« Ce n’est pas d’éternité que vous rêvez, mais d’immobilité.  » par Remy de Gourmont (PG, 97) : Une nuit au Luxembourg (1907), 7

LUI

Je ne vous dirai pas ce que c’est que la matière, je n’en sais rien. La matière, c’est ce qui est, ce qui a toujours été, ce qui sera toujours. Avec Epicure, je la conçus telle qu’une infinité d’atomes ou de points se rencontrant au hasard et formant çà et là des groupes ; elle m’apparaît plutôt maintenant comme un tissu, mais cela revient au même, puisqu’il faut toujours des vides entre les éléments continus de ce tissu. Sans cela, nous aurions une masse immobile et, par conséquent, inerte. On ne peut pas supprimer l’espace, dont la réalité est pourtant impossible à concevoir ; car si l’espace est vide, il n’est rien, et sans ce néant rien ne pourrait cependant exister.

En admettant la matière sous la forme d’un tissu, nous la supposons composée d’une infinité de lignes se coupant dans tous les sens ; mais une ligne est faite de points. Revenons donc aux points, cela est plus clair, sans l’être beaucoup.

Votre chimie a cru atteindre les limites de l’analyse, en découvrant les molécules qu’elle compte et qu’elle pèse. Mais il est évident qu’un point pondérable peut se couper en deux points également pondérables, et ainsi jusqu’à l’infini, et ainsi sans limite d’espace ni de temps. Il y aurait donc deux infinis : l’un au-dessus de nous, puisque tout chiffre peut s’augmenter; l’autre au-dessous, puisque tout chiffre peut se diminuer. Cependant l’espace devant être considéré comme un vide absolu, comme un néant parfait, comme rien, il se peut que chacun de ces deux infinis aboutisse brusquement à ce vide, à ce rien. Le monde est peut-être limité. Ce tissu est peut-être une boule isolée au milieu du néant Comme on ne voit pas bien comment quelque chose peut sortir du néant, ou comment quelque chose peut devenir néant, nous conclurons à l’éternité de la matière coïncidant avec l’éternité de ce néant. Nous aurons ainsi l’être et le non-être. Mais le non-être étant parfaitement inconcevable, quoique nécessaire à l’existence de l’être, nous le laisserons de côté, et d’ailleurs qu’en ferions-nous ?

Je sais bien qu’un de vos savants a pu, dernièrement, parler avec une certaine logique de l’anéantissement final de la matière ; je ne crois pas que cette idée ait un sens réellement perceptible, ni pour les hommes ni pour les dieux. Ce qui est, est. Désagrégation, d’ailleurs, ne signifie pas destruction, mais changement. La figure des choses a changé et changera encore, mais l’essence même des choses est éternelle comme le hasard. Cet univers n’est qu’un des innombrables jeux du hasard, un des moments fortuits du mouvement éternel. Cela vous ennuie ?

MOI

Qu’y a-t-il de plus intéressant, après notre vie personnelle, que la vie personnelle du monde ?

LUI

Vous mourrez, le monde tel que vous le voyez mourra aussi. Le mouvement qui l’a créé, par hasard, le détruira par sa continuité même. L’éternité vulgaire que vous concevez n’est qu’un moment. Avez-vous vu tourner une toupie? Il y a un instant où, vers le milieu de sa giration, les cercles décrits par un des points de sa circonférence sont tous décrits avec une vitesse sensiblement égale. Le système stellaire, par sa précision, doit nous faire admettre que la toupie dont nous formons quelques uns des atomes en est à peu près à la moitié de sa course. Le mouvement n’est pas perpétuel, vous le savez; la giration ira donc nécessairement en mollissant, jusqu’à ce que la toupie se couche sur le flanc et meure.

MOI

Oh ! Nos rêves d’éternité !

LUI

Est-ce que j’y touche ? Un homme meurt, un homme naît. Un monde meurt, un monde naît.

MOI

Le renouvellement n’est pas l’éternité.

LUI

Ce n’est pas d’éternité que vous rêvez, mais d’immobilité. L’éternité que vous avez conçue n’est qu’un arrêt de mouvement. Celle qu’il faut concevoir, c’est la perpétuité du mouvement. Hommes, dieux et mondes, le mouvement éternel nous promène un instant dans les infinis du hasard…

MOI

Ainsi tout l’effort humain, nos philosophies, nos sciences, le douloureux et superbe édifice de nos civilisations…

LUI

Le destin est plus beau que toutes les civilisations.

MOI

Mais si elles doivent périr, que le souvenir du moins en demeure dans l’intelligence des dieux !

LUI

Les dieux peuvent-ils survivre au monde dont ils sont nés ? Nous sommes ros frères en mortalité. Epicure le savait. Il ne considéra jamais les dieux que comme des immortels provisoires. 11 n’eut pas davantage l’idée singulière d’un dieu unique, infini, éternel, etc. Cette croyance avait déjà été importée d’Asie en Grèce, mais les Grecs, ne la comprenant pas, gratifièrent en masse d’une immortalité ironique tout leur panthéon. Platon et Aristote la reprirent, essayant de la rendre raisonnable et n’arrivant qu’à en montrer mieux l’inanité philosophique. Je ne laissai pas Épicure, que j’aimais, s’égarer dans cette métaphysique. Dieu est une rêverie, charmante ou cruelle, utile ou dangereuse, selon les têtes où elle règne, mais ce n’est qu’une rêverie. Est-il nécessaire que je vous explique l’impossibilité de Dieu ? Dieu, pour les hommes, n’est pas un raisonnement, mais un sentiment. Vos meilleurs philosophes l’ont si bien compris qu’après l’avoir nié dans leur intelligence ils se sont hâtés de l’affirmer dans leur cœur. C’est ce que je ferais peut-être, si nous devions rester dans les régions humaines, mais je suis venu pour vous élever au-dessus des hommes, — un instant, avant de vous laisser retomber.

MOI

Maître, vous ai-je déplu ?

.

.

Où on aura l’impression persitante que RdG parle de notre époque !

Retrouvez demain à 14h la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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