« L’humanité n’a jamais vécu que dans l’erreur » par Remy de Gourmont (PG, 94) : Une nuit au Luxembourg (1907), 4

Sous un berceau vert, des fauteuils rustiques étaient rangés autour d’une table lourde en bois équarri. Une jatte de lait, des tasses à fleurs, du pain bis, des fraises : c’était virgilien. La petite effeuilla, dans le lait où elle jeta les fraises, une rose rouge.

LA PETITE

Ce sont mes lèvres. Je vous donne mes baisers.

Elle rougit beaucoup en disant cela, cependant que sa grande amie l’attirait dans ses bras et baisait ses yeux.

Quand nous eûmes commencé de prendre ce repas matinal, mon ami, sans plus s’occuper des jeunes femmes, renoua la conversation que leur arrivée avait interrompue.

Nous étions l’un en face de l’autre, deux de nos compagnes assises ensemble d’un même côté, la petite de l’autre, occupée à assembler selon leurs nuances toutes sortes de fleurs qu’elle avait cueillies au cours de la promenade.

LUI

Mon père… Vous parliez de mon père. J’ai peur que vous ne vous soyez fait de lui une idée exagérée. Il était, n’est-ce pas ? Très puissant, assez intelligent, équitable, mais, avouez-le, il n’était pas bon…

MOI

Vous en parlez comme s’il n’était plus ?

LUI

Il n’est pas mort, mais il est vieux. Les dieux finissent par vieillir. Il s’est retiré dans le silence éternel des intelligences désabusées. Il donne encore des conseils, lui seul pourrait expliquer certaines évolutions humaines, mais l’indifférence des vieillards a desséché son cœur. Il n’a jamais beaucoup aimé les hommes, il s’est détourné d’eux entièrement. Moi, au contraire, je les aime…

MOI

Seigneur…

Je me levais, et c’était pour tomber à genoux. D’un geste, il apaisa mon émotion.

LUI

Pourquoi Seigneur ? Je ne suis pas votre seigneur. Ecoutez-moi et rassurez-vous. Voyez ces jeunes beautés, comme elles sont quiètes et souriantes. Elles jouent avec les fleurs, elles vous regardent avec des yeux amusés : en avez-vous peur ? Et cependant, ne diriez- vous pas des déesses ? Ah ! Comme vos femmes sont plus que vous, hommes, près de la nature et près du divin ! Si vous aviez une maîtresse, je vous aurais prié d’aller la chercher : elle me regarderait sans timidité.

Les jeunes femmes se mirent à rire. Elles étaient maintenant toutes les trois du même côté de la table et, penchées sur la moisson parfumée, murmurantes comme des abeilles, remuantes comme des lys où le vent passe, on ne savait si elles écoutaient le langage du Maître ou le langage des fleurs.

Ce spectacle contribua à me rasséréner, après les paroles de mon ami, que cependant je ne comprenais pas.

LUI

La conception religieuse que vous avez aujourd’hui du monde, la conception que vous appelez chrétienne, du nom qui me fut donné lors de l’une de mes visites terrestres, est une des plus faibles que l’humanité ait jamais imaginée. L’intelligence pratique a fait des progrès, en un certain sens ; depuis les philosophes grecs d’avant Socrate, l’intelligence spéculative a presque constamment rétrogradé. Pour avoir un système qui ait quelques lointains rapports avec la vérité, il faudrait verser dans les fables de la mythologie païenne la philosophie cinématique d’Epicure. Prenez, si vous voulez, si la pensée latine vous est plus familière, le Poème de Lucrèce et les Métamorphoses d’Ovide; essayez une construction qui fasse la part du déterminisme universel et la part du caprice divin… C’est difficile ? Pourquoi les hommes, quoique soumis, vous le savez, et très étroitement, à des lois physiques fatales, ne sont-ils point, en apparence, aptes à l’initiative? Vous êtes libres, quand vous vous croyez libres. Il en est de même des dieux, mais la liberté des dieux s’exerce sur une matière bien plus vaste, sur une matière qui, sans être infinie (il n’y a pas d’infini), est immense. Leur puissance, si supérieure qu’elle soit, est du même ordre que la puissance humaine. La Grèce a touché le nœud de la question, et si elle ne l’a pas dénoué, c’est qu’il n’est pas dénouable : le créateur du monde, le régulateur du monde, c’est le Destin. La Fatalité règne au-dessus des dieux, comme les dieux règnent au-dessus des hommes et, sous sa main, mon ami, nous sommes tous égaux, exactement comme vous sous la mort, génies, rois et mendiants.

Pour dissimuler le trouble où me jetaient ces paroles, je me tournai vers les jeunes femmes. Elles n’étaient plus que deux.

ELLE

La petite est allée chercher d’autres fleurs. Il y en a qui se fanent si vite. On dirait que la chaleur de la terre suffit à les dessécher.

L’AUTRE

Que de fois les baisers ont tué l’amour !

MOI

Ne dites pas cela, mon amie, ce n’était pas l’amour, c’était le caprice.

L’AUTRE

Le caprice et l’amour se cachent sous la même robe.

Je voulus mettre ma main sur la sienne. Elle la retira et je n’eus qu’un doigt, mais je le serrai, sans résistance.

LA PETITE

Voici d’autres fleurs.

L’AUTRE

Elles vont encore se faner.

LUI

Non, elles ne se faneront pas.

LA PETITE

Là, vous voyez bien.

MOI

J’ai eu besoin de cette diversion pour m’habituer à votre discours, mon ami.

LUI

Oui, vous êtes un homme et vous resterez tel. Il faut que vous restiez un homme.

MOI

Est-ce que je ne deviendrai pas supérieur aux autres hommes, quand j’aurai écouté, quand j’aurai compris ?

LUI

Oui, si vous comprenez.

MOI

La phase chrétienne a donc été une erreur de l’humanité ?

LUI

L’humanité n’a jamais vécu que dans l’erreur, et d’ailleurs il n’y a pas de vérité, puisque le monde est en perpétuel changement.

Vous avez acquis la notion d’évolution, qui, en de certaines limites, est exacte, mais vous avez voulu conserver en même temps la notion de vérité : c’est contradictoire. Si vous arriviez à construire, dans votre intelligence, l’image vraie du monde, elle ne serait déjà plus ressemblante pour vos petits-enfants. Car si le monde évolue, vous évoluez pareillement et l’homme, d’une génération à l’autre, n’est plus le même homme. Vous vous efforcez, sans cesse, de retrouver la ressemblance du vieillard avec le portrait de l’enfant. Ce sont des jeux. Enfin, cela vous occupe.

MOI

Oui, la recherche de la vérité est une des grandes occupations des hommes. On passe pour heureux quand on l’a trouvée ; et si on ne peut la trouver soi-même, on partage la trouvaille d’un voisin. Le voisin ne refuse jamais. Ce besoin de vérité tourmente les hommes vers le moment que les passions charnelles leur laissent du répit.

LUI

La Nature fut cruelle en permettant à ses créatures de survivre à la période d’expansion physique. Mais vous avez tiré parti de cette cruauté même, et je crois que beaucoup de vieillards chez vous sont plus heureux que beaucoup de jeunes gens. La vérité leur est enfin une maîtresse fidèle.

Je ne pus m’empêcher, à ce mot, de regarder la jeune femme que j’appelais l’Autre. Elle me regardait aussi, mais elle baissa les yeux en rougissant.

Je ne puis modifier même pour un instant la forme de votre cerveau humain, les habitudes de votre entendement. C’est pourquoi j’entre dans toutes vos manies de langage, j’use de tous vos mots abstraits ! N’en soyez pas dupe. Ce n’est pas une approbation. La vérité est une illusion et l’illusion est une vérité.

MOI

Pourtant, votre présence ici, vos paroles…

LUI

Vous ne croirez phis en moi, quand vous ne me verrez plus, et vous ne saurez jamais si cette nuit, cette nuit d’hiver, claire et chaude comme un matin d’été, si cette nuit de bonheur fut une vérité ou une illusion.

Il me sembla, l’espace de moins d’une seconde, que tout le spectacle présent rentrait dans le néant des songes, mais mes yeux, que je n’avais pas fermés, retrouvèrent la lumière, et je fus rassuré.

LUI

Je ne vous dirai donc pas la vérité, parce qu’il n’y a pas de concordance possible entre votre esprit servi par vos sens et ce qui est extérieur à vos sens. Il y a une représentation ; elle est inexacte, parce qu’elle est fragmentaire et momentanée. Quelques petits cubes de la mosaïque sont tombés de la voûte, vous les mettez dans le creux de votre main, vous en assemblez les nuances et vous croyez avoir reconstitué le drame du monde. Je ne vous dirai pas la vérité; je vous dirai ce que vous désirez savoir. Quand vous le saurez, vous n’en saurez pas davantage, mais vous serez content.

MOI

Maître des énigmes et des paraboles.

LUI

Les évangiles, mes évangiles ! Pauvres livres, heureux livres! Quelle fortune eurent ces rêveries pieuses de quelques juifs troublés par des prophètes ivres ! L’imposture y fait avec la foi de si naïves arabesques ! Avez-vous lu les actes des Apôtres? Cela ne vaut pas Aladin ou la Lampe merveilleuse, mais que cela est émouvant ! Ils touchent Dieu avec la main. Et c’est une féerie, en même temps qu’une bergerie. Je suis tout. C’est un panthéisme d’escamoteurs ingénus. Me voici charpentier, pêcheur, prophète, magicien ; je suis pendu, enterré ; je ressuscite, je monte au ciel ; j’en redescends, sous forme de langues de feu. Je suis un, je suis deux, je suis trois ; je suis colombe, je suis agneau, je suis Dieu, je suis homme, et tout cela à la fois. Et les peuples comprennent ; les docteurs expliquent. Tout le monde croit. La vérité règne. Le bonheur se répand dans les cœurs apaisés.

MOI

N’est-ce pas ce que vous aviez voulu ?

LUI

Jésus, à qui je soufflai quelques idées élémentaires, eut tort de prendre douze disciples. Il aurait eu tort d’en prendre un seul. Mes idées, tombées dans ces douze têtes, devinrent douze sortes de folies différentes.

C’est alors que je m’intéressai à Paul. Il était trop tard. Aussi, je l’abandonnai presque aussitôt. L’Eglise qu’il fonda n’en est pas moins devenue une institution curieuse…

MOI

Les hommes l’ont crue divine»

LUI

Voilà bientôt vingt siècles que j’en considère avec chagrin le développement ironique. Elle m’a fait maudire, elle m’a fait mépriser…

MOI

Elle vous a fait aimer aussi.

LUI

De quel amour ! Ah I mes belles fêtes d’Ephèse et de Corinthe !

MOI

Que dites-vous ?

LUI

Vous entendez en ce moment la confession d’un dieu. Moment unique dans votre vie et rare dans la vie de l’humanité. Prenez la main de votre amie et portez-la à vos lèvres. Elle vous aime. Vous m’écouterez plus sagement, si votre cœur est apaisé. Appelez-la Élise, elle sourira à votre sourire.

J’obéis avec bonheur. Élise me laissa prendre sa main que je baisai tendrement. Son amie nous regardait avec un air de complicité aimable. Agréables fiançailles !

MOI

Je vous aime, Élise. M’aimez-vous ?

ELISE

Je vous aime, mon ami. Mais rendez-moi ma main, que j’assemble ces fleurs pour la fête de nos cœurs. Ecoutons notre maître et soyons sages.

Je laissai retomber la main d’Élise, après l’avoir baisée encore une fois. Un sourire très doux me remercia et je vis, sous la robe blanche, le sein de mon amie se gonfler d’amour.

La petite, lasse d’avoir couru, s’était assise sur une chaise basse et elle appuyait sa tête sur les genoux de sa compagne qui, distraitement, jouait avec ses cheveux blonds. Mon maître, les yeux sur ce tableau charmant, où il semblait puiser de l’émotion, se taisait.

Après quelques instants d’un silence qui augmentait ma vie il parla.

.

.

Où l’on apercevra encore la figure d’Epicure !

Retrouvez demain à 14h la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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