« n’aime plus rien que son propre bonheur » par Remy de Gourmont (PG, 105) : Une nuit au Luxembourg (1907), 15

MOI

Nous parlons.

ÉLISE

Toi que j’aime, est-ce que tous les hommes te ressemblent ?

MOI

Les hommes ne sont pas des dieux pendant l’amour, mais ils sont des dieux après.

ÉLISE

C’est-à-dire des indifférents ?

MOI

Non, des satisfaits, des rassasiés.

ÉLISE

Ils n’ont donc pas toujours faim ?

MOI

Hélas ! Non.

ÉLISE

Mais, au moins, ils ne dédaignent pas la bouche dont la salive les a enivrés ?

MOI

Ils en oublient jusqu’au goût !

ÉLISE

Eux aussi ? J’ai envie de pleurer.

MOI

Il y en a qui aiment les larmes.

ÉLISE

Tu aimes les larmes ?

MOI

Moi, est-ce que je sais ? Quand on est heureux, on n’aime plus rien que son propre bonheur.

Là dessus, elle rêva longtemps, peut-être sans très bien comprendre, car il ne lui vint plus de paroles à la bouche, mais seulement des baisers. Comme elle joua avec mon corps !

Que de grâces je reçus de ses curiosités ! Notre amour eut beaucoup d’esprit et beaucoup d’imagination.

Avec les détails que je pus lui arracher, à nos moments lucides, sur la vie des immortels, je me fis de leur séjour l’idée d’un paradis terrestre dans le genre de celui dont nous parlent les légendes juives. Il est probable que d’anciennes indiscrétions avaient renseigné jadis quelque poète asiatique. L’esprit populaire, ami des confusions, plaça au début de notre monde un état paradisiaque qui est parallèle à notre monde et d’ailleurs fermé aux hommes. Les Grecs, avec leurs aventures des dieux parmi nous, ont deviné aussi un peu de la vérité qui venait de m’être révélée en ces deux nuits mythologiques. Je compris que les hommes n’inventent pas, mais qu’ils se souviennent. Comme je me réjouissais de participer à ces mystères ! Quels moments ! et comment en exprimer le parfum, comment en peindre l’éclat et la beauté ?

Je continuerai tous les matins à tenir le journal de mon bonheur sensible et de mes satisfactions intellectuelles. Amant d’une immortelle, je vois devant mon désir, jadis triste, s’ouvrir enfin les arcanes. L’Arcane ! Car je sens que je vais entrer dans l’Unité. Mais il y a longtemps que j’écris, je suis las. Ma maîtresse m’attend. Elle dort, elle dort toujours. Peut-être que l’on ne dort pas, chez eux ? Elle goûte pour la première fois le bonheur de ne pas vivre…

.

.

Demain, la note finale  à 14h en découvrant la fin de La Nuit au Luxembourg.

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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