« J’écris l’eloge de ma volupté » par Remy de Gourmont (PG, 104) : Une nuit au Luxembourg (1907), 14

ÉLISE

J’ai froid.

Je doutai de sa divinité, je doutai de moi-même, de la nuit enchantée et lumineuse que je venais de vivre. Les derniers propos de mon maître troublaient la certitude qu’il avait d’abord établie dans mon esprit. Je redevenais un homme, moi qui m’étais cru un dieu !

LUI

Voilà l’effet du doute. Vous ne croyez donc plus en moi ?

MOI

Je crois en vous.

Aussitôt, les choses reprirent leur aspect magique et je me retrouvai heureux. Je serrai doucement le bras d’Elise, elle me regarda avec tendresse.

Cependant les deux jeunes amies, qui marchaient devant nous, avaient découvert l’escalier du Musée. Nous les suivîmes. Elles examinaient en silence la nudité froide de toutes ces femmes de pierre, mais parfois je les entendais rire.

ÉLISE

Enfin, on voit vos femmes.

MOI

Ce ne sont pas nos femmes. Ces figures représentent l’idéal que nous nous faisons des déesses.

ÉLISE

Vraiment, celle-ci me ressemble.

MOI

Il y a des femmes aussi belles que cela parmi nous, mais on ne les connaît pas. Chacun de nous croit avoir tenu dans ses bras la plus belle du monde ; quand il réfléchit, il n’en est plus bien sûr, car, au fond de son désir, une image se forme sans cesse et sans cesse s’évanouit dont aucune créature ne peut égaler la beauté.

ÉLISE

Ainsi la réalité vous déçoit toujours. Comment faites-vous pour être heureux ?

MOI

Nous avons le désir.

J’avais parlé comme un homme, et non comme celui dont la maîtresse est une immortelle. Élise paraissait indifférente à l’obscure douleur qui assombrissait mes paroles.

Ma nature maintenant était double. Quand je pensais à mon maître, à Elise, aux heures passées dans ce jardin, je me sentais caressé et soulevé par de tièdes ondes de joie ; quand je considérais les choses de la terre, j’avais froid et j’étais triste.

Elise me quitta encore une fois pour aller rejoindre ses compagnes. Mon maître m’appela. Il s’était assis à l’entrée de la salle et ne regardait rien.

LUI

J’ai encore quelques paroles à te dire, et ce sont les plus importantes. Il faut que tu oublies notre conversation.

MOI

Maître, c’est impossible. Elle fait partie de moi-même, elle est entrée dans ma chair, dans mon sang et dans mes os .

LUI

Eh bien, tu sauras alors que j’aurais pu te dire tout le contraire, et que cela aurait été aussi la vérité. Un autre dieu peut descendre et te parler et te donner un autre enseignement. Auquel ajouteras-tu foi ?

MOI

Maître, vous me troublez. Un tel miracle peut-il se renouveler ?

LUI

Quand on croit au miracle, il peut devenir quotidien. Tu vois, tu ferais mieux d’oublier .

MOI

Je n’oublierai pas.

LUI

Et si je te prouvais que je n’existe pas, que je ne suis qu’une partie de toi-même qui repond à une autre partie de toi-même ?

MOI

Maître, je crois en vous, et non pas en moi-même.

LUI

Voilà l’homme selon la véritable nature chrétienne, l’homme d’après le péché ! Vous ne vous laverez jamais du péché, ou plutôt vous ne vous laverez jamais de la pénitence. Pourquoi ne me tiens-tu pas tête ? Que l’homme est donc devenu un animal domestique ! N’as-tu pas, au fond de ton cœur, un désir secret ? Le dieu que je t’apparais satisfait-il pleinement ton besoin d’adoration et d’humiliation ? Parle, mon ami, je suis celui que tu désires que je sois. Choisis. Les fantasmagories sont à tes ordres.

MOI

Eh bien, oui, j’aurais voulu que vous fussiez Lui, que vous acheviez à mes yeux les légendes de mon enfance… Mais vous avez parlé et je ne crois plus qu’en vous, en vous seul.

LUI

Choisis. Il est encore temps. Choisis.

MOI

J’ai choisi.

Au même instant, toutes délices s’évanouirent et je me sentis malade, de ce mal accablant qui suit les nuits de débauche. Rien n’avait changé autour de moi, cependant, et j’étais debout parmi les mêmes marbres, mais glacés, et qui me faisaient presque honte et presque peur. J’entendais dans la salle voisine les rires des jeunes femmes, mais ils me semblaient venir d’un troupeau de filles. Mon maître, toujours assis là, me regardait, mais avec des yeux où je croyais voir je ne sais quelle moquerie cruelle, je ne sais quels reproches tristes. Une angoisse m’éprouvait, je respirais mal, j’avais froid, le souvenir de mes luxures nocturnes me dégoûtait le cœur. J’allais peut-être m’évanouir, quand mon maître parla.

LUI

Tu as donc choisi. C’est bien. Adieu.

MOI

Oh ! non ! Pas encore !

LUI

Voudrais-tu saluer ces charmantes jeunes femmes ? Les voici. Je les vis s’avancer vers moi, nues, et souriantes, de la tête aux pieds, d’un sourire docile. Elles se tenaient par le cou, leurs bras emmêlés, comme les trois Grâces, mais leurs hanches balancées par un rythme mauvais.

MOI

Qu’elles sont laides ! Sorcières !

LUI

Ce sont tes péchés.

MOI

Je les déteste.

Elles se tournèrent et s’enfuirent. Leurs croupes jointes comme trois visages curieux, faisaient une figure obscène et singulière.

LUI

Les femmes sont de la métaphysique.

J’étais trop tourmenté pour comprendre cette parole. Je pensais à Elise, que je venais d’aimer si passionnément, et je pleurais de la revoir ainsi. Je pleurais aussi sur moi-même et sur ma luxure.

LUI

Les femmes sont des créations de la sensibilité, de l’intelligence, de la foi; cela dépend des moments, cela dépend des hommes. De la déesse à la fille de harem public, la différence est faite par l’idée de péché. Pécheur, tu vois des courtisanes là où, dieu, je vois des divinités. Le monde est ce que tu le fais, créateur sans le savoir. Puisque lu as choisi, adieu, adieu !

MOI

Élise !

Celle que j’avais aimée, celle que j’aimais toujours, accourut vers moi, pareille à la jeune femme qui avait tant ému mon cœur. Elle me tendit les mains et les lèvres, comme au retour d’un voyage, et elle me serra passionnément dans ses bras.

LUI

Tu n’avais donc pas choisi ?

MOI

Je ne puis me séparer de celle que j’aime.

ÉLISE

Je reste parmi les hommes,

LUI

Toujours ?

ÉLISE

Je reste.

LUI

Je reviendrai te chercher. Adieu donc, mon ami, et, cette fois, vraiment adieu. Tu cherchais la vérité et tu as trouvé l’amour. Adieu.

Élise m’entraînait. Vers la porte, je me retournai. Mon maître avait disparu.

Cette séparation, à laquelle je m’attendais, ne me causa qu’un chagrin bref. Je tenais Élise par la main, je tenais une certitude.

Nous allions maintenant, silencieux, le long de la rue déserte. La joie qui emplissait mon cœur éclairait le ciel, les arbres, les maisons et tout le reste.

Bientôt, comme le premier couple venu, après une promenade matinale, nous rentrâmes chez nous. Élise, à aucun moment, n’eut l’air d’une étrangère.

Notre journée fut brève, celle de deux amants attentifs à vivre. Mon amie accédait à tous nos usages. Sans le souvenir de la nuit de magie qui me l’avait mise entre les bras, je n’aurais pas différencié sa grâce divine de la grâce parisienne.

Nous nous couchâmes de bonne heure.

Livrés à ce complet abandon des amants qui peuvent enfin jouir l’un de l’autre sans contrainte, nous fîmes avec une joie profonde la découverte de nos âmes et de nos corps . Il nous semblait bien que nous nous étions connus toujours, appartenus toujours ; il nous semblait aussi, à chaque baiser, que nous nous touchions pour la première fois : ces sentiments contradictoires, mais également doux, augmentaient notre ivresse, la tête nous tournait, nous ne trouvions plus lesparolesde nos idées et nous disions force enfantillages.

Je ne perdis pas la raison, cependant, au point d’oublier que, seul parmi tous les hommes, sans doute, je tenais en mes bras une immortelle. Beaucoup d’orgueil se mêlait à mon amour et aussi beaucoup de curiosité.

Ma déesse ressemble beaucoup à la Vénus du Giorgione. Pendant que j’écris ceci, elle dort dans la même pose, son bras droit replié sous sa tête, la main gauche appuyée sur son secret. Le corps est fuselé, les seins sont deux coupes renversées; la figure, d’un ovale pur, a un grand charme avec sa bouche très rouge et ses larges paupières baissées qui me cachent de beaux yeux d’un azur glauque et changeant. Elle a, de la tète aux pieds, le teint d’une blonde, mais cette blancheur est comme fondue dans le rose doré, parce qu’elle ne porte d’ordinaire que des voiles légers et presque transparents. Ses cheveux ont cette couleur si rare de la châtaigne, couleur dont nous ne connaissons guère que le nom ; mais ses sourcils sont beaucoup plus foncés, d’un brun très sombre, ainsi que les frisures de ses épaules, tandis que ses charmes les plus féminins se gonflent sous une dentelle de soie si doucement blonde qu’elle semble un rayon de soleil.

J’ai baisé avec piété le miracle de ses pieds frais comme une source et dont les ongles, sous ma lampe, brillaient comme des gouttes de rosée.

Elle reçoit les hommages, comme des caresses, et les caresses, comme une fleur reçoit la pluie vespérale. Elle est plus femme encore que les femmes les plus sensibles, plus frémissante que les violons les plus tendres. Le baiser que donne sa bouche a passé d’abord comme une onde d’harmonie le long de tout son corps, et celui qu’elle accepte la fait fondre voluptueusement comme de la neige attardée au soleil.

O neige qui as l’odeur des violettes, ô chair qui as le goût des figues !

J’ai mangé et j’ai bu, et maintenant j’écris l’eloge de ma volupté, parmi quelques souvenirs métaphysiques. Elle m’a conté de la vie qui se mène là-haut, ou là-bas, quelque chose de plus que mon maître. Elle m’a dit que la volupté parfaite était un bien trop commun chez les dieux pour exciter beaucoup leur reconnaissance. Ils se promènent sous les arbres du verger et ils cueillent les fruits dorés queleur poids incline à portée de la main. Plus vives et plus sensibles, les divines femelles éprouvent parfois quelque dépit de ne pouvoir nouer leurs bras sur le mâle vaincu ; etleurs yeux ont parfois de la mélancolie à voir s’éloigner des épaules légères que le bonheur n’a pas accablées, des genoux que n’a pas ployés la gratitude.

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Et la suite de la volupté ?

demain à 14h en découvrant la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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