« Du côté des roses » par Remy de Gourmont (PG, 93) : Une nuit au Luxembourg (1907), 3

MOI

Du côté des rosiers.

LUI

Du côté des roses.

Comme nous avancions, un jour doux et pur naissait. Les arbres soudain feuillus et les marronniers, fleuris de hampes blanches et rouges, s’emplirent de chants d’oiseaux. Des merles, au plus haut des branches, lançaient leurs appels aigus. Des abeilles déjà passaient en murmurant ; une mouche se posa sur ma main.

Le grand parterre était tout épanoui. Un parfum m’enveloppa d’une précieuse douceur. Nous dérangeâmes un chat qui guettait deux pigeons roucoulants. Mon ami cueillit une rose rouge, puis une blanche, puis une jaune. A ce moment, il me parut qu’il était cinq heures du matin par une belle journée d’été.

MOI

Je suis heureux ! Je suis heureux !

LUI

Les roses, ces roses, c’est à me rendre jaloux des hommes. La rose de vos jardins, la femme de votre civilisation, voilà deux créations qui vous égalent aux dieux. Et dire que vous regrettez encore le paradis terrestre ! Eve ! Eve, mon ami, c’était une vachère, c’était le plaisir d’un chasseur d’oiseaux ou d’un bouvier matinal. Eve, quand vous avez toutes ces vraies jeunes femmes qui enchantent vos yeux et désespèrent vos rêves !

Moi

C’était pourtant une œuvre divine. Votre père…

Mais je me tus, tremblant de bonheur. Trois jeunes femmes s’avançaient vers nous. Elles étaient vêtues de blanc. De légers chapeaux de fleurs ornaient leurs chevelures légères couleur de blé. Elles marchaient lentement, se tenant par la main ; leurs sourires faisaient une lumière dans la lumière. A la vue des roses nouvelles, elles crièrent toutes ensemble comme des enfants et demeurèrent les bras levés vers les rosiers, craintives et troublées par le désir.

Je regardais, prisonnier du charme, maïs, mon ami, avec l’aisance d’un roi, fit quelques pas vers elles, et leur tendit les roses qu’il avait cueillies. Elles les prirent en rougissant et les passèrent dans leur ceinture. Celle qui était la plus grande, qui avait les plus beaux cheveux, les plus beaux yeux et la beauté la plus harmonieuse, remercia d’un sourire et de quelques paroles, puis ajouta :

— Nous vous cherchions.

LUI

Quand on me cherche, comme ils disent, on me trouve toujours.

Ce furent alors des rires charmants, des rires qui faisaient rire mon cœur.

ELLE

Comme les roses sont belles sur cette terre !

Oh ! Cette grosse rouge, je l’aime !

LUI

La voici pour tes cheveux, mon amie.

ELLE

Je suis contente !

J’osai à mon tour cueillir une rose.

— Celle qui est rose et jaune, celle qui a beaucoup d’épines, dit près de moi la voix douce de l’autre jeune femme.

Elle avait bien deviné que je pensais à elle.

MOI

Celle qui fait saigner les mains, et le cœur, peut-être.

Ne vous piquez pas les doigts, j’en serais désolée.

MOI

Et si je me piquais le cœur ?

Elle baissa les yeux sans répondre, prit la rose et rejoignit sa compagne. Elle était plus féminine, plus humaine. Celle qui avait la faveur de mon ami paraissait d une nature supérieure et ses enfantillages même devaient être divins.

La troisième jeune femme ne fut pas oubliée. Elle était petite et frêle, timide avec un ciel d’innocence dans les yeux. Elle ne quittait pas la plus grande dont elle semblait la sœur ou l’amie préférée. Elle ne fut pas oubliée ; mais elle dédaigna la fleur que je lui destinais et, entrant dans le parterre, elle se cueillit tout un bouquet de roses. Mon ami la regardait avec complaisance.

LUI

Enfant gâtée.

LA PETITE

J’en ai de toutes les couleurs. Pour moi ! Pour moi ! Pour moi !

Et, les prenant l’une après l’autre, elle les respirait avec une volupté égoïste.

Mon ami s’éloignait avec deux des jeunes femmes. Je le suivis avec l’autre, avec celle qui semblait m’avoir choisi.

L’AUTRE

Tiens, vous saignez ? Je vous avais prévenu.

Une goutte de sang s’était écrasée sur mon doigt. Je regardai la jeune femme sans lui répondre. Elle n’avait pas l’air ironique que je lui soupçonnais. Rassuré, je me rapprochai d’elle ; elle appuya sa main sur mon bras.

A mesure que ces scènes charmantes se déroulaient, je m’adaptais à ce milieu singulier. La suite de l’aventure me parut bientôt des plus naturelles. Nous nous promenions le matin dans un beau parc solitaire et fleuri, ce sont des choses qui arrivent dans la vie, aussi bien que dans les rêves, et je fus bientôt tout à mon plaisir.

Nous marchions maintenant dans un jeune bois de marronniers. Des hampes roses tombaient parfois à nos pieds. Nous descendîmes des escaliers, nous en gravîmes d’autres, nous vîmes des bassins et des vasques, des statues de pierre et des orangers, un cyclope et la nudité d’une nymphe, des fleurs de toutes les couleurs, des arbres de toutes les écorces, des arbustes de toutes les feuilles, et des pigeons qui, d’un vol oblique, descendaient sur les gazons parmi le vol des moineaux effarouchés.

L’AUTRE

Mon nom ? Quelle idée ! Vous l’apprendrez, si vous êtes destiné à le savoir. Il n’est pas mystérieux. Appelez-moi «amie», je vous le permets, pour cette journée.

MOI

Nous aurons donc toute une journée ?

L’AUTRE

Cela vous semble long une journée ?

MOI

Long et bref à la fois, près de vous.

L’AUTRE

Vous verrez que cela sera bref.

MOI

Hélas !

L’AUTRE

Où sont-ils ? Je ne les vois plus ? Ah ! je les retrouve. Là-bas, sous le cerisier en fleurs.

MOI

Et elle ?

L’AUTRE

Que voulez-vous dire ?

MOI

Son nom ?

L’AUTRE

Elle ? Mais c’est Elle, c’est la vie, c’est la jeunesse, c’est la beauté, c’est l’amour. Elle !

MOI

Je ne demande plus rien. Je suis heureux.

L’AUTRE

Déjà !

MOI

Je suis heureux et je désire encore, mais sans inquiétude. Je désire avec délices, avec calme. Je sens en moi une paix divine, une paix pleine de voluptés présentes et de voluptés futures.

L’AUTRE

Avec lui, on est toujours heureux, on s’habitue à son bonheur et pourtant on le sent toujours croître. J’ai dit : déjà ? N’interprétez pas ce mot selon vos idées d’hier.

MOI

Pourtant il prêtait au rêve.

Elle baissa les yeux, comme la première fois, sans confusion, avec une coquetterie surhumaine. Quand ses paupières se relevèrent, lentement, il me sembla voir dans son regard une aube de tendresse. Elle me prit la main et m’entraîna.

L’AUTRE

Venez vite, ils nous attendent.

.

.

Où l’on apercevra la figure d’Epicure !

Retrouvez demain à 14h la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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