« la religion des anciens Grecs fut celle qui traduisit avec le moins de laideur et avec le moins de fausseté l’état réel du monde qui vous est invisible » par Remy de Gourmont (PG, 95) : Une nuit au Luxembourg (1907), 5

LUI

Si je suis venu parfois visiter les hommes, c’est pour l’amour de leurs femmes. Non pas que, pareil aux dieux dont les poètes écrivirent l’histoire, je désire des embrassements multipliés. Je viens, moins pour aimer que pour me laisser aimer. J’appartiens à celles qui veulent me conquérir et je me fais pour leur cœur l’homme idéal que la terre leur refuse.

Car vous avez créé la femme, vous, les hommes, et tous êtes restés inférieurs à votre création. Vous n’avez même pas su acquérir les dons qui eussent achevé le miracle, et vos amours sont toujours boiteuses. Vous prenez et vous ne donnez pas ; vous appauvrissez les champs que votre désir cultive, et les femmes que vous avez aimées meurent de soif en regardant la sécheresse de vos yeux.

Toutes les trois, elles écoutaient, fort attentives. Élise, cependant, voulut bien me prendre et me serrer les doigts, cependant que ses deux amies se levaient et allaient baiser la main du Maître. Mais il ouvrit les bras, et elles y tombèrent comme tombent deux fleurs arrachées par le vent. Élise et moi nous regardions avec plaisir des mouvements si charmants, et je me disais naïvement, au spectacle de ces amours sans jalousie : il accueille en lui ces deux femmes comme il eût accueilli toutes les femmes, et je comprends qu’il puisse appartenir en même temps à toutes à la fois et à chacune en particulier. La main d’Elise, cependant, commença de s’impatienter dans la mienne. Elle me dit, à mi-voix, sur un ton saccadé, ces mots énigmatiques :

ELISE

Ami, ami, ne sommes-nous pas plus belles que les femmes?

Oui, Elise était plus belle qu’une femme.

Je crus voir une divinité. Je crus devenir dieu… Ma bouche s’empara de sa bouche, cependant que mon bras gauche maîtrisait sa tête et que ma main droite allait chercher, sous l’agitation de son sein révolté, les palpitations du cœur que je voulais. Il se fit une grande nuit, sauf dans ma tête et dans mes sens, et il me sembla que je possédais Élise et que des cris sortaient de nos bouches humides et frémissantes. Mais peut-être cela ne fut-il qu’une illusion ? Cependant, je me souviens parfaitement que, le jour revenu, nos yeux avaient des regards de connivence et de gratitude. De plus, nous étions maintenant si près l’un de l’autre que nous ne paraissions faire qu’un même corps, deux de nos bras confondus, une de mes jambes cachée par la robe d’Élise.

Insensiblement, nous reprîmes nos attitudes premières ; la petite, quand nous recommençâmes à regarder le monde extérieur, dormait sur les genoux de son amie, et notre maître méditait, la tête dans sa main. Que s’était-il passé en face de nous, quel accomplissement mystérieux, je ne songeais pas alors à me le demander, et maintenant, si je me le demandais, je ne saurais que répondre.

L’illusion sans doute nous avait tous également ensevelis sous une pluie de roses et le magicien n’avait pas échappe à sa propre magie.

Le grand bonheur que j’éprouvais avivait mon intelligence. Quand mon maître se reprit à parler, il me parut qu’un très doux rayon de soleil tombait sur moi.

LUI

Je vous ai dit que la religion des anciens Grecs fut celle qui traduisit avec le moins de laideur et avec le moins de fausseté l’état réel du monde qui vous est invisible. Il y a des dieux, c’est-à-dire une race d’hommes aussi supérieure aux autres hommes que vous êtes supérieurs aux animaux les plus intelligents ou les mieux domestiqués. Vous avez conquis la terre ; mes ancêtres conquirent les espaces, colonisèrent la plupart des planètes qui gravitent autour du soleil. Notre domaine possible ne dépasse point le système solaire; notre domaine réel ne s’étend point au delà de Jupiter, où demeure mon père; et son extrémité vraie vers le soleil, c’est cette terre où nous sommes. Depuis un grand nombre de siècles, j’ai choisi Mars pour séjour, ce qui m’a rapproche de vous et m’a donné certaines inclinations humaines. Les autres planètes, soit par leur éloignement, soit par leur voisinage du soleil, me sont inaccessibles, presque comme à vous-mêmes. J’ignore ce qui s’y passe. Quant aux mondes infinis qui se répandent au delà de notre sphère, c’est, pour moi comme pour vous, l’inconnu et l’inconnaissable.

Ce que je viens de vous dire ne vous semblera pas très nouveau. Plusieurs de vos philosophes ont eu des imaginations qui touchaient à cette vérité par quelque point. Pour vous railler, Voltaire inventa Micromégas ; mais soumis aux apparences des lois de la physique il en fit un géant démesuré. Pourquoi cela? Les fourmis ne sont-elles pas, après les hommes, parmi les plus intelligents des animaux terrestres ? Il me semble bien me souvenir qu’à une époque très lointaine, celle que vos géologues appellent, je crois, l’époque de la houille, les termites déployaient sur votre globe une sorte de génie. Ces petits êtres si déliés ont été arrêtés net dans leur développement par l’abaissement de la température. Ils ne vivent plus que d’une vie ralentie, comme les autres insectes ; leur intelligence, n’étant plus alimentée par une abondante activité physique, s’est figée ; ils en sont restés à un point infranchissable pour eux désormais, et ce qu’ils accomplissaient jadis par choix et par volonté, ils ne le font plus, à cette heure, que mécaniquement. Mais laissons Micromégas.

MOI

Micromégas ne nous intéresse plus guère. Vous avez dit, un peu rapidement pour mon intelligence, bien des choses qui me passionneraient, si je les comprenais mieux. Cette vie ralentie…

LUI

La vie terrestre est précaire, quand elle est à la merci du milieu atmosphérique. Les animaux qui n’ont pas une température très élevée sont destinés à dépenser leur force dans un perpétuel travail d’adaptation. Si la chaleur originelle avait monté, au lieu de baisser, les termites et les fourmis seraient peut-être deux grands peuples se partageant l’empire du monde, et l’homme, une de leurs proies. Mais vous avez trouvé l’art du feu et vous vous êtes élevés au-dessus de tous les autres animaux. Le feu, qui vous donna un été constant, vous donna aussi le loisir. De là vos civilisations, filles orgueilleuses de la paresse, et qui renient leur mère. C’est de la paresse que tout est né parmi les hommes. De l’année où un de vos ancêtres a pu passer l’hiver au coin de son feu datent les arts, les sciences, les jeux, l’amour, toutes les joies. Le loisir, voilà la plus grande et la plus belle conquête de l’homme. Mais si vous avez su conquérir, si vous avez su créer, vous n’avez presque jamais su utiliser vos conquêtes ou vos créations. Ayant conquis le loisir, vous l’avez dédaigné, et des esclaves, honteux de l’inactivité de leurs mains domestiquées, se sont mis à prêcher parmi vous la sainteté du travail. Pauvres fous ! Et n’êtes-vous point en train de gâter la femme ? N’êtes-vous point déjà parvenus à insinuer dans son cœur les méprisables principes de la morale juive ? N’avez- vous point résolu, dans votre orgueil borné de mâles, de défaire l’œuvre de vos ancêtres et de réduire au rôle d’hommes mesquins et diminués ces créatures qui vous dominaient de toute leur beauté et de toute leur tendresse ? Vous les instruisez ; vous leur apprenez les sottises inutiles qui enlaidissent vos cerveaux ; bientôt vous leur défendrez la parure, vous leur défendrez l’amour, vous leur défendrez de vous rendre heureux ! Mais je reprendrai ce discours plus tard. C’est une digression due à votre curiosité. Nous en étions à Micromégas. Eh bien ! Je suis, si vous voulez, Micromégas, réduit à nos proportions humaines. Je n’ai pas plus que lui de pouvoir absolu sur les hommes ; je ne puis même pas, comme ce Titan, les écraser par distraction ou par plaisir. Je ne puis presque rien sur les hommes : je puis, quand je le désire fortement, leur insinuer quelques-unes de mes idées. C’est ce que l’on a appelé mes incarnations. Je ne me suis jamais incarné. Ma propre chair, presque immortelle et presque incorruptible, me suffit.

MOI

Presque..,

LUI

Les dieux naissent et meurent, m’a dit mon père. Je n’en ai vu mourir aucun, je n’en ai vu naître aucun. Mais je suis né, puisque j’ai un père et une mère.

MOI

Votre mère Marie…

LUI

Enfant crédule, enfant distrait ! Qu’importent les noms successifs que nous donnent les hommes ? Les Grecs appelaient ma mère Latone ; ils me connurent sous le nom d’Apollon. Leur religion était pleine de fables, mais ils n’ignorèrent pas l’essentiel des choses. Comment les vérités élémentaires leur furent- elles révélées, je n’en sais rien. Peut-être mon père, aux époques primitives… Je ne commençai à m’occuper des hommes que vers le temps de Pythagore. Je lui inspirai quelques idées heureuses ; il passa pour divin, et c’est un de mes rares disciples dont je n’eus jamais à rougir. Pythagore civilisa les bords de la Méditerranée. Sa pensée, soutenue par moi, planait comme un léger nuage blanc sur les flots bleus de cette mer maternelle.

 

Mais Épicure fut peut-être encore plus près de mon cœur. Sa sensibilité naturelle, plus souriante, produisit, sous mon souffle, une plus belle fleur intellectuelle. Il connut une partie de la sagesse et ne fut point dupe des analogies. Intelligent, il n’alla point supposer une intelligence universelle, inventrice de systèmes, de poèmes et de pratiques utiles au bonheur des hommes; il n’alla point imaginer un créateur suprême. Il comprit que les tempéraments des hommes sont divers et il ne leur conseilla point une volupté unique. Il enseigna la volupté, c’est-à-dire l’art d’être heureux selon sa nature. J’aimais Épicure. Je me manifestais à lui sous la forme d’un ami plus âgé, d’un voyageur qui courait le monde, en quête de la sagesse. Une fois ou deux par an, il me voyait arriver avec joie, mettait se» esclaves à mes ordres, ne me cachait pas sa femme, qui fut longtemps jolie et pour laquelle j’éprouvais une tendre amitié. Elle n’était jalouse que de la tendresse de son mari et jamais elle ne l’empêcha de se réjouir aux caresses d’une belle étrangère. Elle- même n’était insensible ni à la beauté ionienne ni à la beauté asiatique : et ce couple charmant et pur partagea souvent des plaisirs qu’ils ne se donnaient pas l’un à l’autre. J’acceptais ces usages voluptueux : la nuit indulgente entendit plus d’une fois nos soupirs se mêler à ceux de la mer, qui venait briser à nos pieds ses flots parfumés.

Ces choses arrivaient à l’heure où les jeunes esclaves venaient, avant d’aller dormir, laver au rivage leurs souillures de la journée. Elles jouaient, elles riaient, et nous aimions à les rejoindre dans l’eau tiède encore des feux de l’après-midi. Las d’une longue causerie philosophique, nous trouvions dans les caresses des vagues un réconfort singulier et une force que nous abandonnions volontiers dans les bras des jeunes femmes. Ensuite, elles venaient s’asseoir près de nous, sur le sable, et elles chantaient, cependant que nous rêvions à la nature incréée. Ces chants ne manquaient pas d’attirer une jeunesse ardente ; nous le savions et quand nous étions reposés et rafraîchis, nous allions nous étendre sur nos nattes, laissant des plaisirs nouveaux naître, fleurs nouvelles, à la place de ceux que nous avions cueillis.

Mon ami, les magisters qui empoisonnent votre sensibilité et qui étouffent votre intelligence vous ont fait croire, depuis quelques siècles, que la volupté d’Epicure, était une volupté toute spirituelle. Epicure avait trop de sagesse pour dédaigner aucune sorte de plaisir. Il voulut connaître et il connut toutes les jouissances qui peuvent devenir des jouissances humaines; il n’abusa de rien, mais il usa de tout dans sa vie harmonieuse.

Ce fut pendant les premières heures d’un de ces soirs heureux que nous trouvâmes, résultat de longues méditations et de longues discussions, le système des atomes. C’était un grand effort d’esprit, le plus grand qui se soit jamais produit parmi vous, et en dehors de vous. Concevoir le monde comme le produit d’une série de hasards, c’est-à-dire d’une série de faits ricochant à l’infini les uns sur les autres, c’est une conclusion à laquelle les plus nobles esprits de votre temps osent à peine s’arrêter, quoiqu’elle les séduise. Vingt siècles de platonisme ont tellement dérangé l’entendement des hommes que les vérités simples n’arrivent plus à s’y fixer. Cependant tous les systèmes que vous avez imaginés sont réfutables, et celui d’Epicure ne l’est pas. Voulez-vous que je vous l’explique, non tel que l’ont défiguré vos professeurs de philosophie, mais tel que nous l’établîmes, en nos soirées ioniennes?

MOI

Nous ne connaissons guère le système d’Épicure que par le poème de Lucrèce…

LUI

La plus belle œuvre humaine, peut-être… Ah ! Si les hommes avaient élu pour bible ce livre admirable !

MOI

Devons-nous y reconnaître un peu de votre pensée ?

.

.

Où l’on apercevra toujours la figure d’Epicure  et son système !

Retrouvez demain à 14h la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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