L’adorant : 6, memorare par Remy de Gourmont (PG, 86) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 37

 Chapitre XXXVII 

L’adorant : 6, memorare.

 

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«Memorare, pia Virgo, non esse auditum a sæculo quemquam ad tua currentem præsidia, tua implorantem auxilia, tua petentem suffragia, a te esse derelictum.» SAINT BERNARD.

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– Seigneur, seigneur, chut ! écoutez ! fit Veltro pendant la montée de l’escalier de la Tour. N’allez pas me vendre surtout ! Je crois bien qu’on intercède pour vous, car l’affaire était vilaine, si je m’y connais. Demain, seigneur, demain, entendez-vous l’ordre viendra de vous ouvrir les portes, je le sais, mais chut !

– Comment ? interrogea Guido tout tremblant, demain je serai libre ?

– Oui, seigneur, mais en voilà assez sur ce sujet. Seulement, je crois que votre seigneurerie doit un présent à notre sainte madone. Elle a récompensé votre dévotion, elle a intercédé ; c’est elle, je suis sûr que c’est elle…

– Merci, Veltro, tu es un brave homme. Les premiers ducats qui me seront restitués seront pour la Novella, les second pour toi.

Il se hâtait vers l’accoutumée vision, mais ses jambes ployaient, ses mains glissaient sur la corde d’appui, son coeur battait comme l’éternelle horloge, il lui fallut l’effort d’une suprême volonté pour vaincre l’éblouissement, gravir les dernières marches, aller tomber à genoux près de la balustrade.

Là, plein d’angoisses, étourdi par le soudain roulis qui secouait la Tour, comme un navire au milieu de l’orage, il se sentit défaillir, puis ses yeux se troublèrent, il pleura.

Indifférente comme une madone, la Novella le regardait pleurer.

Alors, sans autre transition, il sentit en son âme la colère des amants congédiés.

– Que t’ai-je fait ? Trouves-tu que je ne t’ai pas aimée d’un amour assez insatiable ? Voyons, tu sais bien que je t’appartiens: souviens-toi du pacte ! Veux-tu que je t’appelle parjure ? Es-tu femme, tout de même ! Femme, mais madone, et je n’ai pas d’injures assez métaphysiques pour t’atteindre. Cependant, n’abuse pas de ta virginité, tu te ferais dire des choses désagréables. Tiens, nous allons transiger : prends-moi comme orphelin. Après nous verrons.

Indifférente comme une madone, la Novella le regardait toujours.

«Ah ! songea Guido, elle est inflexible. Son coeur est un décret éternel. Je raille celle qui était avant le Temps, quelle stupidité ! et je m’abîme en des sarcasmes blasphématoires que son fils me comptera un jour. La passion m’égare, mais la passion avant tout.

– Novella ! madone adorée, écoute-moi. D’autres fois, tu fus plus clémente. Je t’en prie, parle-moi, fais-moi un sourire. Non ? Rien ? Ah ! que je suis abandonné ! Songe que je n’ai que toi. La ville blanche éparse à tes pieds divins, la mer bleue, ta soeur immortellement mourante, le firmament moins pur que ton âme inviolée, les roses qui sont le parfum de ta pensée très chaste, tout ce qui est charmant dans la nature, je l’aime comme une émanation de toi, comme un perpétuel mois de Marie Ah ! je te réciterai le rosaire de mes douleurs, et je me crucifierai à la fin pour te plaire ! Tu devrais au moins me savoir gré de ma réserve : quand tu es venue me voir, n’ai-je pas été convenable ? Pourtant, tu m’aimais ce jour-là, et si j’avais bien insisté, ô Vierge permanente ?…

Que tu es belle ! Ah ! beauté thaumaturge, beauté tabernaculaire ! Ah ! ce n’est pas en vain que l’Infini a résidé dans ton sein : ton sourire en est imprégné à jamais. Mais tu ne veux plus sourire…

Par pitié ! sois réconfortante, puisque c’est écrit dans tes antiennes. Vas-tu, maintenant, encourager le scepticisme ? Si tu es vraiment la consolatrice des affligés, prouve-le, car je suis plein d’affliction. Oui, je sens que c’est un raisonnement misérable: tu fais ce que tu veux et ta grâce auxiliatrice n’est dévolue qu’aux bonnes volontés. Je raisonne trop. Ce n’est pas ainsi que l’on touche le coeur d’une femme, ô femme entre toutes les femmes, n’est-ce pas ?

Avant de mourir, je voudrais, néanmoins, te rappeler encore ceci: «Souviens-toi qu’on ne t’a jamais implorée inutilement !» Si tu n’as pas de condescendance pour mon amour, aies-en pour ma folie. Ne t’aperçois-tu pas que je divagues, et à quel point. Que veux-tu, c’est comme ça quand on aime !

Ainsi, nous allons nous quitter…

Ah ! pourpres virginaux ! sidérales aurores ! Ah ! matinées précoces et tardives tendresses ! Illusoire univers, va-t’en, Satan honteux qui gêne mes caresses! Elle a souri! Encore, encore! Elle m’ouvre ses bras! Ah! Dieu! est-ce possible? Oui, je savais bien. Ah! théurgie des mots, rien n’est fermé aux incantations verbales. A quoi tient le bonheur ?

Elle m’ouvre les bras, elle m’aime. Me voilà, me voilà. Comme je vais t’adorer, comme je vais te réciter de belles litanies et toutes les oraisons essentielles ! Me voilà, me voilà. Rien ne me séparait de toi que ta volonté, et ta volonté m’accepte, enfin lavé des souillures humaines par le baptême du sang. Joie plus indéfinissable que l’immaculée conception, la Vierge des vierges ouvre au pécheur les portes d’ivoire de l’amour pur…»

Songeant de telles choses, Guido enjamba la balustrade, précipité vers la madone qui, souriante et les bras inclinés, attendait. – Ave, Rosa speciosa !

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 38 : Orgueil !

 Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

 

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