« Notre principale industrie est la culture de nos sens » par Remy de Gourmont (PG, 100) : Une nuit au Luxembourg (1907), 10

MOI

Nos pensées sont dont plus libres que nos actes ?

LUI

On y peut garder plus facilement l’illusion de la liberté. Nous sommes tout entiers, hommes et dieux, soumis au destin et rien n’arrive qui ne soit la conséquence logique et nécessaire des mouvements antérieurs de la matière éternelle. Nous sommes des vaisseaux fatalement emportés par les vents et par les courants vers un but inconnu ; mais autre chose est de descendre le fleuve invincible en gouvernant parmi les écueils, autre chose est de tournoyer à la dérive. La pensée est un gouvernail qu’il ne faut jamais lâcher ni jamais remettre en mains indignes.

Mais ces idées-là sont bien générales et ne peuvent guère, je crois, vous apporter un grand réconfort. Me voici pareil aux prêcheurs apocalyptiques qui remplacent le raisonnement par des prosopopées. Je ne suis pas venu vers vous pour vous offrir des modèles d’éloquence ou de piquantes énigmes. Si je fais encore un effort en faveur des hommes, je veux qu’il soit net et clair. Mais, hélas ! il est des questions où les dieux eux-mêmes se perdent comme des enfants dans une forêt. La raison des choses nous échappe aussi bien qu’à vous-mêmes. Nous aussi, nous sommes des poussières d’infini, un peu plus brillantes, voilà tout.

Quelques problèmes cependant sont considérés dans nos assemblées comme bien résolus. Ils vous troublent encore. Nous les avons asservis et notre intelligence les domine. J’en mettrai les solutions dans vos mains, puis nous ferons une promenade parmi ce printemps que vous ne reverrez peut-être plus jamais..,

MOI

Jamais ? Quoi, jamais ?

LUI

Aussi beau, aussi tendre, aussi limpide et aussi parfumé. Je ne puis rien sur votre destinée humaine, je ne la connais pas. Avant de descendre...

MOI

Et comment, maître, êtes-vous descendu parmi nous ?

LUI

Curiosité de petite fille ! Je viens sur terre aussi facilement et aussi naturellement que vous allez en Amérique. Comment ? C’est ce qu’il vous est bien inutile de savoir, puisque vous ne pourriez jamais en profiter et que cela ne pourrait que vous induire à des expériences puériles et dangereuses. Mais il est une autre question que vous n’osez pas me faire et à laquelle je répondrai, car si elle n’est pas sur vos lèvres, elle est dans votre tête. Enfants chéries, apportez-nous d’autres fleurs, apportez-nous des fruits, donnez-nous vos sourires.

Les trois jeunes femmes se réveillèrent et vinrent nous présenter leurs fronts. Mon amie se trompa et m*offrit ses lèvres ; j’en profitai, ce qui la fit rougir. Elle s’enfuit, rejoignant ses compagnes.

Il faisait clair et chaud, mais le soleil n’était pas visible. La lumière semblait venir de partout, les objets ne donnaient point d’ombre. Cette singularité, au lieu de m’effrayer,augmentait ma sensation de bonheur. Il me sembla que j’avais enfin conquis un état de béatitude longtemps désiré. L’amour chantait en mon cœur. Je regardais avec attendrissement les plis de là robe blanche démon amie qui flottait derrière elle, comme elle courait. Son chapeau de fleurs tomba et, baissée pour le relever, ses seins candides apparurent au bord de son corsage. Je ne pus me retenir de m’élancer vers elle, tout ému, la bouche pleine de baisers et de mots troubles.

MOI

Vous ne vous êtes pas fait mal ?

ÉLISE

Mais je ne suis pas tombée !

Et elle riait, tout en se recoiffant. J’avais pris le chapeau, pendant cela, et je le respirais comme un bouquet. Cela la faisait rire encore plus.

MOI

Les fleurs. Elise, n’ont plus la même odeur quand elles ont dormi sur vos cheveux ou dans votre cou ; on dirait qu’elles sont devenues vous. C’est vous que je respire…

ÉLISE

Je veux bien…

Élise, non plus, ne savait plus très bien ce qu’elle disait, ou peut-être lisait-elle dans mon cœur ? Comme mon maître, elle venait de répondre à une prière que je n’osais formuler. J’avançais les deux bras pour prendre à pleines mains la fleur que je voulais et que l’on me donnait, mais Elise fuyait déjà. Je l’atteignis au milieu d’un bosquet de lilas. C’est là qu’elle fit mon bonheur.

Sa robe, qui n’était qu’une tunique, descendit lentement, dévoilant une à une les beautés de ma divinité, qui me semblait la beauté elle-même. Elle était si belle que mon admiration, pendant un instant, l’emporta sur mon désir, mais la vue du ventre pur, conque de nacre fleurie d’or, me jeta à genoux dans un délire sacré et des baisers fous entr’ouvrirent le calice de la fleur bientôt toute épanouie, bientôt toute respirée. Nous fûmes heureux dans le même instant ; mon transport m’avait élevé au sommet d’une si haute montagne que j’en avais le vertige et que ma tête tourna. Quand je me retrouvai mourant dans les bras de ma mourante amie, il me parut que j’avais revêtu une dignité nouvelle et que la résurrection qui m’arrachait à une délicieuse mort me faisait entrer dans une vie plus précieuse.

Mon amie, revêtue de sa robe et son chapeau de fleurs sur ses cheveux rattachés, cueillait des branches de lilas. Je me levai pour venir à son secours, car une gerbe énorme emplissait déjà ses bras blancs : elle me la donna, puis elle fit une moisson d’œillets et de roses, et nous revînmes vers mon maître.

Il n’avait pas l’air de s’être aperçu de notre absence. Il loua les fleurs, en respira quelques-unes, remerciant de sa grâce mon amie qui rougissait un peu. Les deux autres jeunes femmes revenaient aussi avec des cerises et des pêches précoces, moins douces que leurs joues rosées. Je remarquai dans leurs yeux animés, qui échangeaient de lents regards, je ne sais quels airs de langueur, mais j’eus honte de scruter ces cœurs charmants et je pris modèle sur mon maître, qui baisait les mains des jeunes canéphores et les félicitait d’être l’image du plaisir, de l’abondance et de la générosité.

Au lieu de s’asseoir, elles s’accroupirent aux pieds de leur maître et elles lui présentaient les plus beaux fruits, en cherchant sur sa figure des signes de contentement. Il y avait dans ce tableau naïf et on eût dit champêtre un charme divin et je le contemplai longtemps avec joie. Ces trois êtres semblaient en si parfaite communion qu’il se dégageait de leurs corps les plus doux effluves de paix. Satisfait, il toucha leurs joues et leurs cheveux.

LUI

Enfants, je vous aime.

Elles reprirent leurs places autour de la table. Mon amie, qui avait incliné sa tête sur mon épaule, se redressa pour les accueillir. Elles parlèrent tout bas.

LUI

Je voulais donc vous dire, mon ami, selon votre désir secret, que notre vie, là-haut, où plutôt là-bas, est fort différente de la vie des hommes. D’abord les dieux sont en très petit nombre, deux ou trois mille, tout au plus, hommes et femmes. Je dis hommes et femmes parce que nous ne sommes que cela, avec des facultés supérieures. Elevez de plusieurs puissances le génie de vos génies, et vous avez la valeur de ceux d’entre nous qui dominent les autres. Les moindres sont encore des dieux, c’est-à-dire que leur sensibilité, leur intelligence, leur force, leur beauté atteignent un degré que vous pouvez difficilement imaginer. Vos arts, vos sciences, vos passions les plus nobles sont chez nous des instincts ; aussi nous n’y attachons que peu d’importance. La longueur de notre vie a fini par nous apprendre l’inutilité de tout ce qui n’est pas sensation pure et notre principale industrie est la culture de nos sens, qui sont en effet très développés. Nous nous adonnons avec une ingénuité divine à toutes les voluptés et il serait difficile à ceux d’entre nous qui n’ont point fréquenté les hommes, de comprendre le sens que vous avez donné aux mots luxure, gourmandise, paresse. Les jouissances de relativité nous sont au contraire inconnues et nous ignorons la vanité, le mensonge, l’envie ou la colère. Notre orgueil n’est que la conscience de la force que nous sentons vivre en nous-mêmes.

Nos femmes diffèrent peu des vôtres, c’est-à-dire qu’elles sont avec nous dans le même rapport que vos femmes sont avec vous. Nous ne les considérons pas comme inférieures, mais comme différentes, et cette différence fait notre commun bonheur. Ce sont d’admirable créatures de volupté, mais l’orgueil qui leur est naturel, les rend égoïstes. Mon ami, même pour un dieu, surtout pour un dieu, peut-être, vos femmes égalent les nôtres. Elles savent s’oublier en amour, elles savent faire leur bonheur du bonheur qu’elles donnent. Si leurs sens sont moins délicats, leur chair moins parfumée, leur art de la volupté plus rudimentaire, leur cœur est plus sensible. Ah ! lire dans leurs yeux la reconnaissance du plaisir qu’elles ont donné !

Les trois jeunes femmes, qui avaient écouté attentivement, baissaient la tête en se souriant du coin de l’œil. Mon amie, cependant, osa parler.

.

.

Que va répondre Elise ?

Vous le saurez demain à 14h en découvrant la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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