La clef du coffret par Remy de Gourmont (PG, 88) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 39

Chapitre XXXIX

La clef du coffret.

 

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«Figurez-vous que cette clef !… Nous poserons d’abord le coffret fermé entre nous deux, puis nous l’ouvrirons, puis nous verrons… Je voudrais qu’il ne contienne rien… rien du tout…» – GOETHE, Wilhem Meister, t. II, liv. III. ch. II.

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«Nice, Vendredi.

Adieu.

Cela vous fera un roman sans conclusion, à la moderne, – car vous l’écrirez, n’est-ce pas ? Sinon, à quoi bon ? Et ainsi l’ombre fugitive s’arrêtera un instant et les passances vaines se réaliseront – oh ! bien relativement – au souffle créateur de l’Art.

Sans conclusion, – à moins que la Logique ne vous impose des devoirs supérieurs.

Sans conclusion, – mais je n’ai pas la cruauté, vous sachant dénué d’imagination, de vous laisser la torture de courir en vain après la solution des deux ou trois inquiétudes que firent surgir en votre esprit mes paroles inconsidérées. Je tiens donc à vous expliquer les quelques mystères – psychologiques et antres – qui pourraient troubler la sérénité de vos matins.

D’abord, comment je suis partie ? Ah ! ne me le demandez pas, je ne le sais plus, – mais c’est irrévocable.

Que voulez-vous ? Il m’a prise. Il fallait me prendre. Vous l’ai-je assez dit qu’il fallait me prendre et capter par de la force et de la ruse le vol de ma volonté ? Il y a de si belles stratégies qu’on se rend, non à bout de résistances, mais parce que le coup est si bien joué que cela fait plaisir. Ah ! vous croyez les femmes insensibles à l’Art ? Enfin, cela est clair : il m’a prise.

Nous valsions. Il m’emportait : Emporte-moi où tu voudras ! – C’est la première condescendance que, mentalement, je lui faisais.

C’était vers l’heure où la griserie du bal commençait à s’évaporer, à me laisser songer aux joies du sommeil. Il me demanda l’honneur (voyez, rien de prémédité, l’honneur) de me reconduire, juste au moment, où désirant partir, je craignais de partir et après l’éblouissement de me trouver seule dans la nuit. J’acceptai et l’envoyai s’assurer d’une voiture et m’y attendre. Mais il se trouva que je m’amusais encore ; il dut se passer des heures. Enfin, je m’enfuis comme Cendrillon.

Je lui avais dit d’attendre, il attendait.

Tout cela, je le crains, n’explique rien, mais la suite est bien plus inexplicable encore. Enfin, je ne veux que me justifier de tout complot et vous convaincre de ma parfaite innocence. Ce fut lui, ce pouvait être vous, – et je croyais que cela serait vous.

Voyons, est-ce ma faute ? La fleur appartient à qui la cueille.

Je puis bien vous l’avouer, à cette heure. Obscurément, je vous aimai. Ah ! ça en dit long ! Mais vous n’avez projeté aucune lumière sur ce confus crépuscule. Oui, des tentatives, des essais, des à peu près, des presque, etc., de quoi faire un traité sur l’Indécision analytique, – et puis quoi ? Enfin, vous ne m’avez pas prise, vous !

Pourquoi je n’y ai pas mis de bonne volonté ? Ah ! ce n’est pas dans nos habitudes de femmes, et, je vous l’ai déjà dit, il me semble, je fus trop punie d’un premier choix pour en faire un second. Maintenant, c’est comme dans les romances : A la grâce de Dieu ! Et pas de responsabilité.

(J’avoue qu’il s’en est fallu de peu que notre intronisation ne s’accomplît, mais il y a des moments où deviennent féroces les pudeurs les plus raisonneuses. Voyons, vous vous êtes tenu tranquille jusqu’alors, ou presque, arrêté au premier signe, désarmé au premier geste et ce jour, vous insistez ! Ne dites pas que je vous encourageai, car vous n’ignorez pas (vous qui savez si bien les femmes) qu’il ne faut pas se fier à nos encouragements : ce sont des pièges, une manière de répétition, pour se rendre compte, hors du péril, comment cela se passerait un jour qu’on serait désarmée (prenez garde aux avances une autre fois et guettez si au coin des lèvres une raillerie ne s’est pas nichée) ; ce sont des manoeuvres préparatoires, assez amusantes, car même à ce jeu d’enfants, nous sommes sûres de vaincre sans alternatives : si notre partenaire s’enhardit, ô puissance de la parole ! un mot le remet à sa place ; s’il reste froid, nous avons cette consolation qu’après tout nous n’y perdons rien, puisque la conclusion est impossible.)

Donc j’épousai, ayant dix-huit ans, celui de mon élection : eh bien ! mon grand amour d’avant fut de la haine après. Comment cette métamorphose de mes sentiments ? Ce serait intéressant, n’est-ce pas ? mais encore aujourd’hui j’en ignore le mécanisme. Je crois que je fus pareille aux enfants qui veulent un jouet, absolument, crient, trépignent, se convulsent en de vraies douleurs, et sitôt qu’ils le tiennent en leurs petites mains, le jugent, le jettent, songeant : ce n’est que ça ? Celui que j’avais choisi n’était que ça. Il aimait ma chair et la dévorait en égoïste ; il proférait d’immodestes plaisanteries, avilissait en lupercales des actes au delà desquels je sentais un infini et le possible dévoilement du mystère ineffable. Je me croyais la créatrice même de la Joie et mes gros désirs, mes désirs gros de sanglots avortaient en un travail d’ilote : je compris ma destination.

(Imaginez qu’un rire le prenait après, un rire nerveux qui durait des minutes, un rire à scandaliser l’Enfer !)

Oui, je compris ma destination et je la refusai. Je déniai une fois pour toutes le rôle de donneuse de plaisir et d’excitatrice aux effusions soulageantes. Je fermai ma porte, à jamais.

Eh bien, savez-vous ce qu’il advint ? Ce monstre m’aimait et ne pouvait vivre sans se vautrer sur les gazons de mon corps, au soleil de mes yeux. Il me pria, me menaça, se fit esclave et chien : je fus sourde. Nous luttâmes maintes fois, mais j’avais avec la force de mes poignets, qui sont de fer, la force de ma volonté, qui est d’acier, et je le couchais à mes pieds et je le piétinais et je crachais sur son sexe. Cela dura une année, une longue et odieuse année.

Enfin, à l’anniversaire du premier refus, avec des larmes d’amour dans la voix, mais un certain calme assez noble, il me supplia encore, un revolver tourné vers sa poitrine: « – Non, jamais !» Il tomba, et je compris que ce n’était pas sa faute.

Vous trouverez la suite dans vos souvenirs :

Résolution de ne plus jamais choisir ; résolution, en une seconde et telle occurrence, de me sacrifier, moi, en expiation du premier meurtre. Sur ces deux points, nous avons, je pense, épilogué jadis.

Voilà tout le poison que je versai, d’une inconsciente main.

(Ah ! un jour vous m’avez bien refroidie, en hésitant à me garantir mon lendemain. Un oui net et spontané me jetait en vos bras immédiatement.)

Samedi.

Voici la légende de la chambre au portrait: «Tout homme qui couche dans cette chambre voit, au cours de la première nuit, la vieille glace verdie lui refléter le portrait de celle qu’il doit aimer. Il n’est mariage, il n’est fiançailles, il n’est liaison, il n’est serments qui tiennent : la magique image s’impose et c’est comme un envoûtement.»

Pouvais-je vous dire cela, même en riant ?

Ah ! il n’est pas écrit que la possession sera réciproque.

J’avoue que votre vision lunaire où je me reconnus, m’impressionna. Je vous crus longtemps destiné à me conquérir. La tradition ancienne et irraisonnable m’obsédait ainsi qu’une prophétie. Si vous l’aviez connue, dites ? en quels rets de mystère vous me captiez ! car les femmes courbent volontiers leurs caprices sous la Fatalité qui les sacre tragédiennes. Songez donc ! Être l’élue des siècles et des obscurs décrets de la Nécessité ! Tomber en des bras inévitables ! Subir une exceptionnelle loi, fabriquée tout exprès ! C’est ça qui vous rehausse l’état de femme et donne de la valeur au sexe.

Enfin, ô analytique romancier, vous n’avez su jouer de rien !

Vous l’écrirez, n’est-ce pas votre roman ? Eh bien, je refuse de le lire, parce qu’il sera plein de naïvetés pénibles. Naturellement, vous glorifierez votre intelligence, votre sensibilité et votre connaissance des âmes, et puis de la négation, le détachement…

Pourquoi m’avez-vous désirée, alors ? Si rien n’existe en dehors de vos imaginations, quel fantôme poursuiviez-vous ? Il faudrait pourtant s’entendre et se renseigner sur la qualité des mensonges que l’on affronte. Quel réveil au harem des ombres, parmi les formes que vous avez assassinées, barbe-bleue de l’idéal ! Les avez-vous comptées ? Je suis la septième, à n’en pas douter, celle qui ouvre l’armoire aux secrets… «Et ils lui passèrent leur épée au travers du corps.» Ainsi la Vie a tué le Rêve. Adieu.»

P.-S. D’ailleurs, ce n’est pas, sachez-le, n’importe qui. M. Renaudeau va publier son drame – si émouvant, si plein de génie. L’autre soir, chez la comtesse, il me l’affirma. Et cela, malgré vous, bénévole méprisant, malgré vous qui l’aviez déprécié, – sans le connaître ! Enfin, chacun… Enfin, enfin !»

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 40 : Le repos final !

 Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

 

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