« Ils vécurent tous les deux en souriant » par Remy de Gourmont (PG, 103) : Une nuit au Luxembourg (1907), 13

MOI

Mais comment vaincre la douleur?

LUI

La douleur physique, c’est l’affaire de vos médecins… Le remède de la douleur morale, c’est la confiance en soi .

Consentir à la douleur, c’est accepter la pire des humiliations.Souffrir d’une femme, c’est se rendre l’esclave d’une femme. Mais il est des moments où il doit être doux de ne pas nier sa douleur. On s’en fait une volupté.

MOI

J’ai connu de tels moments.

LUI

Il y a des maux invincibles. Alors l’idée que la vie a une fin aidera à supporter le poids. Enfin, mon ami, il y a l’acte suprême que blâme votre morale résignée, l’acte dont la vision donna tant d’énergie à la vie insoucieuse des anciens : il y a le suicide.

Le suicide est un monstre qu’il faudrait s’habituer à regarder avec calme. Comparé à certains maux physiques, à certaines douleurs, à certaines déchéances, il apparaîtrait bientôt tel qu’un ami, très laid, mais cordial. Ne mérite- t-il pas les noms les plus doux ? N’est-il pas le consolateur ? N’est-il pas la délivrance ? Mais il ne faut pas jouer avec le suicide. Les enfants amoureux en ont fait un geste puéril comme leur âme. Ce refuge suprême des grandes douleurs ne doit pas être le remède des petites déceptions. Si votre morale, au lieu du rôle taquin d’une vieille fille jalouse, avait choisi celui d’une amie aimable

et prudente, elle vous aurait enseigné l’art de lutter avec le destin, et la feinte suprême, qui est de s’évanouir en fumée, quand ses étreintes sont cruelles et invincibles. C’est une idée singulière que d’avoir fait du suicide une lâcheté. Elle s’explique dans l’ordre des croyances religieuses ; elle est folle pour qui ne croit ni à la survie des âmes ni surtout aux compensations futures.

Puisque, volontaire ou involontaire, mon ami, la mort est votre destin, au moins vivez. Ne regardez pas toujours à vos pieds, mais ne regardez pas trop loin devant vous. Naître, paraître, disparaître : oubliez le dernier terme. La sagesse humaine est de vivre comme si l’on ne devait jamais mourir, et de cueillir la minute présente comme si elle devait être

éternelle.

MOI

Si la minute présente pouvait durer toujours !

LUI

Pourquoi pas ? Combien de temps avez- vous passé avec moi ?le savez-vous ? Deux heures ou une éternité ?

MOI

Il me semble que je vous ai toujours connu, toujours vu, toujours entendu.

LUI

Eh bien ! voilà comment il faut vivre.

MOI

Vous qui déniez aux hommes l’éternîté bienheureuse, vous la leur donnez par votre présence et par votre parole ? Qui êtes-vous donc ?

LUI

Ne vous l’ai-je pas dit ? Voyez, il doute déjà.

MOI

C’est que je suis trop heureux.

LUI

Pauvres hommes, les sensations divines sont trop fortes pour la fragilité de vos nerfs. Que feriez-vous d’une éternité ? Vous la passeriez à trembler de la perdre. Le bonheur, pour vous, ce n’est pas la possession, c’est le désir. Quand vous n’avez plus rien à désirer, l’ennui vient s’asseoir sur vos genoux et lentement vous écrase. La femme qui vous a enivré vous est plus lourde qu’une montagne, quand l’ivresse se dissipe, et vous gémissez si la tête, encore mouillée de vos baisers, s’appuie avec trop d’amour sur votre bras ou sur votre épaule.

Vous ne trouvez le bonheur qu’en fermant les yeux ; en les rouvrant, vous trouvez l’ennui. Puisque vous ne savez pas vivre, rêvez, croyez. Il vous serait agréable, n’est-ce pas, de pouvoir douter de mes paroles ? Eh bien ! je vous le permets. Faites comme tant d’autres hommes. Acceptez la pratique d’une croyance qui vous fait rire et d’une morale

que vous méprisez…

MOI

Non, non, je suis libre! Vous avez délivré mes mains, vous m’avez appris à respirer.

LUI

Eh ! La méthode que je vous propose n’est pas si mauvaise ! Je crois même que de toutes celles qui peuvent régir la vie d’un homme sage, c’est la plus voluptueuse. Si le doute n’a plus de place dans votre intelligence, mettez-le dans vos actes. Connaissant la vanité de tout, des religions, des philosophies et des morales, soumettez-vous extérieurement aux coutumes, aux préjugés, à la tradition. Accordez votre démarche au rythme de l’esprit public.

MOI

Quoi ! La soumission ?

LUI

Préférez-vous la révolte ?

MOI

Je ne suis pas un esclave.

LUI

C’est bien. La liberté est une joie intérieure. On est d’autant plus libre qu’on cherche moins à le paraître. Une femme est moins belle quand elle a divulgué sa beauté. Un homme est moins libre quand il fait parade de sa liberté. Il faut cacher ses bonnes fortunes. Mon ami, je vous ai exposé la philosophie des dieux. Acceptez-en la méthode si vous vous sentez la force de la suivre sans désespoir. Nous sommes, et cela nous suffit. Pouvez-vous en dire autant, vous qui ne pouvez faire un pas vers le bonheur sans en faire un vers la mort ? Espérez, si vous avez besoin de l’espérance. Buvez, si vous êtes altéré. Croyez-vous que je raille et qu’après vous avoir traité en dieu je vous traite en homme, puis en enfant ? Non. La vérité est que toute question reçoit aussitôt dans mon esprit toutes les solutions différentes et même contradictoires qui la peuvent résoudre. Je vois, le croiriez-vous, d’un même coup d’oeil les six faces du cube ! Je sais que ce qu’il y a de moins raisonnable, c’est la raison ; je sais que rien n’est plus cruel que le sentiment. Il n’est pas un de vos systèmes dont je ne fasse le tour en deux ou trois pensées. Ce sont de curieuses ruines ; quelques-unes attirent encore une telle affluence de peuple que l’on oublie que ce sont des ruines. Faites des voyages, faites des pèlerinages. J’ai favorisé le matérialisme d’Epicure, le christianisme de saint-Paul, le panthéisme de Spinoza. Vous ai-je parlé de Spinoza ? Je l’aimais beaucoup également. Nous buvions du lait en découvrant l’identité de la réalité et de la perfection. C’est un des deux hommes parfaitement heureux que j’aie connus ; l’autre fut Épicure. Spinoza trouva le bonheur dans l’ascétisme; Epicure, dans la volupté. Ils vécurent tous les deux en souriant. Je les regrettai pareillement. Voilà deux maîtres pour les hommes et plus près des hommes que moi-même.

Je me souviens de l’une des propositions de Spinoza : « Chacun désire ou repousse nécessairement, d’après les lois de sa nature, ce qu’il juge bon ou mauvais. » Ce qui veut dire : chacun désire naturellement être heureux. Grande naïveté, grande vérité : il n’y a pas d’autre philosophie, il n’y a pas d’autre méthode. La vertu, c’est d’être heureux.

Ils sont donc bien méchants, ceux d’entre vous qui, détenant le pouvoir, c’est-à-dire la force, en usent pour interdire aux hommes l’accès de la route qui leur déplaît à eux- mêmes ? Quoi ! j’aurais usé de mon pouvoir pour détromper Cécile dont les baisers innocents étaient des prières, dont la vie était une promenade heureuse vers le martyre et vers le ciel ! Quelle infatuation de se croire en possession de la vérité, et ensuite quel enfantillage de croire que la vérité est nécessairement utile ! Mon ami, ce qui est vrai est vrai, ce qui est beau est beau, et il n’y a entre ces termes et entre tous ceux que l’on pourrait insérer là, aucune relation nécessaire. Je souris des illusions humaines, mais je ne voudrais pas les unifier en une seule illusion obligatoire.

Vous aimez Élise, obéissez à ses désirs, même s’ils vous paraissent absurdes. Elle fera de même pour vous, et vous goûterez tous les deux de grandes joies.

Nous étions revenus peu à peu vers notre point de départ. Les jeunes femmes nous rejoignirent près du jardin des roses. Une lumière différente avait remplacé l’éclat printanier qui nous environnait. Le vrai matin venait de naître, un matin d’hiver clair et froid. Je voulus cueillir une rose, elles disparurent comme j’allongeais la main. Elise prit mon bras et se serra contre moi.

.

.

Il lui demande d’oublier…

La suite demain à 14h en découvrant la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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