orgueil, mais tant de simplicité aussi ! Comme c’est simple, l’amour ! »

Il regarda la jeune fille, cherchant des mots à lui dire, mais il n’avait pas l’habitude de la parole, ni surtout de la parole tendre.

Elle lui paraissait encore plus jolie, maintenant, plus naturelle. Ce sentiment du naturel, il ne l’avait encore jamais éprouvé. C’est peut-être que le silence le faisait réfléchir.

Il parla enfin, disant le charme du moment, la fraîcheur de cette grotte, son bonheur, son repos.

Elle tapotait gauchement sa jupe, tournait entre ses doigts une hampe de digitale, souriait, mais ne manifestait aucun contentement.

« Il me semble que je l’aimerais presque, si elle me câlinait. »

Voulant prendre sa pipe, il se trompa de poche, heurta sa bourse.

«Ah !»

Il ramena secrètement une pièce d’or, prit la main de l’enfant, referma ses doigts sur la surprise. Elle les rouvrit aussitôt, regarda, rougit ; son sein se gonfla, elle poussa un grand soupir, puis s’abattit dans les bras de son ami, toute secouée des sanglots nerveux de la joie.

A genoux près de lui, elle lui baisait les yeux, les joues, la barbe, le coin des lèvres.

Elle était heureuse.
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La photographie est de Flo H.

demain à 14h en découvrant une nouvelle couleur !

Couleurs / Remy de Gourmont (1908)

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