Colère par Remy de Gourmont (PG, 85) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 36

  Chapitre XXXVI

Colère.

 

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«Lui ne vous connaît plus,
Vous, l’Ombre déjà vue
Vous qu’il avait couchée en son ciel toute nue
Quand il était un Dieu…»
TRISTAN CORBIERE, Les Amours jaunes.

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C’était la bonne qui demandait des nouvelles. Elle ne savait rien, ne comprenait pas. Madame était rentrée, certainement, mais le lit n’avait pas été défait, seulement foulé, comme si elle s’était reposée toute vêtue. L’armoire au linge était restée ouverte et la table de toilette dans un désordre inhabituel, car Madame ne manquait jamais de ranger soigneusement toutes ses petites affaires.

– Je me dirais, continuait-elle : Madame est partie en voyage, comme ça, au pied levé, mais je n’ai pas retrouvé la robe de bal. On ne va pas loin en robe de bal ! Enfin, quand je suis descendue à sept heures, les choses étaient telles que je vous les dis et depuis j’attends, mais bien inquiète, je vous assure. Alors, Monsieur ne sait rien ?

– Rien, répondit Entragues. Elle a du rentrer vers quatre heures et demie, au plus tard cinq heures. Mais voyons, si elle était partie en voyage, il manquerait au moins une robe de ville, un chapeau, divers objets indispensables, et surtout un sac de voyage, une valise.

– Les sacs, les valises, les malles sont en haut dans un cabinet noir, près de ma chambre ; il faut passer par chez moi pour y entrer. Quant aux robes et au reste, l’armoire est fermée à clef et je ne sais pas où sont les clefs, mais Madame les porte toujours sur elle.

Entragues reprit :

– Elle est rentrée, vous en êtes sûre ?

– Elle est rentrée. Hier, après le départ de Madame, j’ai mis tout en ordre, j’ai même retapé le lit où elle s’était jetée un instant après dîner. C’est l’usage de Madame quand elle va au bal. Et ce matin le lit était foulé, foulé. Madame n’est pourtant pas lourde, et à l’ordinaire, quand elle se lève, c’est à peine si on voit la place de son corps.

– Eh bien, fit Entragues, en donnant à la bonne son adresse et quelque rémunération, si vous apprenez quelque chose, venez me le dire. Je suis aussi inquiet que vous, Azélia. Venez de toute façon, demain matin, j’aurai peut-être des nouvelles.

Il sortit. Dans la rue, son calme se troubla.

«Je suis joué, criait-il, indignement joué !»

Il ouvrit si violemment son parapluie que la soie craqua de partout ; alors il le brisa sur le rebord du trottoir, le jeta dans le ruisseau, et sous l’épaisse et glaciale brume, gagna l’extrémité du boulevard Saint-Germain, près du quai Saint-Bernard.

Là, dans un impasse, entre des baraquements, s’érigeait une petite maison meublée, peuplée d’étudiants russes et dénommée Hôtel de Moscou.

– M. Moscowitch.

– M. Moscowitch est parti ce matin pour Nice. Monsieur veut-il son adresse ? Grand Hôtel des Deux-Mondes.

– Merci.

L’hôtel est bon, bien situé. J’y ai vécu une agréable semaine, l’autre hiver. Si j’avais pu prévoir votre décision, madame, je vous aurais recommandé la chambre que j’occupais, la vue y était délicieuse par les fenêtres ensoleillées. Hé ! il y a juste un an à pareille date. Ah ! me voilà tranquille !

Il remonta jusqu’au boulevard Saint-Michel, lentement sous l’impitoyable pluie qui, maintenant, tombait en fines et pénétrantes aiguilles.

«Imprudent, ce Russe, d’avoir donné son adresse d’avance ! Car enfin, je pourrais aller troubler d’un duel facile à rendre inévitable, la paix première de cette lune de miel improvisée. Ainsi, à minuit, elle me donne rendez-vous pour le lendemain soir chez elle et à cinq heures du matin elle s’abandonne à Moscowitch sur son lit en toilette de bal (le lit foulé, foulé, c’est assez clair), et à sept heures et quelque chose, les deux amants prennent le rapide pour Nice. Ou bien c’était concerté, et elle m’a leurré bien vilainement ; ou bien, comme je pense, il s’agit d’un impromptu et c’est faire bon marché d’une pudeur d’âme que l’on invoquait pour me repousser. Il est évident que Moscowitch l’attendait à la porte de l’hôtel Aubry, dans une voiture et qu’elle s’est laissée enlever. Ah ! c’est un adroit coquin. J’ai bonne envie d’avoir quelques détails. Si vraiment il avait suivi mes ironiques conseils ; si le plan que je lui dressai fut bon, je serais… je serais vraiment au-dessous du plus naïf collégien. Hé ! il me reste une satisfaction de dilettante : je n’ai pas gagné la bataille moi-même, mais pareil au chef d’état-major général, j’ai ordonné la marche de la victoire. Oui, en somme, je serais l’organisateur de ma propre défaite… Voyons il s’agit de produire un raisonnement strict et de ne pas se perdre dans les méandres de l’analyse. Une preuve ? Il n’y en a pas, ou pas encore. Je dois, jusqu’au bout, respecter la dignité de mon sentiment. Coïncidences, vraisemblances, mais enfin, elle me donnera bien une explication. Alors, je jugerai. Quels reproches ? Elle a suivi son plaisir.»

Il entra dans un café où de chauds alcools le réconfortèrent. A ce moment il s’aperçut qu’il était transpercé de froid et qu’un frisson agitait ses mains. Ce n’était pas de froid seulement qu’il tremblait, mais son orgueil n’en voulait pas convenir et fièrement se drapait dans le manteau de l’ironie. Il n’admettait même pas que son coeur pût saigner sous une réelle blessure ; les douleurs où il daignait étancher sa soif originelle de souffrances étaient divines, spontanées, et non l’oeuvre d’une main humaine. L’art de se mettre lui-même en croix, de se stigmatiser, comme un visionnaire, de mener en d’effroyables tortures, vers une agonie lente, son coeur labouré de morsures, l’art du bourreau de soi-même, il le possédait à un haut degré. Il avait volontairement sué des sueurs d’angoisse, mais que d’un mignon coup de gantelet une femme vint lui enfoncer dans le crâne la couronne d’épine, non, non, non ! – «Car enfin, pour souffrir, il faut y mettre de la bonne volonté, il faut être complice, et c’est une grâce que n’obtiendra jamais de moi aucune créature.»

Tout bonnement, il songeait :

«Du moins cela fut bref et en trois mois, on en vit le commencement, le milieu et la fin. Il y a en cette trilogie de zodiaques des jours à revivre. Ainsi, cette première rencontre que, traîtresse, elle me rappelait elle-même, hier soir. Des sensations résiduelles vibrent encore dans mes nerfs et voilà que j’entends «le vent passer, remuant les feuilles sèches». Puissent-t-elles sonner aussi en tes oreilles, Sixtine, et le bruit de leur poursuite, assombrir, comme des claquements de crotales, le «paysage choisi» où s’émeut ton âme captive ! Tu demandais à être volé, trésor : eh ! bien, te voilà prisonnier de la chair, adore ta prison, tes chaînes et ton geôlier.

Ce voyage me fut l’occasion d’un retour sur ma jeunesse : ces revies sont des anthologies, mais s’il fallait relire le livre entier, lettre à lettre ! Oh ! non, oh ! non. Et pas plus que le marchand d’almanachs de Léopardi, je ne donnerais mon consentement: «Oh ! non ! monsieur, mais une autre, une toute neuve !» Ah ! coeurs oxydés qui aspirez après la virginité d’une nouvelle frappe, vous y tomberez, au creuset ! Ah ! nous jouirons de la dévorante liquéfaction, patience: et nos molécules rentreront dans la matrice et d’autres monnaies de la divinité continueront, par l’espace, notre circulation brisée, – d’autres monnaies éternellement les mêmes !

Misères de la logique : ces trois mois de ma vie sont dominés par une absurdité qui en détermina l’ordonnance, un jeu lunaire dans une vieille glace usée !

Sixtine, vous seriez bien aimable de me dire cette légende, maintenant que vous n’avez plus à réserver le charme des mystères, celle-ci et l’autre, vous savez bien celle du poison ! – Ah ! dire que je ne les saurai jamais, – non plus que la couleur de vos yeux quand ils se rouvrent à la lumière matinale !

Quand je rentrai chez moi, «dans ma chambre agrandie», c’était fini, vous me possédiez. Mais sachez que cela ne fut pas sans luttes intérieures et que bien des connaissances, déjà anciennes, se partageaient un coeur large et profond. Ainsi tenez, vers ces époques, Mme du Boys n’était pas sans attraits pour moi, en sa naïveté si ingénuement perverse, – et si vous n’étiez pas venue, j’aurais peut-être fait avec elle un second petit voyage en Suisse. Ah ! mais vous l’avez singée ! Sixtine, votre dignité a consenti à un subreptice envolement ? Envoyez-moi par la poste un bouquet de violettes ! – Moi, je vous aurais appris le jeu des transcendantes plaisanteries, et cela vous eût fait du bien. Vous êtes trop sérieuse, vous accomplissez vraiment trop ! Vous prenez l’accident pour la destinée ; ce n’est qu’un fragment. Secouez donc la poussière d’éternité que l’illusion a semée sur vos ailes ! Avez-vous seulement pris un billet aller et retour ? C’est économique et cela donne de la valeur au paysage, car, sans cette précaution, on ne penserait jamais à le regarder : – Nous avons bien le temps !»

Si nous étions partis ensemble, d’abord nous ne serions pas partis du tout, car à quoi bon se mouvoir, puisqu’on demeure, en tout lieu, identique, à soi-même ; – ensuite, comme je sais à quoi m’en tenir sur les validités charnelles, je vous aurais ménagé d’irritantes surprises; ensuite… – eh bien, mais n’est-ce pas mon droit de croire que moi seul je pouvais jouer le rôle ?

Avant d’avoir trouvé, en vos gestes, le tacite consentement de votre bon vouloir, – consentement bien momentané, à ce qu’il paraît, -mon amour déjà se parallélisait, incarné dans Guido della Preda. Son sort, à cette heure, m’inquiète sérieusement pour ses jours. Sixtine, vous avez un assassinat sur la conscience (cela fera deux), car si je n’en meurs pas, c’est que la mort de Guido m’aura sauvé la vie… Oui, il faut qu’il meure à ma place…

Je vous ai revue. La soirée se para d’une minute charmante, diamant unique dont le resplendissement n’a pas quitté ma nuit. Ce fut quand… non ceci est dur. Ah ! dans l’éclosion de cette pierrerie, il y avait tout un orient de fantasmagories psychiques. C’était plein de douceurs et de tiédeurs et de langueurs. De telles minutes n’ont pas de lendemain ; aussi vaut-il mieux ne jamais les avoir vécues. On court après leurs soeurs qui se promènent sur le cadran et cela peut mener loin, jusqu’au fond des enfers où de mornes suppliciés gémissent le nessum maggior dolore.

En d’ultérieures causeries, vous m’apparûtes telle qu’une amazone fière, intelligente et sensuelle. La sensualité est le ferment de la nature féminine : sans ce don décisif, il peut y avoir des anges, il n’y a pas de femmes. Mais il est bien vrai que je n’ai pas su en éveiller la puissance et mon magnétisme s’est heurté à de soudaines neutralités. Vous n’êtes pas une femme de bonne volonté : votre fierté même vous induit à d’inopportunes résistances dont la force seule aurait pu avoir raison. C’est là qu’on est dupe de son intelligence ! Il faut avoir celle de la rejeter, à de certaines heures, comme un manteau ou comme la chemise de la Romaine. Car, ce ne fut pas la pudeur qui n’affère qu’à l’extrême jeunesse ou à l’ignorance première: non, ce fut bien l’intelligence. Vous avez voulu comprendre et sentir en même temps, et pour cela, vous vous êtes appliquée à garder votre présence d’esprit. Voyez comme cela se rencontra : je fis, de mon côté, avec moins de peine peut-être, le même effort. Nous savions très bien tous les deux ce que nous voulions et nos volontés, faute d’un peu de salutaire inconscience, s’annihilèrent dans leur immobile virtualité.

Rien de plus. Voilà de suffisantes illuminations.»

(Ce fut une infraction à ses habitudes, – mais un besoin de personnelle sécurité lui imposait de jeter par la fenêtre une moitié de lui-même, pour sauver l’intégrité du reste : en quatre heures de nuit, il atteignit le point final de ce qu’il appelait maintenant «une folle anecdote».)

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 37 : L’adorant : 6, memorare !

 Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

 

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