« Vivre, c’est agir » par Remy de Gourmont (PG, 101) : Une nuit au Luxembourg (1907), 11

ÉLISE

Mais nous sommes reconnaissantes aussi du plaisir que l’on nous a donné. La sensibilité n’est pas que dans notre cœur.

MOI

Des femmes semblent bien n’avoir d’autre plaisir que celui qu’elles donnent.

ÉLISE

Je ne crois pas cela.

LUI

Chère voluptueuse, c’est pourtant vrai.

ÉLISE

C’est vrai, puisque vous le dites, mais ces femmes ne sont pas de vraies femmes.

LUI

Ce sont des femmes différentes de vous, mon amie, voilà tout. Mais je pense comme vous : les vraies femmes donnent et reçoivent à la fois.

ÉLISE

A la bonne heure !

MOI

Divine amie, que je vous aime !

ÉLISE

Et moi, je vous déteste.

J’étendais les bras pour attirer à moi ces lèvres que je voulais, mais elle prit mes mains dans les siennes et les baisa passionnément.

LUI

Et vous enviez les dieux !

MOI

Je n’envie ni les dieux, ni aucun homme, et je ne désire aucune autre femme, depuis que je connais Élise.

LUI

Ma venue sur terre, cette fois, aura du moins donné le bonheur à un être humain.

ÉLISE

Ou deux.

MOI

Quel rêve ! Ne nous réveillez pas !

LUI

Vous ne serez pas réveillé. Les deux jeunes femmes me regardaient curieusement. Je crus même deviner dans leurs yeux je ne sais quelle pitié. Mon maître devina ma pensée.

LUI

Oui, mon ami, ce sont des Immortelles. Comme je suis venu, elles sont venues. Est-il plus étonnant de voir des déesses sur la terre que d’y voir un dieu ?

Je me tournai vers Élise, tout pâlissant d’émoi.

LUI

Elle aussi. Mais ne sois pas effraye, car elle t’aime, et l’amour lui a donné un cœur tout pareil à ton cœur d’homme. Elle est devenue femme en se donnant à toi et elle ne te quittera jamais.

ÉLISE

Jamais. Jamais, tant que tu vivras, mon mortel amant. Jamais, et ton souvenir participera de mon immortalité.

MOI

Je comprends maintenant le bonheur surhumain que j’ai trouvé dans tes bras, ô reine ! Mais cela est-il possible ? Les temps mythologiques sont-ils donc revenus ?

LUI

Tu le vois. Ils n’ont jamais été abolis, d’ailleurs, sinon dans vos croyances, sinon dans ce que vous croyez croire. Car le christianisme n’est-il pas, tout comme les religions qu’il a cru détruire, l’histoire des relations des dieux et des hommes? La visite d’une colombe à la plus belle des juives, cela diffère-t-il tant de la visite du cygne à la voluptueuse Léda ? L’esprit selon lequel vous considérez ces divines anecdotes change selon les siècles, mais les anecdotes sont toujours les mêmes, parce que l’amour est toujours le même. Si

vos prêtres m’entendaient, ils diraient que je blasphème, moi qui fus ce cygne, moi qui fus cette colombe. Mais quand ils disent que je fus le fils de la colombe, ils croient énoncer une grande vérité, et ils ont peut-être raison puisque cette fable a changé la couleur du ciel. Mais la couleur du ciel changera encore, et ils ne s’en apercevront pas.

Toute votre science jusqu’ici a été de donner des noms différents à des apparences différentes. Vous saurez peut-être un jour qu’il se passe toujours la même chose, c’est-à-dire rien, et, délaissant l’illisible roman de l’infini, vous vivrez votre propre vie. Elle en vaut la peine. Vous l’apprendrez un jour et vous serez bien étonnés d’avoir perdu tant et tant de siècles à scruter en vain des phénomènes dont vous ne percevez que les reflets brisés dans une mer agitée par les tempêtes de votre imagination.

La vie des dieux, mon ami, diffère de la vôtre surtout en ceci qu’elle est pour eux sans finalité. Nos actes se suffisent à eux-mêmes et nous ne cherchons pas leur justification dans de proches ou lointaines conséquences. La misère de votre activité, c’est qu’elle prévoit le repos. Notre but est dans l’acte ; votre but est dans les suites de l’acte. Mais comme le bonheur est dans l’acte, vous passez à côté et quand vous vous reposez, c’est dans la fatigue et dans l’ennui. Pour nous, vivre, c’est agir, et agir, c’est être heureux. Plutôt peut-être que des surhommes, nous sommes des animaux supérieurs : l’intuition nous sert d’instinct et si nous connaissons parfois le regret, nous ignorons toujours le remords.

La passion, qui peut nous égarer un instant, nous laisse satisfaits, dès que nous lui avons obéi, et même quand notre désir n’a pu se réaliser entièrement, quand notre curiosité a

dû s’arrêter à moitié chemin. Il nous reste alors d’avoir exercé contre un obstacle nos facultés d’activité ; nous ne tenons pas rancune à l’obstacle. Tels des enfants qui ont perdu la partie et qui sont, tout de même, bien contents d’avoir joué.

MOI

Il est vrai, l’homme veut gagner, toujours gagner et, vaincu, s’il ne souffre pas dans sa vanité, il souffre dans son orgueil.

LUI

Qui n’est pas un véritable orgueil. L’orgueil digne de ce nom ne s’insurge pas contre les forces supérieures. Il cède au plus vile et rentre en lui-même, fier de ce qu’il est et dédaigneux de ce qu’il n’est pas. Votre orgueil humain n’est souvent qu’une folie aveugle. L’orgueil des dieux est clairvoyant. Mais qu’avez-vous besoin de nous connaître, puis-

que vous ne pouvez rien sur nous ? Vos prières nous émeuvent comme vous le chant des oiseaux, selon notre humeur ; nous les

trouvons agaçantes ou agréables et, dans l’un ou l’autre cas, nous passons, en songeant aux affaires sérieuses, c’est-à-dire à vivre notre vie. Les dieux, mon ami, sont égoïstes, et s’ils s’occupent des hommes, c’est par caprice, pour varier leurs plaisirs. Vos joies, à vrai dire, nous touchent plus que vos chagrins et, si nous en avions le pouvoir, nous enverrions plus volontiers de nouveaux bonheurs aux heureux que des joies aux malheureux. C’est que nous avons en grand mépris le désordre intellectuel et le déséquilibre de la sensibilité : or, le malheur est produit par ces deux troubles ou par l’un d’eux. Qui n’est maître ni de ses nerfs ni de sa pensée ne nous semble pas très digne de pitié. Le secours d’ailleurs lui serait inutile. Les consolations ne lui seraient que ce bref rayon de soleil qui passe entre deux nuages d’orage que le vent a séparés un instant. Et puis, nous n’y pouvons rien. Soumis, comme vous, au destin, nous contemplons le mouvement éternel des choses, d’un œil plus perspicace, mais aussi impuissant à en détourner le cours.

Pourtant je ne suis pas impitoyable. Le mal physique me navre, et c’est précisément celui qui échappe tout entier à mon pouvoir, celui qui est sans remède. La vie se dévore elle-même éternellement. Tout organisme est une proie. Le vivant est mangé vivant. Tout animal est un festin et tout animal est un convive. L’état de santé, c’est quand il est festin. Les dieux n’échappent pas à ce dilemme ; ils sont organisés pour être un festin durable, voilà tout. Ils résistent aux attaques des infiniment petits, comme une montagne résiste à une fourmilière. Mais que le temps passe, viennent les siècles des siècles, et les fourmis auront eu raison de la montagne, cependant qu’elles-mêmes sont destinées à périr sous d’invisibles morsures.

Nous verrons, comme je vous l’ai déjà dit, et cela me fait de la peine, l’humanité disparaître et avec elle toutes les espèces animales qui peuplent aujourd’hui la terre. D’autres formes s’élaborent dans les mystères de la matière éternelle. L’eau des océans fermente et se gonfle de vie autour des pôles magnétiques. Ce qui naît se dresse infatigablement contre ce qui est né. La douleur de vivre, c’est la conscience obscure de se sentir mourir. Mais quand je vois l’humanité disparaître, c’est d’abord à la manière des fourmis et des abeilles et de toutes les animalités jadis intelligentes et créatrices, maintenant réduites à la vie machinale. Vous deviendrez pareils à des horloges merveilleuses. Votre complexité mathématique fera l’admiration des intelligences qui auront succédé à la vôtre. Leur activité multiple et contradictoire s’arrêtera parfois, frappée de surprise, à contempler la sûreté de vos mouvements et vous serez encore l’un des termes, non plus le même, du problème émouvant de l’intelligence et de l’instinct. J’ai pensé aussi quelquefois qu’il se ferait sur votre terre un lent retour vers l’unité primordiale. Tous les organismes se résorberaient dans cette gelée informe et pourtant vivante qui s’est différenciée peu à peu, au cours des temps, en milliers d’êtres dissemblables. Le mouvement, arrivé à son plus haut période, redescendrait. L’évolution se continuerait en régression. Le vertébré redeviendrait l’annélide, l’annélide le rien qui rampe comme une tache d’huile à la surface de l’eau.

Quant à la destruction de notre monde solaire par un cataclysme, c’est une idée de théâtre, mais de théâtre possible. Elle est à à la fois dramatique et vulgaire, à la portée de tous, sans intérêt philosophique ni scientifique. Le premier venu peut concevoir un choc et un éclatement, comme il conçoit un incendie, un naufrage ou une explosion. Si c’est la vérité, elle n’a pas d’intérêt. La vérité est un pont qu’il faut passer pour stagner l’autre rive du fleuve.

Il se leva. Les jeunes femmes, enchantées, secouaient leurs robes et en arrangeaient les plis. Élise me jeta un regard tendre et rejoignit ses compagnes qui s’éloignaient déjà.

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La promenade se poursuivra demain à 14h en découvrant la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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