» Il me faut l’intermédiaire d’un homme » par Remy de Gourmont (PG, 92) : Une nuit au Luxembourg (1907), 2

LUI

C’est ça qu’ils appellent ma mère ! Mais ils sont pleins de si bonnes intentions ! N’est-ce pas, mon ami, que ce sont de braves gens ?

MOI

De très braves gens. Vous ne trouvez pas votre mère ressemblante?

LUI

J’ai eu tant de mères que cette image ressemble sans doute à l’une des femmes qui ont cru m’enfanter ; ce qui me fait sourire, c’est leur innocence, leur conception virginale de la maternité, la robe blanche, l’écharpe bleue. Et cependant cette église, l’une des plus laides du monde entier, est une des moins puériles. Les prêtres qui la desservent ont gardé quelque illusion intellectuelle. Ils ont une piété probe et raisonneuse. Les miracles anciennement décrits leur semblent prouvés par leur antiquité même. Ils savent que j’ai marché sur l’eau, un soir de tempête, mais s’ils avaient vu les verrières de leur église embrasées de lumières, en auraient-ils cru leurs yeux? Tu as vu, tu as cru et tu es venu, mon ami. Cette lumière brillait pour toi seul.

MOI

O mon ami !

LUI

Pour parler aux hommes, il me faut l’intermédiaire d’un homme, et je t’ai choisi, je t’ai fait signe. Tu n’étais pas obligé de répondre. Mon pouvoir n’est pas tel qu’il force les volontés. Je puis séduire, je ne puis pas commander.

MOI

Je fus très surpris, j’avais peur, mais je marchais comme vers un bonheur, comme vers un moment d’amour. Mais pourquoi la lumière s’est-elle éteinte, au moment où j’approchais de vous ?

LUI

Parce que ta curiosité était devenue du désir. Rien ne pouvait plus t’arrêter. Le fer était en chemin vers l’aimant. Es-tu heureux ?

MOI

Il me semble que ma vie se réalise, il me semble que mes jours passés ne furent qu’une préparation à l’heure présente.

LUI

Tu es donc heureux ? Mais tu vas l’être bien davantage. Il y a des choses que les hommes ont toujours fait semblant d’ignorer. Quand tu les auras entendues de ma bouche, tu auras reçu en même temps le courage de les redire, et cela te vaudra une gloire éternelle, une gloire qui durera autant que la terre elle-même, peut-être autant que la civilisation dont tu fais partie.

MOI

N’est-il pas une autre éternité, une vraie éternité ?

Mon maître, car je sentais maintenant que cet ami ancien était mon maître encore plus que mon ami, mon maître voulut bien sourire en me regardant avec une tendre ironie, mais il ne répondit pas à ma question.

Allons, dit-il, après un moment de silence, nous promener au Luxembourg.

MOI

Y pensez-vous ?

Cette fois il voulut bien rire. Il riait doucement.

Nous fîmes tout le tour de la sombre église, pour sortir par la rue Palatine. Je remarquai qu’il ne prit point d’eau bénite, et même, comme j’avançais la main vers la conque, il murmura :

— Inutile.

La nuit était complète. Nous gagnâmes en silence la rue Servandoni. Les rares passants nous croisaient ou nous dépassaient sans émotion, sans curiosité aucune. Une jeune femme cependant, qui descendait lentement la rue, considéra mon compagnon avec des jeux qui me semblèrent ardents. Peut-être que, s’il avait été seul, elle eût été encore plus hardie. Une idée plus folle que les regards de la jeune femme me traversa l’esprit.

— Elle vous a regardé, dis-je, comme si elle vous connaissait.

LUI

Tout le monde me reconnaît, quand je le veux. Cette jeune femme ignore ce que je suis. Elle me croit un homme tout pareil aux autres hommes, et cependant, si j’avais été seul, son regard eût été bien plus vif, car elle désire de douces paroles, elle désire des baisers. Mais quel serait son destin, si j’avais cédé à sa muette sympathie! Les femmes que j’aime perdent toute notion raisonnable de la vie, et je n’ai point encore touché leur main, effleuré leurs cheveux, que toute leur chair pleure de volupté. Si j’insiste, elles fondent comme une figue à mon soleil. Saveur douce et cruelle ! Si je me retire d’elles, elles meurent de douleur, et si je reste près de leur cœur, elles meurent d’amour.

MOI

Les mystiques ont dit quelque chose de cela.

LUI

Ils en ont montré quelque chose, mais enveloppé dans les herbes fades de leur piété.

MOI

Sainte Thérèse…

LUI

Elle a cru que je l’aimais passionnément.

Cette fatuité fit que je me détachai d’elle. C’est le cœur de femme le plus solide que j’aie jamais rencontré et, avec cela, une facilité d’illusions ! Elle crut vraiment mourir entre mes bras : j’étais bien loin. Cependant, à ce moment suprême, je la consolai d’une pensée, car elle le méritait par sa constance. Ce qu’elle a écrit d’elle-même n’est pas sans intérêt pour les hommes, mais les prêtres, qui se mirent à exciter son génie, lui inspirèrent bien des folies, telles que sa vision de l’enfer. Je ne vous dirai pas, mon ami, quelles sont les femmes que j’ai le plus aimées. Presque aucune n’a laissé de nom parmi vous. Une femme qui est aimée et qui aime ne passe point son temps, comme l’illustre Thérèse, à décrire les stations de l’amour. Elle vit et elle meurt, voilà tout.

Comme je méditais ces paroles qui troublaient un peu mon entendement, nous étions arrivés devant les grilles du Jardin. Là, je m’arrêtai, contemplant le sombre dessin des grands arbres nus. De lourds nuages noirs passaient dans le ciel, qu’un invisible croissant de lune éclairait très faiblement.

— Qu’il est triste, dis-je, ce parc, par um soir d’hiver, et plus triste encore à travers ces barreaux !

Mais la porte s’entrouvrît et nous entrâmes. J’avais vu tant de choses, entendu tant de paroles, éprouvé tant d’émotions étranges, que ce nouveau miracle ne me causa qu’une médiocre surprise. Nous étions dans le jardin.

— Allons, dît-il, du côté des roses.

.

.

Où l’on croisera du côté des rosiers, trois roses ?

Retrouvez demain à 14h la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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