« De la voluptueuse raison » par Remy de Gourmont (PG, 96) : Une nuit au Luxembourg (1907), 6

LUI

Beaucoup, mon ami, beaucoup. C’est moi qui guidai vers Zénon le jeune Lucrèce qui apprit de sa bouche à aimer et à comprendre notre Epicure. Je retrouvais dans ce sombre génie romain quelque chose de la voluptueuse raison qui ennoblissait Epicure, un pareil désir de savoir et en même temps le respect des mouvements secrets de la vie. Son existence eût été celle d’un rêveur, si l’avenir ne l’avait tourmenté de ses passions. Il fut aimé, il fut persécuté par la jalousie, lui qui ne demandait à sa maîtresse que la paix de sa chair et la paix de sa pensée. Il aima. L’amour fit du rêveur un contemplateur. Il voulut connaître la cause de l’amour et il connut que l’amour était la vie elle-même ; il voulut connaître la cause de la vie, et il connut que la vie, c’est-à-dire le mouvement éternel, était sa propre cause. Les grandes aventures d’ambition dont il fut témoin contribuèrent beaucoup aussi à le détacher des plaisirs sociaux. Les actions si simples et si exactes des animaux lui semblaient plus intéressantes que les débats sanglants de quelques furieux qui achetaient par un crime la certitude de mourir par un crime. Au moment qu’il écrivit son poème, j’étais presque seul à le visiter dans sa villa Lucretia, non loin d’Albanum. C’était une ferme, plutôt qu’une maison de plaisance, et souvent, en revenant d’une promenade, nous donnâmes un coup de main à la moisson ou à la vendange. Memmius, s’il se trouvait là, nous regardait ou jouait avec les filles. Memmius était un sage mondain et un peu libertin. Le soir, nous reprenions notre causerie. Je lui révélais tout entiers les mystères qne Zenon, fort jaloux, lui avait cachés à demi. A ma visite suivante, il me lisait les dernières pages de son poème et je retrouvais avec bonheur dans cette langue moins souple, mais plus solide que la grecque, les idées et le génie du noble Epicure : «… Aïeule des Romains, ô volupté des hommes et des dieux, noble Vénus, c’est toi qui, sous la voûte du ciel où tournent les étoiles, peuples la mer porte-navires et la terre riche en moissons; c’est à toi que tout ce qui a vie doit d’être né et de contempler la lumière du soleil…

MOI

… A ta venue, déesse, les vents se retirent et les nuages prennent la fuite…

LUI

••• Pour toi la terre épand l’odeur de ses fleurs, pour toi rient les vagues de la mer… »

MOI

Lucrèce n’est plus guère estimé parmi les hommes. Il est tenu pour immoral, ayant parlé de l’amour sans hypocrisie et de la mort sans illusions.

LUI

Oui, il savait trop de choses blessantes pour votre sensibilité enfantine.

MOI

Je songe à une parole de Bossuet, une parole qui veut mépriser l’antiquité : « Sitôt que la croix a commencé de paraître en ce monde, tout ce qu’on adorait sur la terre a été enseveli dans l’oubli. Le monde a ouvert les yeux et s’est étonné de son ignorance… »

LUI

Et c’est moi, c’est moi! Tant d’absurdités en mon nom !… Mais nos jeunes femmes se sont endormies, leurs cheveux mêlés aux fleurs qu’elles assemblaient. Laissons-les. Otez ces lilas, qui leur feraient mal à la tête. O créatures divines, vous savez tout, sachant l’amour, et vous n’avez pas besoin de nos vaines philosophies.

Il se leva et, faisant le tour de la table, il les baisa toutes les trois sur la joue. Puis il reprit sa place près de moi et parla.

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De la matière et de l’enfer !

Retrouvez demain à 14h la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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