« L’exercice de la pensée est un jeu, mais il faut que ce jeu soit libre et harmonieux » par Remy de Gourmont (PG, 99) : Une nuit au Luxembourg (1907), 9

LUI

Croissez et multipliez… Cela est l’œuvre de mon père. Il s’était pris d’une sorte d’amour jaloux et méchants pour les juifs, petit peuple assez remuant, et il se montra curieux d’encourager leur orgueil naturel jusqu’à le rendre démesuré. Cela donna des résultats comiques et tristes. Ces Bédouins ignorants se crurent destinés à dominer le monde, puis ils disparurent comma nation, au moment même où cette domination s’accomplissait. Singulière destinée pour les Juifs d’avoir donné aux hommes une religion à laquelle ils ne croient pas eux-mêmes !

Hélas ! Sur les instances de mon père vieilli et que ces barbares prolixes commençaient à ennuyer, après avoir essayé d’assagir Jésus, qui avait trop de disciples, je m’intéressai à saint Paul. Je vins vers lui, comme je suis venu vers vous ; il fut ébloui et il crut tenir de cette vision une mission divine. Je le suivis dans ces voyages. Son énergie m’amusait ; mais à Athènes, je me rangeai parmi ses contradicteurs, dont j’excitai le rire. Plus tard, je le laissai mourir sans consolations : son orgueil lui suffisait.

Je croyais cet homme moins fou que les autres thaumaturges qui, comme lui, amusaient les foules, mais l’idée de Dieu lui monta à la tête et il se mit à croire en moi, en m’attribuant la toute-puissance. C’est alors que je cessai de le visiter, car je n’aime pas à me rendre le complice fatale des divagations religieuses. Laissé à lui-même, il continua de m’entendre ; ma voix sonnait à son oreille sourde, comme un bourdonnement. Sa foi s’exaspéra, et il accepta le martyre. Quelle différence avec ce charmant Epicure pour qui nos entretiens ne furent jamais qu’un divertissement supérieur ! Mais ce Paul, quoique halluciné, n’était pas incapable d’une certaine imposture et c’est assurément pour se grandir aux yeux des sots qu’il feignit d’avoir été ravi au ciel. Il est vrai qu’il croyait en ma résurrection. Quelles histoires ! On dirait que les hommes ne donnent aux mots un sens précis que pour avoir le plaisir de les employer à contre-sens. Votre cerveau a des jeux bien singuliers. Les morts sont morts. Les morts ne sont peut-être pas morts. Les morts sont vivants. Les morts sont les seuls vivants. Quels jongleurs vous faites !

Je ne laissai pas que de m’amuser aux développements de la religion nouvelle. Elle manifesta des âmes féminines bien charmantes. Quelle précieuse créature que Sainte-Cécile, quelle amoureuse ingénue ! Nulle autre femme peut-être ne connut d’aussi délicieuses nuits que celles que Cécile passait avec l’ange qui la venait visiter… Entre tous les souvenirs de ma vie divine…

MOI

C’était donc vous ? « Valérien trouva Cécile priant dans son lit avec un ange. »

Lui

Pauvre Valérien : Il ne douta jamais de la pureté de sa fiancée. Il l’aimait trop pour être troublé même par l’évidence. Aussi a-t-il bien mérité la couronne éternelle que lui décerna l’Église. Si les femmes connaissaient mieux l’histoire de cet excellent jeune homme, de quelle faveur n’orneraient-elles pas son souvenir et son image ! Cécile ne cessa jamais de l’aimer, mais elle m’adorait. Un prestige enveloppait ces cœurs simples. J’achevai leur bonheur en les laissant mourir extasiés, avec la certitude de retrouver, au-delà de la mort, leurs baisers interrompus, et de les retrouver éternels.

Cette aventure, mon ami, me fit comprendre la beauté particulière que recélait la nouvelle religion : elle contenait plus de grâce que le paganisme le plus pur et je ne sais quoi d’ingénu et de tendre que je n’avais pas rencontré jusqu’alors. L’insensibilité stoïcienne devint ridicule ; la mode fut de souffrir : les couronnes de roses se changèrent en couronnes d’épines. Il y eut de longs siècles de stupeur et quand l’âme humaine se réveilla et voulut sourire, son sourire fut de la mélancolie. Peut-être que les hommes ne guériront jamais de la blessure que leur a faite le christianisme. Elle a semblé parfois se cicatriser : au moindre heurt, à la moindre fièvre, elle se rouvre et saigne. Heureux ceux qui souffrent ! Cette parole insensée hante toujours vos cœurs débiles et vous avez peur de la joie, par vanité. Vous avez accepté l’anathème au bonheur de vivre lancé jadis par quelques désespérés juifs et quand vous avez ri, vous demandez pardon à vos frères, car il est écrit : Heureux ceux qui souffrent.

L’homme, qui fait toujours semblant de se révolter, est le plus obéissant des animaux domestiques. Il a successivement accepté les prescriptions les plus infâmes de toutes les morales et cela fut toujours parmi vous un titre à l’honneur que de s’agenouiller devant un décalogue en recevant des coups de corde sur le dos. Les grands hypocrites ont toujours été vos maîtres préférés et l’on vous entend encore hennir à l’idée de sacrifice. Votre sensibilité a mal fleuri : votre intelligence est insuffisante. Elle s’est toujours montrée la dupe des directeurs de conscience qui se sont succédé sur vos épaules. Les prédicateurs de la vertu la pratiquent rarement. Vous avez toujours eu affaire à des gosiers altérés dont l’unique soin est de vous faire croire que la fontaine est empoisonnée.

Le moraliste, c’est l’éternel vieillard qui fait un tableau terrible de l’amour à la jeune fille dont il est amoureux. Les conseils qui entravent le développement de l’énergie sont toujours des conseils hypocrites, c’est-à-dire intéressés. Il y a aussi l’imitation naïve de l’hypocrisie ; il y a les sots, les vaniteux, les malins subalternes : mais ce sont les maîtres qu’il faut démasquer.

MOI

Quoi ! N’y eut-il jamais de grands esprits sincères, de véritables amis des hommes ?

LUI

Il ne faut pas prendre au tragique ce que je viens de vous dire. Les plus grands hypocrites ne sont jamais des hypocrites parfaits. Il y a toujours en eux une part de sincérité. L’exercice de la sincérité est ce qu’il y a de plus naturel dans l’homme. Il faut beaucoup de volonté pour se créer un caractère factice ; il faut aussi beaucoup de talent et peut-être même du génie. L’hypocrite, en se montrant sous un aspect factice, diminue son plaisir de vivre ; il ne le retrouvera tout entier que le jour où il aura plié à sa manière un grand nombre de disciples : de là le prosélytisme des grands créateurs de mensonges sociaux. Mais l’hypocrisie cesse quand le milieu nouveau est créé, créateur lui-même de nouveaux caractères. Les premiers protestants, pour déprécier les papistes, feignirent une certaine rigidité de mœurs. Cette hypocrisie devint traditionnelle, puis elle devint héréditaire, et c’est avec une véritable bonne foi que les calvinistes proscrivent de la vie tout ce qui pourrait en faire la beauté et la douceur. Les catholiques, par ruse de guerre, ont encore renchéri, dans leurs prédications du moins, sur le mépris du plaisir, et c’est en toute naïveté et bonne foi, eux aussi, qu’ils prescrivent l’exercice de quelques vertus dont la pratique ferait reculer l’humanité au-delà de l’état sauvage. Les philosophes, d’ailleurs, ne tiennent pas aujourd’hui un langage différent et ils seraient bien étonnés, si on les écoutait, de voir la civilisation, avec ses délicieuses complications, tomber en ruines et rendre la terre semblable aux champs où s’éleva Troie et aux déserts où se dresse encore le fantôme de Timgad.

Il faut considérer séparément les théories morales de l’humanité et la forme qu’elle donne à sa vie quotidienne.

Je vous ai parlé des grands hypocrites. Il y eut aussi de grands naïfs. Ni les uns ni les autres n’ont eu sur la marche générale des choses l’influence que vous pourriez supposer. Le monde des idées et des mots est un monde, et le nombre de faits et de l’activité en est un autre. Ils réagissent sans doute un peu l’un sur l’autre, mais si peu et si lentement et avec tant de retard, que leurs influences réciproques sont bien difficiles à établir. Ce n’est guère que depuis cinquante ou soixante ans que les idées sociales du christianisme semblent parfois prendre une forme active, mais avec quelle timidité ! Peut-être le christianisme se réalisera-t-il un jour pratiquement, mais il y aura longtemps alors qu’il aura disparu comme religion, comme philosophie, comme morale. Et un nouveau désaccord sera visible entre la pensée et la vie.

Cette réalisation à longue échéance des grandes doctrines sociales n’est peut-être qu’une illusion. Le champ de la pensée et le champ parallèle de l’action ont des limites ; les mêmes pensées doivent donc revenir après un tour de roue, elles mêmes actes. La coïncidence, proche ou lointaine, est peut-être fortuite. C’est en vain que vous pensez et que vous parlez ; l’action se déroule selon un autre plan et les deux plans sont peut-être éternellement insécables l’un par l’autre.

Tout au plus peut-on admettre que le vague spectacle des choses inspire à l’homme un gazouillement pareil à celui qui prend les oiseaux quand se lève le soleil. Mais direz-vous que c’est ce gazouillement,qui fait que le soleil se lève ? Vos raisonnements sur la puissance des idées, qui seraient créatrices d’action, ressemblent à celui-là. Les idées des hommes ne peuvent jamais être que des idées d’après coup. L’avenir ? Savez-vous seulement le temps qu’il fera demain ? Le futur que vous prétendez prévoir n’est qu’un passé arrangé par votre imagination et par votre sensibilité. Vous croyez qu’il arrivera ce que vous désirez qu’il arrive. Enfants ! L’exercice de la pensée est un jeu, mais il faut que ce jeu soit libre et harmonieux. Plus vous le concevrez inutile et plus vous devez le vouloir beau. La beauté, tel est peut-être son seul mérité possible. N’y laissez pas entrer, du moins, ces petites idées rampantes qui hantent les cerveaux corrompus, comme les cloportes, les bois pourris.

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Nos pensées sont donc plus libres que nos actes ?

Vous le saurez demain à 14h en découvrant la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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