« Il est une heure, et une seule, pour vendanger la vigne » par Remy de Gourmont (PG, 98) : Une nuit au Luxembourg (1907), 8

MOI

Maître, vous ai-je déplu ?

LUI

Ils sont presque tous retombés, ceux que j’avais emportés au-dessus de la terre. Les plus heureux sont morts, quelques instants avant leur parjure ; les autres m’ont trahi. Mais écoutez-moi. Avez-vous quelquefois réfléchi aux incontestables vérités mathématiques ? En tout cas, vous savez que un est un et que rien au monde ne peut faire que un soit deux ou que deux soit un. Dans le cerveau humain, chaque impression, chaque sensation, chaque image, chaque idée doit trouver pour se loger un habitacle séparé. Qui donc a imaginé, pour remplacer l’âme, une cellule centrale ? Imagination inutile, car cette cellule ne pouvait être qu’une réduction du cerveau, comme le cerveau est une réduction du monde. Un centre unique de connaissance est une conception absurde ; ce centre unique est nécessairement composé d’autant d’éléments récepteurs qu’il y a d’éléments connaissables. Ainsi Dieu ne peut pas être conçu comme un être simple. S’il existait, il ne pourrait exister que complexe ; il ressemblerait beaucoup à un homme, il ressemblerait beaucoup à moi- même, qui suis un surhomme. Multipliez-vous à l’infini et vous avez le seul Tout-Puissant réellement concevable. Les religions et les philosophies modestes qui ont imaginé Dieu sous la forme d’un homme parfait sont demeurées au moins dans les limites d’une analogie raisonnable. Moi, l’un des dieux qu’adorent les hommes, je vous le dis en toute humilité divine : je suis un homme et Dieu est un homme. Vous ne dépasserez jamais cette honnête conception sans entrer dans l’absurde. Qu’est-ce que le Dieu de vos métaphysiciens ? Une abstraction qui n’a pas plus de réalité possible que le calorique, le bien, la pénétrabilité, le vrai, le beau ou la pesanteur.

La religion des Grecs étaient charmante, aux derniers temps, surtout ; la vôtre parfois m’a donné quelques douceurs. Les Anciens connaissaient la religion de la beauté et de la volupté, vous connaissez celle de la grâce et de la tendresse. Je méprise vos philosophies, qui ne sont que d’adroites constructions intellectuelles, je n’ai jamais pu mépriser vos légendes et vos superstitions, politesse traditionnelle que votre esprit fait à votre sensibilité. Mais ceci est le champ réservé aux exercices du peuple, des enfants et des femmes timorées. Il n’y a de nobles créatures humaines que celles qui s’adonnent elles-mêmes et qui s’étudient à tirer de leur nature tout le vain bonheur qui y est contenu. Vain, mais réel, et seule réalité. Savoir que l’on n’a qu’une vie et qu’elle est limitée ! Il est une heure, et une seule, pour vendanger la vigne ; le matin, le raisin est âpre ; le soir, il est trop sucré. Ne perdez vos jours ni à pleurer vers le passé, ni à pleurer vers l’avenir. Vivez vos heures, vivez vos minutes. Les joies sont des fleurs que la pluie va ternir ou qui vont s’effeuiller au vent.

MOI

Epicure ! Epicure !

LUI

Oui, je veux que tu sois un nouvel Epicure et que tu redises aux hommes d’aujourd’hui ce que mon ami enseignait jadis aux Athéniens. Des apôtres ont parlé en mon nom, qui ont réussi à répandre sur la terre une doctrine de désespoir. Ils ont enseigné le mépris de tout ce qui est humain, de tout ce qui est souriant, de tout ce qui est lumineux. Inaptes aux plaisirs naturels, ils ont cherché le plaisir dans leur propre douleur où ils plongeaient leurs frères. Ils ont appelé la terre une vallée de larmes, mais ces larmes, ce fut leur méchanceté qui les fit couler en abondance. Méchants pour eux-mêmes, ils le furent pour les hommes qui se firent les esclaves de leurs rêves sombres. Après avoir promis à leurs fidèles une éternité de joies chimériques, en retour des joies simples et vraies qu’ils leur volaient, ils enlevèrent du cœur de l’homme jusqu’à l’espérance, ils imaginèrent l’enfer. Fils des anciens prêtres de Baal, ils instituèrent sous mon nom l’idole cruelle de leurs pères et ils firent de moi le créateur hideux et prévoyant des damnés futurs. Ces monstres, cependant, ne m’ont pas découragé et j’ai soutenu de mon inspiration tous les efforts de la sagesse naturelle que j’ai vus se produire parmi toutes ces horreurs.

Hélas ! ils vous tiennent toujours et ceux qui les combattent, prêtres différents, sont quelquefois des prêtres plus méchants. Votre morale est aujourd’hui la plus basse et la plus triste qui régna jamais. L’enfer extérieur, auquel vous ne croyez plus guère, est entré dans vos cœurs, où il dévore toutes vos joies.

MOI

Oui, nous sommes tristes. La peur du péché a survécu en nous à la croyance au péché. Nous n’osons jouir de rien. Celui qui s’assied au soleil pour boire les premiers rayons du printemps, nous le méprisons, mais en ressentant de l’envie pour sa lâcheté tout loisir improductif. Quand nous ne pouvons plus travailler, nous allons regarder ceux qui travaillent.

LUI

Votre état social est un spectacle de folie. Les esclaves romains avaient une vie moins dure que beaucoup de vos ouvriers. Vous faites travailler jusques aux femmes, à la mode sémitique ! Riches et pauvres, d’ailleurs, vous ignorez tous également les joies du loisir. Vous donnez au travail toutes les heures de vos journées, les uns pour avoir du pain, les autres pour conquérir un plaisir dont la fatigue les empêche de jouir, et ceux-ci, les plus fous, pour augmenter leur fortune, vous en êtes arrivés à ce degré d’imbécillité qui fait regarder le labeur non seulement comme honorable, mais comme sacré, alors que ce n’est qu’une nécessité triste. Cette nécessité, vous l’avez portée au rang des vertus, alors que ce n’est sans doute que le vice d’un être corrompu et pour qui la vie si brève n’est qu’un long ennui.

MOI

Et ce travail, qui du moins permet de respirer et de manger, il n’y en a pas pour tous. Des milliers d’êtres, dans les villes les plus civilisées, meurent de faim tous les jours, oh ! d’une mort lente : On agonise pendant dix ans, pendant vingt ans…

LUI

Croissez et multipliez… (à suivre)

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Des hypocrites et de la sincérité !

Retrouvez demain à 14h la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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