« La vérité pathétique de l’image »

 

« Dans la chambre noire où, pour les faire sécher, comme du linge ou des trophées, il les suspend Yamahata fait flotter dans le vide les images de Nagasaki. Pour la seconde fois, il les voit. Toutes ces images lui sont rendues. Et s’il n’en dit rien, on doit imaginer qu’il s’arrête enfin devant elles, que leur signification soudain lui parvient. Qu’il pleure n’est pas nécessaire. Il sent juste souffler autour de lui le grand vent calme de la vérité, celui qui, à un moment ou à un autre de chaque vie, finit toujours pas se lever, laissant chacun seul dans le vide.

A quoi tient ceci . Que la représentation de la vie soit toujours plus poignante que la vie elle-même, que l’on pleure sur un portrait et jamais sur un visage. Qu’il en soit nécessairement ainsi alors que l’intenable pathétique des images vient de la vie et seulement d’elle. Pourquoi faut-il en passer par les images afin que nous soit rendue la vérité des choses aimées parmi lesquelles nous passons ? Pourtant, il en est ainsi. Et les larmes ne sont pas même nécessaires à la démonstration.

Pourquoi ? A cette question, la philosophie donne toutes sortes de réponses. Elle dit que l’image étant le signe de la chose, elle en rappelle à la fois la présence et l’absence. Qu’elle ne nous rend l’objet aimé qu’afin de nous signifier que nous en sommes privés. Qu’elle nous désigne sa disparition mais pour nous restituer aussitôt cela qui nous manque à jamais selon le simulacre éblouissant de son don. Et qu’il faut le regard second qu’appelle l’image pour que nous parvienne ainsi la vérité de notre vie, offerte et dérobée à la fois.

Qu’elle nous donne la chose mais qu’elle nous la donne comme perdue : voilà ce qui fait au fond la vérité pathétique de l’image. »

Extrait de Sarinagara de Philip Forest. – Gallimard, 2004. – (Folio, 4361). – pp. 300-302. 
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2 réflexions sur “« La vérité pathétique de l’image »

    1. Francis, c’est une découverte pour moi, ce texte… sarinagara… vais lire les autres :D je poursuis par la siècle des nuages… amitiés Franck

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