Le frisson esthétique par Remy de Gourmont (PG, 77) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 28

  Chapitre XXVIII 

Le frisson esthétique.

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«Le style est inviolable» Ernest HELLO

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D’ailleurs, voici le printemps, ça me ragaillardit. Tu verras, disait l’acteur, avec un malicieux sourire. Tu verras. Je ne déteste pas la campagne, une fois le temps. Elle inspire des idées fraîches, souvent lucratives. C’est comme le théâtre…

– Le public semble inquiet, dit Sixtine. On jurerait qu’il ne comprend pas.

– En attendant qu’il se révolte. Il est permis de maudire l’argent, non pas de le mépriser. Comment voulez-vous, continua Hubert, inciter des hommes à la moquerie de la secrète quintessence de leur idéal. Ironiser le lucre au théâtre, c’est blasphémer Dieu dans une église.

«Oh ! l’air que j’ai, moi, Monsieur, disait l’actrice, ne signifie jamais rien…»

Ceci fut pris par Sixtine comme une allusion presque personnelle. Elle aurait voulu s’entendre apostropher d’une phrase qui permit une telle réplique. Toute l’hypocrisie imposée aux femmes protestait en ces syllabes contre la sottise des hommes qui ne devinent pas. Quand elle entendit :

«… Oui… je crois que vous avez quelques illusions sur ma véritable nature…»

Ses mains se rapprochèrent dans le geste d’applaudir. Elle se sentait capable, pareillement injuriée d’un pareil mot. On murmurait.

– Vous vous êtes trompé, dit-elle à Hubert, voici de la sympathie, si ces bruits sont, comme je crois, une marque d’indignation contre l’impudente niaiserie de cet homme.

– Je pense, dit Hubert, que l’on se fâche contre l’audace de la femme. Visiblement pour eux, elle ment à son devoir qui est de mentir et de s’en aller sans bruit vers ses amours.

… Sois honnête et sois riche, le reste est vanité…»

– Il y a une détente, remarqua Hubert. Ce coup de fouet a été reçu comme une flatterie. Ils croient, maintenant, qu’elle va lui reprocher de n’avoir pas été «honnête» et de n’avoir été riche que grâce à elle-même. On respire, on comprend. C’est bon, cela, c’est vivifiant ! Ah ! ah !

Je vous parlai des choses admirables de la terre, je vous parlai de la vraie réalité, de celle qu’il faut choisir…

Sixtine se pencha attirée par le magnétisme des nobles paroles, puis se renversa sur son fauteuil, songeuse, les doigts frémissants, sentant l’impérieux désir d’une main qui eût enveloppé la sienne. Sans remuer la tête, elle tourna les yeux vers Hubert : il écoutait, moins ému que fasciné.

«Je veux vivre ! entendez-vous, insensé que vous êtes !… J’ai soif de choses sérieuses ! Je veux respirer le grand air du ciel !»

Le même frisson esthétique, à la même seconde, les secoua : leurs respirations se précipitaient, ils avaient pâli, leurs lèvres, comme pour de muettes exclamations, s’entr’ouvraient.

Le courant électrique qui descendait le long des vertèbres à flots rapides agita leurs membres, et enfin, insciemment attirés l’un à l’autre, ils furent obligés de laisser leurs mains obéir à l’attraction des fluides.

Dès lors, l’intensité des secousses émotives doubla: leurs êtres flottaient dans un remous tiède et caressant, sous la délicieuse pluie d’une chute d’eau chauffée par un mystérieux soleil, et les corporelles fleurs de la sensualité brûlaient de s’épanouir.

Ils écoutaient, sans qu’une syllabe de la magique prose tombât hors de leurs oreilles, et tout en écoutant, ils rêvaient ; ils oubliaient «la toute-puissance des esprits inférieurs» ; ils se divinisaient, ils gravissaient, souples et légers, les mystiques échelons, sommés, maintenant, par l’illusion d’un air très pur et très dilatant respiré au sommet d’une étroite montagne, au-dessus des nuages. En vérité, ils avaient, ainsi que le disait si bien l’homme de la pièce, l’homme moderne, «le cerveau troublé» ; ils disaient au monde entier : «Vos joies ne sont pas les miennes» ; tout ce qui remuait en dehors d’eux, toutes les choses qui s’agitaient au-dessous de leur vol étaient bien réellement «enfantines et nuisibles» ; ils renouaient «avec le silence», leur «vieil ami» ;  ils criaient à la vie : «Ce n’est plus de tout cela qu’il s’agit ! Adieu !»…

* * * * *

Et à la fin, quand ils redescendirent avec le rideau dans la salle stupéfaite, le même cri étouffe sortit de leurs bouches, le cri de Hamlet :

«Horrible ! horrible ! horrible !»

Entragues, emporté par un mouvement de colère, bien peu dans le caractère de ses tous les jours, interpella ainsi un siffleur :

– Monsieur, vous êtes un malfaiteur !

Comme le coquin se contenta de hausser les épaules, tout en serrant sa clef, il est vrai, en place de la colère il sentit sourdre en lui de la tristesse et de la honte.

– Nous protesterons, dit Sixtine, en nous abstenant de la suite.

Il était neuf heures. Des gens s’étant épargné le lever du rideau, attendaient, se promenant sous les galeries, feuilletant les derniers romans  : Hubert reconnut plusieurs éminents critiques, crut lire en exergue sur le ruban de leurs chapeaux la répétition de l’aveu naïf que fait Collé dans son Journal : «J’entrepris de critiquer le théâtre, ne pouvant par moi-même y rien produire.» Ils parlaient de la reprise de la petite machine, et l’un d’eux jugea, en un style simple et neuf, que «le besoin ne s’en faisait peut-être pas très vivement sentir». Cette ironie fut goûtée.

– Nous irons à pied, dit Sixtine.

Le temps était humide, assez clément. Ils allaient par de petites rues noires, frôlés par de rares passants, en silence.

Elle lui demanda s’il connaissait personnellement l’auteur de cette pièce si dissemblable de ce qu’on entend d’ordinaire au théâtre.

– Il est mort, dit Hubert, c’était le plus noble écrivain de ce temps.

La moitié de la jeune littérature le reconnaissait comme son maître et presque tous avaient été touchés de son influence. Il y avait dans son oeuvre des pages d’une magnificence et d’une pureté de langue incomparables. Vraiment il donnait l’impression des deux âmes de Goethe et d’Edgar Poe fondues en une seule et logées dans le même être.

Sixtine s’étonna qu’il ne fût pas connu davantage, mais Hubert l’assura qu’il l’était de ceux qui pouvaient le connaître. Les autres ne seraient jamais capables que d’acquérir la connaissance verbale des syllabes de son nom, et à quoi bon ? Il en allait de même de quelques autres contemporains que nomma Hubert, mais quand les voleurs de gloire auraient épuisé leur viager, ceux-là entreraient dans la maison, le parchemin d’immortalité à la main, en chasseraient les intrus. Peut-être qu’à l’heure actuelle d’autres encore, plus inconnus, gisaient dans une cave ou mouraient grabataires dont le nom demain emplirait le monde d’une lueur inattendue.

– Eh ! Madame, songez que Jésus, qui était le fils de Dieu et dont les oeuvres et dont la parole semées dans le temps et dans l’espace ont donné quelques moissons, songez que Jésus mourut inconnu à ce point que son presque contemporain, Josèphe, petit-fils des grands-prêtres et descendant des Macchabées, capitaine général des Galiléens, l’historien de tous les menus détails de l’histoire juive, Josèphe n’a jamais entendu parler de Jésus. Je pourrais vous donner de plus accessibles exemples, mais celui-ci est primordial et ceux d’entre nous, qui subissent injustement une vie obscure, ne doivent pas s’en juger humiliés : s’ils en sont dignes, leur jour viendra et sinon, il est bien inutile qu’une lumière surgisse qui doit s’éteindre.

– Vous êtes bien orgueilleux, vous tous, dit Sixtine, vous ne seriez pas fâchés d’être, en vos misérables misères, comparés au Fils de l’Homme.

– Oh ! jamais, répondit Hubert, je n’ai rêvé d’un tel blasphème et aussi ridicule. Comme des saints et des âmes moins hautes, mais douées de bonne volonté, prennent en exemple la carrière humaine de Jésus, et se consolent de leurs souffrances méritées aux imméritées injures du Christ, il nous est bien permis d’apaiser le sentiment de nos déboires par de semblables méditations. Voulez-vous que nous prenions pour thèmes d’oraisons la vie de Socrate qui mourut ignoré des Grecs ? Voulez-vous Benoît de Spinoza ? Il fut polisseur de verres de lunettes, buveur de lait, et mourut d’inanition, non par pénurie, mais par distraction et par oubli de la nourriture, ayant autre chose à faire.

Sixtine était confondue d’étonnement qu’au sortir de communes émotions esthétiques et sentimentaires, on lui tint de si peu sapides discours. Elle essaya de remonter vers la source afin de voir, si cette fois, l’embarcation ne prendrait pas une autre branche du fleuve.

Elle parla du jeu des acteurs qu’elle trouvait parfait.

– Hélas ! dit Hubert, chez les acteurs, l’ignorance, parfois, ressemble à du génie. Qui ne sait et pourtant doit se tirer d’affaire, invente bien ou mal, a recours à des souvenirs personnels, à d’intuitifs gestes. Non, ceux que nous entendîmes sont parfaits: ils savent tout ce qu’on apprend. Surtout, pas d’imprévu: le pied se met comme ci, la main comme ça, etc.

– Au moins, dit Sixtine, ils prononcent bien et parlent clairement.

– C’est juste, mais sans conviction. Quelle femme d’ailleurs, en dehors de deux ou trois créatures d’élite…

«Moi, songea Sixtine, moi par exemple.»

– … Pourrait s’immiscer assez royalement dans ce rôle pour faire bien sentir que ce n’est pas un rôle ? Oh ! le public n’est pas si difficile. Les femmes viennent là pour se distraire, les hommes, parce que, après un bon dîner, cela donne des idées. Aux unes du pathétique, aux autres, du cantharidique. S’ils suivaient leurs penchants, la plupart des uns iraient à l’Eden et la plupart des autres à l’Ambigu.

– Je vous dois, dit Sixtine, un très noble plaisir et je vous en sais gré. Nous sommes arrivés.

Hubert, reconnaissant la porte, eut la vision de tout le temps perdu; il eut un mot qui rachetait un peu ses gauches parenthèses :

– Déjà !

– S’il n’était pas si tard, je vous aurais offert une tasse de thé, dix minutes au coin du feu qui m’attend, mais vraiment…

– Oh ! je vous en prie !

– C’est que… non, ce n’est pas possible.

– Il ne fallait pas m’y faire penser, en ce cas ! dit Hubert d’un ton chagrin.

– Vous n’y pensiez pas ? Alors, remontez jusqu’à l’endroit où vous n’y pensiez pas, et vous rentrerez en paix.

– Cinq minutes, seulement cinq minutes !

– Soyez raisonnable, je vous attendrai demain.

– Seulement jusqu’à votre porte !

– Pourquoi faire, alors ? Allons, sonnez pour moi, s’il vous plaît.

Il obéit. La porte s’entr’ouvrit, elle lui tendit la main, puis lentement, avec des mouvements de lassitude ou de regret, elle franchit le seuil. Plus lentement encore, elle poussa la porte derrière elle et se reprit à deux fois avant de parvenir à la clore.

Au moment de l’inexorable fracas, Hubert éprouva une grande tristesse. Il demeura là, quelques secondes, sans pensée, puis brusquement, une bien illogique association d’idées lui fît revoir la presque nuptiale chambre de la «noire Marceline», et dans ce conte de hasard, il devinait maintenant, sans bien savoir pourquoi, des ironies prémonitoires. Enfin, il s’éloigna, songeant aux portes qui se ferment, aux portes qui se sont ouvertes et qui ne s’ouvrent plus.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 29 : Pantomime !

 Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

  A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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