« Je suis certainement ivre » par Remy de Gourmont (PG, 91) : Une nuit au Luxembourg (1907), 1

Je suis certainement ivre, et cependant ma lucidité est très grande. Ivre d’amour, ivre d’orgueil, ivre de divinité, je vois clairement des choses que je ne comprends pas très bien, et ces choses je vais les raconter. Mon aventure se déroule devant mes yeux avec une netteté parfaite ; c’est une féerie à laquelle j’assiste toujours ; je suis encore au milieu des lumières, des gestes, des voix… Elle est là. Je n’ai qu’à tourner la tête pour la contempler, je n’ai qu’à me lever pour aller toucher son corps de mes mains et de mes lèvres… Elle est là. Spectateur privilégié, j’ai emporté avec moi la reine du spectacle, témoignage que le spectacle fut une des journées de ma vie réelle. Cette journée fut une nuit, mais une nuit éclairée par un soleil de printemps, et voici qu’elle continue, nuit ou jour, je ne sais… La reine est là. Mais il faut que j’écrive.

L’histoire abrégée de mon aventure paraîtra demain matin dans le Northern Atlantic Herald et elle fera bientôt le tour de la presse américaine pour nous revenir par les agences anglaises ; mais cela ne me satisfait pas. J’ai télégraphié, parce que c’était mon devoir ; j’écris, parce que c’est mon plaisir. L’expérience d’ailleurs m’a appris que les nouvelles gagnent plutôt en précision qu’en exactitude à cheminer de câble en câble, et je tiens à l’exactitude.

Comme je vais écrire avec bonheur ! Je me sens dans la tête, dans les doigts, une rapidité inconnue…

Au premier avis des émeutes pieuses qui transformaient en forteresses nos paisibles églises, paisibles à la manière des vieux châteaux hantés, le journal dont je suis depuis dix ans le correspondant me demanda des détails, avec une certaine impatience. Comme je demeure rue de Médicis, ayant une passion surannée pour le Luxembourg, ses arbres, ses femmes, ses oiseaux, je descendis vers la place Saint-Sulpice. Il faisait doux, quoique le jour commençât à baisser. La place était occupée par des enfants qui jouaient en revenant de l’école ; tout autour, de grands omnibus vides roulaient ; un tramway veuf d’un cheval partait quelquefois, avec difficulté, cependant qu’un autre arrivait avec peine, puis tournait sur lui-même, sans grâce. Mon séjour prolongé à Paris m’a rendu badaud, autant qu’un autre. Rien ne m’étonne et tout m’amuse. Je suis d’ailleurs, de ma nature, à la fois sceptique et curieux. C’est pourquoi, levant les yeux vers l’église, mon attention fut vivement surexcitée par ce fait que les verrières du côté de la rue Palatine semblaient comme illuminées par les rayons d’un éclatant coucher de soleil. Or le soleil n’avait pas brillé de la journée et, même si le ciel eût été pur, aucun rayon, aucun reflet ne pouvait, à cette heure tardive, éclairer le côté sud de l’église Saint-Sulpice. Je songeai à un incendie, mais nulle trace ne s’en voyait dans le ciel. Il se passait certainement quelque chose d’insolite à l’intérieur. Je me hâtai vers la porte de la rue Palatine. Comme j’avançais, sans perdre de vue les fenêtres, je m’aperçus que la lueur semblait maintenant descendre le long de l’église, comme si l’on eût promené dans ce bas-côté de la nef de puissanles torches. Au moment où j’entrai, les fenêtres près du chœur commençaient à briller, celles qui reviennent du côté du portail étant maintenant obscures.

La porte poussée, je me dirigeai vers la chapelle de la Vierge, derrière le maître autel. Elle semblait illuminée comme pour une fête, et cependant je n’entendais aucun chant, aucune musique, je ne percevais aucun bruit. J’avançais à pas que je croyais précipités, mais qui étaient au contraire fort lents, car, à ma grande honte, je me sentais trembler : dans le grand silence de cette triste basilique, mon cœur, me semblait-il, battait comme une cloche. A un moment, les lumières de la chapelle brillèrent d’un tel éclat que je dus fermer les yeux. Quand je les rouvris, il faisait noir et quelques lampes seulement répandaient dans l’obscurité devenue complète les vagues
lueurs accoutumées.

Un homme était debout, la main posée sur la grille fermée de la chapelle. Tout en lui semblait moyen. Il n’avait de remarquable que la profonde attention avec laquelle il considérait la statue de la Vierge. Je voulais continuer mon chemin, désireux d’interroger quelque prêtre ou quelque sacristain, d’abord sur le phénomène lumineux qui m’intriguait beaucoup, ensuite, comme c’était mon devoir, sur les événements qui se préparaient sans doute pour le lendemain ; je voulaiscontinuer mon chemin, j’étais pressé d’en finir, car les églises ne me sont pas, surtout le soir, un séjour agréable ; je voulais m’en aller, je voulais parler, mais je me sentais attaché aux dalles, je tremblais de plus en plus, et je ne pouvais, enfin, m’empêcher de contempler l’inconnu. Je le voyais de profil. Ses cheveux, qu’il avait courts, légèreinent bouclés, me parurent châtains, ainsi que sa barbe, qui était entière, peu fournie sur les joues et modérément . Ses vêtements ressemblaient beaucoup aux miens ; c’étaient ceux d’un monsieur correct sans prétention ; il était ganté de gris, tenait à la main une canne et un chapeau rond. Je me sentais devenir fou, ne pouvant m’expliquer l’intérêt qui m’arrêtait devant une vision si ordinaire. Je ne comprenais pas davantage l’attention avec laquelle l’inconnu fixait la Vierge. Un curieux d’art eût passé vite ; un dévot se serait agenouillé. Je commençais à perdre la tête, à me sentir malade, quand cet homme, si ordinaire et pourtant si singulier, tourna les yeux vers moi. Ces yeux, extrêmement brillants, achevèrent de me troubler. Je baissai les miens, non sans avoir noté que la figure très pâle était des plus douces et des plus intelligentes. Il me sembla même discerner sur ces traits délicats un sourire d’une ironie infiniment bienveillante, comme j’en ai vu sur certains portraits de beautés lombardes. Ce sourire enchantait et intimidait en même temps. « Ce me serait un grand bonheur, me disais-je, les yeux toujours baissés, de pouvoir jouir encore une fois de ce sourire», mais je n’osais pas regarder l’inconnu qui, je le devinais, continuait, lui, de me regar- der. Je ne tremblais plus, je me sentais dans cette sorte d’état de confusion heureuse que l’on éprouve près d’une femme aimée et redoutée. Je n’attendais rien, et pourtant il me semblait qu’il allait arriver quelque chose.

Nous étions à peu près à trois pas l’un de l’autre. En étendant le bras, nous aurions pu nous toucher la main.

— Venez, dit-il.

Ce seul mot suffit pour faire cesser tout mon trouble. La voix était très agréable. Elle me pénétra d’une émotion douce. En même temps, je devins aussi libre et aussi satisfait que devant un ami très ancien et très aimé. Cet inconnu de l’heure précédente, il me sembla l’avoir connu de tout temps Je me trouvais familier avec son visage, son air, son regard, sa voix, son intelligence, ses vêtements même. Une force irrésistible m’inclina à lui répondre, et en ces termes :

— Je vous suis, mon ami.

Toute ma surprise avait disparu et quoique je me rendisse bien compte que l’aventure était singulière, j ‘étais dans un tel état d’esprit
que je ne la sentais pas comme singulière. 

— Je m’approchai de lui. Il prit mon bras et cela me parut tout naturel. N’étions-nous pas de vieux amis ? Ne l’avais-je pas connu dès l’âge de trois ou quatre ans ? Oui, et bien qu’il fût certainement beaucoup plus âgé que moi, il avait joué avec moi dans mon berceau. Tout cela s’arrangeait très bien dans ma tête. Je le répète, depuis ce moment jusqu’au matin à l’aube, c’est-à-dire tout le temps que je passai avec lui, je n’eus pas un moment d’étonnement. Ce qui arrivait, ce que j’écoutais, ce que je disais, les mouvements inhabituels de la nature, tout me sembla parfaitement à sa place.

Je m’approchai donc et, quand son bras fut passé sous le mien, que je repliai respectueusement et avec la joie d’un amant, un long et précieux entretien commença entre nous.

.

.

Quel est ce mystérieux personnage suivi par le narrateur

inconnu de lui mais visiblement si proche qu’il n’éprouve aucune peur ni angoisse ?

Retrouvez demain à 14h la suite de La Nuit au Luxembourg

Une nuit au Luxembourg / Remy de Gourmont (1907)

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s