« Pornographie des plaques »… extrait de Fukushima : récit d’un désastre par Michaël Ferrier

 

« A Kyoto, on ne fait pratiquement rien, que l’amour. On n’a rien dit d’un tremblement de terre quand on ne parle pas aussi de son effet érotique. Ah, faire l’amour quand tout tremble autour de vous… Personne jamais n’en parle, et pourtant, la leçon du séisme, avant d’être morale, idéologique, sociologique ou politique, enfin bref tout ce qu’on voudra, est d’abord et avant tout physique. Votre corps soudain ne répond plus comme avant, vos cinq sens se mettent ou se remettent à vibrer comme jamais, vous retrouvez des joies insaisissables, vous découvrez des plaisirs insoupçonnés.

Il faut le dire : l’immense trépidation qui s’est emparée du monde a sa charge mortelle mais aussi une vertu érotique. Pornographie des plaques : tous ces blocs qui se chevauchent, ces cavités qui se réveillent, ces failles qui s’ouvrent et se déplacent en appellent d’autres, à l’intérieur de votre corps lui-même. Alvéoles, ventricules, oreillettes ! Erotisme souterrain, qui remonte soudain en surface, souverain. Avec Jun, depuis le 11 mars, nous faisons l’amour merveilleusement. Entrelacés, emboîtés, ambouchés, l’un sur l’autre et l’un dans l’autre, nos bras, nos mains, nos bouches, nos jambes ne nous suffisent plus. J’y vois la traduction interne, physiologique, du grand séisme. Ce n’est pas seulement que le tremblement de terre, en frappant avec fureur, a rappelé à chacun la briéveté de la vie, sa fragilité de cristal et la nécessité d’en jouir, le plus vite et le plus complétement possible. Ce n’est pas seulement que face au désastre, chaque être humain se sente soudain renvoyé à sa solitude fondamentale, à sa condition mortelle et au sens qu’il entend donner à sa vie (beaucoup se réfugiant d’ailleurs subitement dans les vieilles recettes nuptiales, aussi touchantes que comiques) […]

Mais il y a autre chose de plus puissant, de plus ancien et de plus profond, qui dépasse et emporte les liaisons de passage comme les stratégies matimoniales. Le séisme révèle les gens, non seulement dans leurs attitudes morales, de courage ou de dédain, de cynisme, de compassion, de pleuterie, mais aussi d’une manière toute physique, physiologique. Le séisme révèle les corps, leur charge secrète, leurs faiblesses cachées et leur potentiel déroulant. Certains se ratatinent, se renfrognent, ils entrent dans la longue nuit d’eux-mêmes, se replient ou se racornissent, se réfugient dans leurs secrets. D’autres au contraire soudain comme lianes déployées, lumière des cuisses, éclat du visage, indifférents au danger et même, extrayant du péril lui-même une fraîcheur insolente – aplomb parfait. C’est comme si chaque corps, d’avoir tant tremblé, avait soudain retrouvé sa position juste, sa place exacte sur la terre. »

Extrait de Fukuhima : récit d’un désastre / Michaël Ferrier. – Gallimard, 2012. – (L’infini). – pp. 85-87

Michaël Ferrier vit à ToKyo. En dehors de l’extrait, son livre est une recension de ce qu’il a vécu lors du séisme japonais du 11 mars 2011 et une charge contre cette « entreprise de domestication » « aveuglante » des partisans du nucléaire. A lire…

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