L’éducation des filles par Remy de Gourmont (PG, 76) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 27

 Chapitre XXVII 

L’éducation des filles.

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«Enamourée, tant que mon coeur étouffe !» – CIACCO DELL’ ANGUILLARA.

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Ensuite, étant sorti, des bribes de la conversation de la veille lui revinrent en mémoire, le plaisir prochain de la soirée promise le fit penser au théâtre, et il relisait mentalement quelques-uns des plans dramatiques qu’il avait conçus et rédigés.

Deux ou trois surtout le requéraient, esquissant quelques brefs tableaux de la sottise, de l’égoïsme, de la méchanceté, de l’avidité éternelle et contemporaine aux prises avec la passion concrétée en de très jeunes coeurs. Sur la scène, il ne faisait monter que des personnages simples, dominés par un vice, par une ambition, par une manie ; nulle analyse qu’à la grosse, des vraisemblances extraites avec soin de l’invraisemblable fouillis delà vie ordinaire ; surtout, des notations d’âme, allant au symbole, et pas de faits divers, pas de revirements, pas de conversion du fait d’un fait. Quel agréable spectacle, par exemple, que la légende de l’Enfant prodigue, découpée en images, ou l’histoire qu’un fabricant de biscuits fait imprimer pour sa clientèle en rose pâle sur du papier scabieux, ou tel conte populaire, ou plus haut, dans les choses saintes ou sacrées, la Passion, la Vie de la Madeleine, un récit dramatisé par un peu d’imprévu des luttes de l’Esprit contre la chair. Tout revenait là.

Proie d’une dévorante excitation intellectuelle, Hubert marchait vite, sans but que de se livrer par de naturels dénouements du monde agité qui remuait en lui, assaillait comme des grappes d’assiégeants, la forteresse de sa logique.

Enfin, comme il longeait la rue des Tuileries, près de la baraque en bois et zinc où à de certaines dates des gens exposent de la peinture; à d’autres, des jeunes filles, leurs capacités institutrices ; près de cette baraque bigorne, l’armée enchantée s’évanouit, rentra dans les limbes.

La baraque était close et la rue déserte, mais Entragues voyait la porte s’ouvrir et la chaussée jusqu’au jardin s’emplir de petites pédagogues, avec des mamans pendues à leurs cottes, orgueilleusement, et des cartons noirs sous le bras, et le teint fané, la poitrine ravalée par la constante courbure du sternum, de laides robes sans même la coquetterie du chiffon de couleur de la mendiante, des taches d’encre aux doigts, les manches lustrées au frottis sur les tables de bois, et dans les yeux, à l’âge de l’amourette avec «l’ami de mon frère» ou «le frère de mon amie», à l’âge du rêve aux étoiles, des préoccupations orthographiques !

Entre deux qui avaient des lunettes, cependant, il distingua une future femme. Elle sortait, l’air éveillé et décidé, dressant une taille rebelle aux déformations obligatoires, brune, vêtue d’un noir seyant. Un jeune homme qui se mouvait timidement parmi toutes ces jupes, souleva son chapeau en la regardant ; elle répondit par un petit signe de tête, le joignit sans vergogne et tous deux, les bras unis, s’en allaient. Vers le milieu de la rue, elle jeta par-dessus la clôture en planches carton noir, encrier, crayons, porte-plume, papiers qui volaient au vent, battit joyeusement des mains, sembla prendre un temps pour une longue respiration, puis ils s’enfuirent. Ils se hâtaient avec raison, car une laïque, avertie, courait vers son élève, l’espoir de sa cage et l’honneur de sa mangeoire ; ils se hâtaient avec raison, car ils allaient vivre.

Entragues comprit fort bien ce qui s’était passé. C’était pendant la dictée qu’un soudain coup de lance lui avait percé le coeur, faisant une brèche à la cuirasse cartonnée. Du sang avait jailli, mêlé à des règles de syntaxe : elle était sauvée !

De la forme trop plaisamment ironique que prenait l’anecdote, Entragues ne fut point satisfait. Il décida, si jamais il la révisait en vue de l’écrire, d’en faire une plus méthodique et une plus haute protestation. L’instruction donnée à des filles ne le chagrinait pas, mais seulement sa qualité : on les gavait, comme font à leurs femmes les Turcs, de farine de maïs, afin d’obtenir un factice engraissement, tandis que des nourritures fines sont nécessaires à ces créatures si faciles à déformer. Ni de la grammaire, ni de la géographie, ni de la répugnante histoire chronologique ; ni presque rien d’usité ne convenait aux femmes, mais seulement l’Ancien et le Nouveau Testament, la Vie des saints, de solides lectures mystiques, puis les poètes, les romanciers du rêve, tout ce qui peut aux heures noires, refleurir dans l’âme, à l’appel des harpes sacrées, à la sommation des baisers d’amour, sous des caresses d’enfant.

Ces imaginations l’accompagnèrent chez lui où la pluie le força de rentrer.

Il n’avait pas voulu songer directement à Sixtine de toute la journée, crainte de faner, par une cueillaison précoce, les plaisirs attendus ; elle prit sa revanche : bien avant l’heure du rendez-vous, il la tenait devant ses yeux, mais changeante et fuyante, comme une femme qui va et vient, affairée à sa toilette, qui disparaît toute blanche, reparaît vêtue de couleur, paysage d’été dont la nuance obéit au jeu transparent des nuages.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 28 : Le Frisson esthétique !

Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

 A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

 

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