Lyrisme par Remy de Gourmont (PG, 83) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 34

Chapitre XXXIV

Lyrisme.

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« Quand le monde fait peur, quand la foule fatigue. Quand le coeur n’a qu’un cri : – Te voir, te voir, te voir ! » – Mme DESBORDES-VALMORE.

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Levé tard, goûtant par la fenêtre aux rideaux soulevés le charme hivernal d’un pâle soleil de midi, Hubert se complaisait dans la demi-inconscience qui suit, après une nuit désheurée, une extrême fatigue physique. Son anémie de végétal transplanté, combattue et presque vaincue pur un régime tout provincial, se réveillait en de tels matins ; il se sentait des langueurs de poitrinaire et des mélancolies d’adolescent.

Le sommaire et substantiel déjeuner organisé par sa bonne fut moins pour ses organes fatigués un réconfort qu’une griserie. La fumée d’une seule cigarette lui tourna la tête : il acquérait, sans l’avoir cherchée, une béatitude exquise. C’était comme un état nouveau de la matière animée : l’état fondant, – jouissance spéciale réservée aux dormeurs paresseux et aux tardifs déjeuneurs. Brève, ainsi que tous les délices, elle ne tarda pas à décroître, mais lentement, transformée à mesure en une agréable sensation de paix.

Alors, allongeant le bras vers sa Bible gothique, il fit sauter le fermail de cuivre et il lut, dans un nuage de bleuâtre fumée, buvant à petits coups du café très fort, les aphorismes de l’Ecclésiaste.

Lecture décidément bien faite pour élever un sage très haut par-dessus les autres hommes, coupe où l’on boit le néant tout aussi sûrement qu’en une cupule de lotus, ah ! idéales banalités, écrites, à n’en pas douter, pour les lendemains de fête !

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FORTITUDE

«Pauvreté, labeur, corporelles misères, saignantes blessures des coeurs, amertume du pain et du vin,

Repos, souplesse, floraisons, étreintes, chaleur des repas joyeux,

Et tout, et toutes les vibrations,

Les lumières cérébrales :

Tout cela nous est indifférent, depuis le commencement jusqu’à la fin,

Car il y a un commencement et il y a une fin, et, Dieu merci, la douceur du néant est faite pour tous.

Nous avons confiance dans la transcendante bonté du Créateur : il ne prolongera, au-delà du terme humain, ni nos peines, ni nos joies.

Et pas même un haussement d’épaules, et quant à se fâcher contre les lois éternelles, nous sommes bien trop spirituels, – et puis nous avons le sentiment des convenances.»

* * * * *

Il était las, aussi las que Sixtine, de cette obscure passion. La nuit de leurs coeurs avait besoin vraiment de quelques éclairs. Depuis huit jours, elle se recueillait, mais comme une femme ou comme une fleur qui au montant de l’orage rapproche au-dessus des pistils sacrés ses tremblants pétales; le danger passé, ils s’écartent d’eux-mêmes et reçoivent avec joie la fugitive caresse des pollens voyageurs.

«Autre réflexion moins métaphorique : le Russe a certainement fait de positives avances et dans ses plaintes le magique mot de mariage a dû, comme un écho, revenir et résonner. Magique, il le croit. Moi, je ne sais. Elle doit tenir à garder une certaine liberté d’allures et le personnel logis d’une femme déshabituée du partage de l’air ambiant. D’ailleurs, jamais je n’ai surpris, dans les sous-entendus de ses phrases, la moindre allusion à un désir matrimonial. Je ne crois pas qu’elle voulût clore d’un aussi banal épilogue, l’avenue indéfinie de nos rêves communs. Nous ne pouvons pas ériger cette barrière au milieu de notre vie, partager en doux adverbes, avant, après, la perspective de nos désirs, sphinx étages vers les horizontales profondeurs du ciel !

Eh ! je regrette que telle ne soit pas pierre où son pied a buté, car je comprendrais, du moins.

Enfin, elle n’avait qu’à me répondre. J’ai été, je pense assez précis et s’il fallait des actes plutôt que des paroles, ne me suis-je pas livré à des actes ?

Tentative assez malheureuse !…

Ah! je suis las, aussi las qu’elle est lasse !»

* * * * *

«Si tu ne veux pas boire la rosée que j’offre à tes lèvres dans le creux de ma main, quelque bête passera plus hardie ou plus sage qui se rafraîchira le coeur à ce breuvage d’amour.

Viens pendant qu’il est matin et pendant que l’animalité dort dans les bois !

Viens vagabonder dans les herbes mouillées : je secouerai sur tes cheveux blonds des pluies de perles et des neigées de diamants !

Viens et tu exulteras de joie, viens, la traîne de ta robe fera, parmi les mousses, un sillage de lumière et le soleil naissant baisera, dans sa candeur, le sourire de tes lèvres pourpres !

Viens, tu seras comme une reine au front blanc surgie d’entre les vertes ramures, et les papillons familiers se poseront sur tes oreilles.

Tu apprivoiseras la nature et à l’appel de ta bouche, mon âme, farouche comme un faon, bondira vers toi.»

* * * * *

Les analyses et les dithyrambes formulaient le même esclavage. Il voulait rendre cette femme heureuse, voir ses yeux révulsés et ses lèvres, par l’oppression du spasme, entr’ouvertes. L’évocation, soudain s’accomplit, non pas, il est vrai, sous la forme visuelle directe, mais dans un lointain de songe vaporeux et voluptueux. Agenouillé près d’elle, après les suprêmes évolutions de l’étreinte, il la contemplait.

«Vraiment ma vie s’est transférée en cette femme comme sous une puissance d’aimant, et vraiment le centre de mes forces est en ce coeur !

Les fils de mes jours, ce sont les cils blonds de ces yeux bleus et l’ombre blonde de ces cheveux, c’est le halo des lunes claires dont la réfulgence illumine mes nuits.»

Il en aurait dit bien plus long, car sa verbalité s’était déchaînée, mais la vision s’évanouit.

«Présage : Ah ! jolie bête ! ah ! jolie bête !»

Puis il songea encore.

«Tout ceci a été mal conduit. J’aurais dû, ainsi que me le suggérait Calixte, destiner cette femme au rôle pur d’une Béatrice exemptée de l’oeuvre charnelle, – mais elle n’aurait pas compris, étant femme : Béatrice, qui s’est prêtée à ce jeu sublime, était une créature de rêve, aux ordres du poète et le symbole même de sa pensée. Celle-ci devait tomber dans mes bras, ou bien d’autres bras l’auraient recueillie.

– Reste sur ton piédestal. C’est à genoux que je veux t’adorer, les mains tendues vers toi, éternellement.

– Non, je m’ennuie, là-haut. Adorateur, adore de plus près, adore avec des baisers.

Eh bien ! nous aurons, du moins, quelques moments d’agréable intimité et puisqu’il faut de l’objet du culte faire l’objet du plaisir, que le sacrilège soit complet et les voluptés décisives.

Ah ! je m’en donnerai sur ton corps des illusions. Excellente et noble substance, tu seras pétrie selon les plus transcendantes fantaisies !»

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 35 : L’adorant : 5, la visitation !

 Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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