« Vivre sa vie » par Remy de Gourmont (PG, 102) : Une nuit au Luxembourg (1907), 12

LUI

C’est cela. Marchons un peu. D’ailleurs, mon discours touche à sa fin. Nous avons remué beaucoup d’idées. En les remettant enplace dans votre tête, vous les considérerez avec soin. L’ordre est presque toute la science.

Venez. Le matin va naître, le vrai matin, et je ne veux pas troubler les habitudes des hommes. Je ne l’ai jamais fait. Le devoir des dieux est de respecter la logique.

Nous fîmes une longue promenade le long des fraîches allées fleuries. Il me sembla que ce jardin familier devenait une forêt immense et magique. Les perspectives s’allongeaient sous de hauts arbres vers le cours lent d’un fleuve bordé de peupliers. Puis le fleuve disparaissait ; c’était une clairière où des chevreuils paissaient par troupes. Nous allions et les aspects changeaient sans cesse. A de certains moments je retrouvais le jardin de mes matinées d’été, avec ses pelouses, ses corbeilles, ses arbres d’où tombaient des tourterelles, ses allées, ses bancs ; il me semblait entendre le rire des enfants, les disputes des joueurs, le murmure des couples. Tout cela passait dans ma tête, accompagné de la parole démon ami, et j’étais ivre d’amour, d’idées et de beauté.

LUI

Nous avons réglé quelques grandes questions selon la hardiesse logique de notre esprit…

MOI

Oh ! moi, j’écoute et je crois.

LUI

Un auditeur qui comprend, c’est la moitié du discours. Le solitaire s’enfonce et se perd dans le tourbillon de ses raisonnements. Un mot, un regard même suffisent à lui rendre son équilibre.

Je disais donc que nous avons fait comme les philosophes. Nous avons résolu les grandes questions de la métaphysique en les attaquant par la tête, c’est-à-dire par la partie qui est inattaquable. A leur affirmation d’un dieu absolu et en même temps conscient, nous avons opposé, comme c’est notre droit, une négation simple et catégorique. Nous pourrions reprendre l’attaque par l’autre bout, partir de nous-mêmes, chercher notre cause, trouver Dieu, puis chercher la cause de Dieu, et ainsi de suite à l’infini. Si grand que l’on conçoive un nombre, un nombre plus grand est toujours possible. Ainsi ce Dieu terrible, à mesure qu’on s’approche de lui, recule dans les profondeurs des abîmes, et l’intelligence lassée, comme un chasseur qui cède aux ruses de sa proie, se replie, rentre à la maison, et pense à son souper, c’est-à-dire à la vie pratique.

Ces jeux subtils donnent à l’esprit des habiletés de jongleur. Ils ne sont ni sans agrément, ni sans utilité, mais ce sont des jeux.

On y peut trouver l’ivresse, mais non point le bonheur. Or, le bonheur est la grande affaire. 11 faut être heureux. Bornons-nous donc à affirmer que le monde n’est point gouverné par une intelligence infinie à la fois et consciente. Faute d’un autre mot, restons-en à l’idée de hasard, comme au temps de mon cher Epicure. On n’a rien trouvé de plus beau, ni de plus clair, rien qui satisfasse mieux l’esprit d’un homme ou l’esprit d’un dieu. Cela revient à dire : ce qui est, est. Cette proposition simple n’admet aucune objection ; elle défie tous les sophismes et tous les artifices.

L’idée de Dieu n’est que l’ombre de l’homme projetée dans l’infini. Servez-vous de ce mot comme réfutation suprême et vous trouverez peu d’esprits capables d’en débrouiller le sens, ou seulement d’en goûter l’ironie.

Je ne vous parle pas du dieu des nourrices, des petits enfants pas sages et des bons ouvriers. On s’amuse parfois à raconter ma survenue sur la terre et l’on me voit, en ces pauvres récits, buvant du vin bleu, bavarder avec les ménagères, encourager les grèves, chanter l’internationale, blâmer les robes de soie, les fourrures et les gants blancs. J’apparais aux populations émerveillées tel qu’un jocrisse éméché et bon diable, cependant qu’à ma vue les hommes civilisés s’enfuient à toutes jambes, cédant la place à la canaille. L’idéal divin des prêtres ne diffère pas beaucoup de celui-là et, après tout, si j’avais à choisir, j’aimerais autant peut-être la compagnie des ouvriers que celle des séminaristes. Mais je ne me suis jamais communiqué à de si humbles appétits, et d’ailleurs je ne suis pas Dieu, je ne suis qu’un dieu. C’est pourquoi je ris de la confusion des catéchismes, des rêves pieux aussi bien que des rêves révolutionnaires. Je ne puis rien, mais je ne n’ai jamais désiré ni le règne de l’égalité ni celui de la sainteté. J’aime mieux respirer vos fleurs que vos âmes et vos femmes que vos intelligences. Vos fleurs ! Vous le dirai-je ? Nous n’avons pas de fleurs ; nous n’avons que celles qui fleurissent naturellement nos champs sans culture, nos forêts sans chemins ! Les dieux ne travaillent pas…

Mon maître cueillit une magnifique rose nacrée, une rose belle comme un visage de femme, et il resta longtemps silencieux. Je compris qu’il réfléchissait. Il murmurait: « Travail : cette rose est un travail… »

Il la comparait dans son esprit aux grâces frêles de l’églantine.

LUI

Tout est contradiction. Je veux me taire. Ceux qui ont créé cette rose ne sont pas ceux qui en jouissent. Un salaire n’est pas l’équivalent du bonheur que j’éprouve à la respirer ; et moi, je n’ai rien fait que de passer et de la cueillir. Des hommes se révoltent. Comment les empêcherez- vous de se révolter ? Ils ont raison.

Il s’arrêta, regardant, mais sans le voir, le paysage délicieux qui nous entourait. Le silence émouvant n’était troublé que par le murmure des abeilles, les cris aigus des petits oiseaux ou la chute légère des colombes qui tombaient des arbres avec un bruit de robe de soie

Je mâchais des brins d’herbe, ayant, moi aussi, l’air soucieux, mais je ne pensais presque à rien.

LUI

Ils ont raison. Et pourtant la révolte est inutile. Elle est laide. Le bonheur n’est pas là. Il faudrait trouver l’équilibre. Vous ne savez pas vous reposer. Je n’ai point méprisé le travail, tantôt, j’ai vanté la paresse. Prenez ces deux idées, tressez-les ensemble harmonieusement. Votre vie, même si brève, vaudrait la nôtre, si vous arriviez à unir ces deux alternatives. Ce sont les mêmes qui devraient tour à tour se reposer et travailler. Mais, se rendre digne du loisir ! Il faut peut-être, pour savoir ne rien faire, plus d’intelligence et plus de courage que pour savoir travailler.

L’état présent ne peut pas durer. Mais sait-on jamais ? Et s’il durait, par hasard ? Alors, il se formerait parmi les hommes deux castes. Elles existent en esquisse ; elles existeraient en dessins précis et à violents contours. Userait presque impossible à un esclave de devenir un maître. Mais un maître pourrait toujours devenir un esclave. Vos maîtres du jour ne sont que des esclaves qui, un moment affranchis, retomberont nécessairement dans la servitude qui est leur destinée.

Vous voyez, je m’amuse à prédire. Pourtant je ne connais de l’ordre des choses que ce qui en apparaît aux yeux de tous. Ne prenez pas mes paroles trop au sérieux. En somme, depuis que les hommes ont eu des lois, ces lois n’ont pas varié. Votre évolution, dès ce moment, était sans doute achevée. Vous ne pourrez peut-être plus jamais vous modifier, sinon par des moyens extérieurs. De là, la nécessité des progrès matériels, qui ne sont que de grandioses vanités. Au bout des voyages les plus rapides, l’homme et la femme se retrouvent face à face, cherchant dans les yeux l’un de l’autre des motifs de vivre, c’est-à-dire le bonheur.

La terre vous est devenue une cage étroite. Pourtant, c’est votre cage, oiseaux, et il vous est défendu d’en sortir. Vous pouvez la peindre des couleurs les plus tendres ; c’est une cage et c’est votre cage. Vous n’irez plus au ciel, les étoiles sont tombées. Ce ciel, dont rêvait l’enfance de l’humanité, s’il est un paradis, toutes les places y sont prises. Nous n’avons pas besoin de vous, et nous sommes bien où nous sommes : nous ne vous céderons jamais la place. Et puis, à quel moment voudriez-vous entreprendre le voyage ? A votre mort ? Quand on est mort, il est un peu tard pour voyager. L’immortalité de l’âme fut sans doute le chef-d’œuvre de l’imagination ecclésiastique. Avec cette vérité dans sa poche, on peut ambuler dans tous les pays et trouver partout des serviteurs. La femme qui a perdu son amant baise les pieds

de l’imposteur qui lui promet le renouvellement, dans l’au-delà, de ses félicités temporaires. Le prêtre tend son soulier avec nonchalance. Ce sont les plus heureux des hommes, car ils ont fini par croire à une fable si productive. Comment nieraient-ils la beauté et la vérité de cet arbre merveilleux dont les fruits sont à la fois de l’or et de l’amour ?

Les prometteurs de paradis terrestre ne sont pas moins néfastes à l’énergie humaine. Eux aussi enseignent le sacrifice et qu’il faut mépriser l’heure présente, marcher et travailler les yeux fixés sur l’avenir. prêtres de la religion, prêtres de la politique, tous vendent très cher les billets d’une loterie que l’on ne tirera jamais. Le savent-ils ? Les marchands de peut-être ne sont pas nécessairement des marchands de mensonges. Certains sont les premières dupes des secrets dont ils ont hérité, et ils se font victimes pour la vanité de conduire au sacrifice une plus nombreuse troupe de victimes.

Une tradition vous encourage à honorer le martyr de sa foi. Le martyr n’est qu’un entêté. Il a tort puisqu’il est vaincu. La mort qui le menace lui devrait éclairer l’entendement.

Le sage n’a qu’une croyance : soi-même ; le sage n’a qu’une patrie : la vie.

Ne croyez pas que je vous enseigne là l’égoïsme vulgaire des comédies et des chansons à boire. Soi, cela peut comprendre un monde.

Il n’y a de solitaires que les brutes. La sensibilité d’un homme est une surface dont lui seul est capable de mesurer l’étendue. Un être comprend souvent plusieurs êtres. S’il n’en comprend pas au moins deux, ce n’est ni un humain, ni peut-être un animal, c’est une des pierres du chemin sous les pieds des autres hommes. Le véritable égoïsme est une harmonie.

Mais cette harmonie, il faut la composer soi-même, la tisser de ses propres mains. Recevoir le bonheur tout fait, ce serait tendre le cou à la corde. Le christianisme a trouvé une formule très belle : faire son salut. C’est là une œuvre personnelle. Si l’on vous propose une méthode, examinez-la. Si l’on vous offre le salut tout préparé, détournez la tête : le mets est empoisonné.

Aussi, je ne vous apporte aucun commandement. Je vous soumets un système : vivre sa vie. Que vous importent les mouvements du monde qui n’atteignent pas votre sensibilité? Gardez vos larmes pour vos propres douleurs et pour celles qui vous égratignent en passant, comme des ronces. Il n’y a point d’autre morale que celle-ci : vaincre la douleur. Si elle vous blesse, taisez-vous, et songez à votre revanche. Des mots sont des pièges. Solidarité ? Avez-vous senti la piqûre ? Non ? Alors, vous n’êtes pas solidaires. Ne jugez pas par l’intelligence les choses de la sensibilité, et quand il s’agit de comprendre, soyez insensibles à tout ce qui n’est pas la raison.

.

.

Alors Comment vaincre la douleur ?

La réponse, ou la tentative de réponse, demain à 14h en découvrant la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s