Pantomime par Remy de Gourmont (PG, 78) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 29

 Chapitre XXIX 

Pantomime.

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«Il paraît que l’opéra était fini.» – E. et J. DE GONCOURT. Idées et Sensations.

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Entragues, esprit déductif, aimait à se retrouver à savoir où il en était. Rappeler le passé, le confronter avec le présent, déterminer la résultante des deux termes, l’avenir, il appelait cela : vivre. Rien, en effet, mieux que ces opérations analytiques, ne clarifie la conscience. Quel philtre ! On voit nettement l’état de son âme. C’est une jouissance égoïste, mais salubre comme d’ouvrir sa fenêtre, le matin, au réveil.

Il voyait des jardins froids, des arbres dépouillés de leurs illusions : pouvait-il, d’un regard, réchauffer la terre, et vêtir les arbres ?

Non, seulement il acquérait la certitude de son impuissance, immense acquisition.

D’un regard ? Il y a certainement une certaine façon de regarder les choses qui les fait trembler comme des conquêtes sous l’oeil du vainqueur. Le livre de l’universelle magie doit enseigner cela. Satan le sait. Mais Faust est en enfer. Ce dénouement fut d’un bon exemple : nous ne nous y laisserons plus prendre ! Qu’est-ce que, voyons ! de l’amour momentané au prix de la vie éternelle ?

J’étais troublé, hier, délicieusement, je dois me l’avouer, mais quoi ? c’est maintenant et non hier que je m’en suis aperçu. Hier je jouissais, oui ! dans une parfaite inconscience : il m’a fallu sortir du parterre fleuri pour sentir le parfum des fleurs.

Il est vrai que je les avais respires d’avance. Ah ! je m’en souviens. Ce n’était pas un parterre, c’était une forêt, ce qui revient au même : on peut se tromper de symbole.

Donc, il n’y a pas de présent. Mon arithmétique se simplifie. Donc ; l’avenir est incertain, puisque croyant pénétrer dans la sauvage inculture d’une forêt un peu désordonnée, je me suis trouvé dans les allées polies d’un joli petit parterre : nous y fûmes très sages, nous ne foulâmes point, d’un pied distrait, les plates-bandes et nous respirâmes les odeurs agréées par l’horticulture, avec des gestes d’assentiment très convenables. Donc, le passé seul a quelques chances d’existence.

Voilà la question réduite à la plus simple unité et la voici : cela vaut-il la peine de voyager pour avoir des souvenirs ? Tous ceux qui sont allés à Constantinople ou aux Gobelins peuvent répondre.

Mais pour revivre, il faut avoir vécu.

Est-ce moi qui vient de parler ? j’avais cru entendre une voix oraculaire.

N’importe, le point de départ de ma logique était faux, car la conclusion est absurde.

Nous sommes dans les imaginaires, c’est-à-dire dans la réalité transcendante ou surnaturelle, pourquoi donc, alors, ne pas mettre les deux pieds sur le même plan ? Ai-je besoin, pour rêver à des amours, d’avoir serré contre ma chair de la chair aimée ? Naïveté. Est-ce que Guido a touché sa madone ? Estelle une femme avec qui il ait dormi dans un lit, ou seulement joué sur un canapé ? Pourtant il y a une vraie joie d’amour à revêtir son illusoire charnalité pour aimer, en sa personne, l’intangible créature de ses songes !

Je raisonne bien, décidément. Je suis un logicien.

J’aurais dû prendre cette carrière… Ah ! voici la maison ! Déjà ? tiens, la même exclamation qu’hier soir. Je ne m’ennuie pas avec moi-même. Non, et me voilà revenu d’où je suis parti.»

Entragues haussa les épaules, songeant: «On dirait qu’il y a au-dessus de nous quelqu’un de plus fort et qui nous raille.»

Puis, il sonna.

Elle était lasse, pâle malgré le rouge des vêtements, couchée à demi dans un large fauteuil, barricadée de coussins, tout près d’un grand feu de bois, lisant, la tête renversée.

La lumière, faible et bleuâtre, tombait d’une lampe suspendue. Hubert douta qu’elle pût déchiffrer les pages imprimées et crut à une attitude, mais il se trompait : Sixtine avait des yeux de chatte, ainsi que beaucoup de femmes ; elle lisait très sérieusement les Victimes d’Amour.

En voyant ce titre sur la rosâtre couverture du volume que Sixtine à son approche avait jeté à terre, Hubert eut un moment d’angoisse :

«Je me suis trompé de femme !»

Il lui semblait que son amour s’abjectait à la promiscuité avec de banales aventures dans cette tête pourtant charmante et fine, sous cette fauve chevelure.

«Voilà ce qu’elles aiment !»

– Vous avez l’air chagriné ? demanda-t-elle.

– Oui, répondit Hubert franchement, et afin d’obtenir une réponse rassurante, c’est de voir votre grâce se plaire à d’indignes lectures.

– Mais, ce livre, je vous jure, est convenable et de plus émouvant. Je m’y plais, ainsi que vous le dites et tenez, il me serait très pénible d’en avoir égaré les autres tomes. Je l’avais cru, tantôt : Dieu merci, l’angoisse fut courte. Les voici, ajouta-t-elle en fouillant parmi les coussins, et je regrette qu’il n’y en ait que trois et d’être obligée, quand je serai au bout, de recommencer une autre histoire. Oh ! la qualité de la littérature, pour cette sorte de distractions, m’est bien indifférente : il suffit que cela soit compliqué, menaçant, absurde comme de l’impossible. C’est mon opium, ou si vous voulez, ma provision de cigares. En quoi voulez-vous vraiment, que cela m’intéresse, vos choses analytiques et… quoi ? symboliques ?

– Hier, pourtant ? hasarda Hubert.

– Hier, l’émotion esthétique était de mise. Cela s’accordait à la nuance de ma robe et à la forme de mon corsage, auxquelles, d’ailleurs, vous n’avez pris garde.

– Pardon, la nuance était capucine claire et la forme bretonne. Vous aviez l’air d’une sévère châtelaine de jadis comprimant dans un rigide corselet des seins matés par la pénitence.

– Oui, mais vous avez agi comme si j’étais incorporelle et vêtue seulement des charmes de mes vertus. Je vous préviens, Monsieur, qu’en telle autre occasion de sortir avec vous (occasions bien improbables !) je revêtirai le plus strict noir de la plus stricte robe de laine.

Elle continua après avoir remué distraitement les charbons du foyer :

– C’est bien fini la joie des jolies robes. Je voudrais un uniforme costume ainsi que les religieuses, pas trop messeyant, afin de ne pas ennuyer mon oeil dans les glaces.

– Le noir, dit Hubert, conviendrait, mais pourquoi ce renoncement ?

– Pour que la gaîté extérieure ne fasse pas un contraste menteur avec la nuit de mon âme… Je n’aurais pas dû vous recevoir ce soir, je suis triste à mourir.

– Vous me l’aviez promis.

– Ce n’est pas une raison. On m’a fait, à moi, de plus importantes promesses et on ne les a pas tenues. Je n’ai pas de rancune, seulement du regret.

– Laissez-moi vous aimer ?

– Et à quel propos ? demanda Sixtine, en s’érigeant droite et comme stupéfaite dans son fauteuil.

– Cela vous consolera peut-être.

– Oh ! faites, mon cher ce qu’il vous plaira, je suis patiente et passive, mais, je vous en préviens, vous vous y prenez mal.

– Vous êtes, reprit doucement Hubert, si décourageante ! Ainsi, hier soir, vous auriez pu me laisser entrer avec vous…

– Vous l’ai-je défendu ?

– Vous me l’avez refusé.»

Elle haussa les épaules.

– Vous ai-je défendu de retenir la porte quand je l’ai poussée ? Vous ai-je défendu de sonner pour votre compte si le premier stratagème n’avait pas réussi ? Vous ai-je défendu de vous hâter après moi pendant que, lentement, je montais les marches ?… Hier, il fallait entrer, et aujourd’hui il faut sortir… parce que, ajouta-t-elle vite, je suis malade et disposée à me mettre au lit. Ce n’est pas un spectacle idéaliste, je ne vous y convie pas. Votre pudeur en souffrirait et peut-être la mienne. A bientôt, revenez, ne manquez pas de revenir.»

Sans répondre à de telles impertinences, Hubert se leva et violemment l’emprisonna dans ses deux bras. Elle ferma les yeux, il les baisa ; il baisa la bouche : Sixtine, d’un brusque sursaut, se dressa à moitié, puis ils retombèrent enlacés sur les coussins. Là, profitant de ce qu’un des bras lâchait son étreinte pour descendre le long du corps vers le bas de la robe, elle se dégagea entièrement (c’est le moment où il faut de la complicité), et debout, les bras croisés, elle regardait ironiquement Hubert encore à genoux.

Cette fois ce fut elle qui marcha vers lui.

Elle le prit par la main, le conduisit sous la petite lampe suspendue et, muette, lui montra du doigt deux ou trois significatives rougeurs qui se gonflaient au coin de sa bouche :

– Ne dites pas un mot, je vous en prie, allez. C’est peut-être dommage… mais je n’ai pas l’âme à la tendresse ce soir… Vous auriez dû vous en apercevoir, mon cher, rien qu’à la couleur de ma voix…

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 30 : L’homme et la jolie bête !

 Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

 

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