S’en aller par Remy de Gourmont (PG, 74) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 25

Chapitre XXV

S’en aller.

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«Déjà il rêvait à une thébaïde raffinée à un désert confortable, à une arche immobile et tiède où il se réfugierait loin de l’incessant déluge de la sottise humaine.» HUYSMANS, A Rebours.

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Moscowitch, qui s’ennuyait, solitaire en d’obscures discussions, salua l’honorable rédaction et s’excusant près d’Entragues, sortit.

– Ah ! fit Renaudeau, nous allons peut-être savoir quel est ce nouveau fabricant de littérature dramatique ?

– Je n’en sais rien moi-même, dit Entragues, ne l’ayant amené ici que par politesse internationale.

– Et pour vous en débarrasser ? dit Fortier. Mais Renaudeau ne se laisse pas facilement circonvenir. D’ailleurs, nous allons bien voir, il m’a laissé de la copie : L’Expiation volontaire, drame en huit tableaux.» Ah ! il y a une Note explicative : «A défaut de la justice sociale, la justice intérieure châtie le coupable ; l’une a pour conséquences, l’opprobre ; l’autre, la réhabilitation ; l’une abaisse, l’autre relève. – (Un point, un trait. En lettres deux fois soulignées : ) «L’EXPIATION VOLONTAIRE SANCTIFIE.»

– Eh ! dit Entragues, c’est bien puéril, mais le texte contient peut-être d’intéressants détails.

– Oui, fit Renaudeau, une forme nouvelle légitime tous les sujets, comme un bon rétamage masque le vert-de-gris. Réclamez-vous de l’indulgence ?

– Oh ! non, dit Entragues, bien que j’aie un certain intérêt à ce qu’il se croie destiné à de la gloire. Si vous voulez m’être agréable, nourrissez-le d’illusions, jusqu’au coup de poignard final.

– Vous devenez donc méchant, Entragues ? demanda Fortier.

– Non, c’est pour jouer.

Il demanda une enveloppe, y inséra le coupon de la loge avec sa carte et, l’ayant suscrite du nom et de l’adresse de Madame Sixtine Magne, la fit porter. Dès que le garçon de bureau fut sorti, il eut un remords : peut-être aurait-il mieux fait d’y aller lui-même. Non. Si. Non. Si.

La voix de Renaudeau, qui venait de parcourir le manuscrit, arrêta ce fatigant jeu de bascule.

– Ce n’est peut-être pas si mauvais. Dès qu’il y a une philosophie dans un drame, cela paraît supérieur à ce que nous avons. Notre théâtre classique est si dénué de sens mystique ! Corneille fait de la politique, Racine, de la psychologie de laboratoire, et pour Molière, il est fermé à tout ce qui n’est pas ruse, jouissance, banales généralités de l’amour, entités vagues. Quand il veut relever quelques traits de moeurs, c’est pour asservir les femmes à la matérialité de la vie, railler la noblesse, parce qu’il n’en est pas, ou les médecins, parce qu’ils ne savent pas le guérir de son hypocondrie. Veuillot, mais Hello surtout, l’ont bien jugé  : il ferme la porte. C’est bien le théâtre d’un gassendiste.

– Vous parlez de Molière ? demanda Calixte, en entrant, c’est un misérable : il a raillé le rêve.

– Cependant, réclama Van Baël, et Alceste, et Don Juan ?

– Mais, reprit Renaudeau, s’il n’avait rien fait du tout, il serait comme Voltaire, en dehors de la critique.

– N’étaient ses ridicules paysans, Don Juan aurait du charme, dit Calixte. Mais voyez comme tout se rapetisse dans le cerveau de ce bourgeois : si Don Juan n’est pas un délicat, s’il ne choisit pas dans le vaste champ d’épis les plus beaux, les plus hauts et les plus dorés, s’il fait gerbe de tout, ce n’est plus Don Juan, c’est un coureur de jupes.

– Mais précisément, dit Entragues, s’il les aime toutes, c’est qu’il les idéalise toutes.

– Je ne crois pas, dit Calixte : Molière n’a donné des paysannes en pâture à Don Juan que pour mettre dans sa pièce la note comique : il fallait faire rire, et la première imagination venue a été la bonne. Et Alceste ? cet homme qui déteste les hommes et qui préfère la solitude à quelques concessions demandées par la vanité d’une jolie femme, cet homme trouve-t-il, au cours de cinq actes, un mot, un seul mot, qui peigne l’état d’âme d’un haïsseur d’hommes. Il n’est qu’un grincheux. Il met au-dessus de tout la joie d’être lui-même en liberté, loin du monde, et il ne sait pas le dire : il n’a pas d’âme ! Thisbé, si moquée, la Thisbé de Théophile, avec quelle grâce délicieuse elle raconte à Bersiane sa peur du bruit, de la vie extérieure, du mouvement des choses.

THISBÉ

Sais-tu pas bien que j’aime à rêver, à me taire

Et que mon naturel est un peu solitaire,

Que je cherche souvent à m’ôter hors du bruit ?

Alors, pour dire vrai, je sais bien qui me suit :

Quelquefois mon chagrin trouverait importune

La conservation de la bonne fortune,

La visite d’un Dieu me désobligerait,

Un rayon de soleil parfois me fâcherait.

 

Et que les professeurs ne viennent pas nous dire que le sentiment de la nature était inconnu au XVIIe siècle, quand on trouve encore dans ce même Théophile des vers tels :

 

Les roses des rosiers, les ombres, les ruisseaux,

Le murmure des vents et le bruit des oiseaux,

 

ou tels :

 

Chaque saison donne ses fruits,

L’Automne nous donne ses pommes,

L’Hyver donne ses longues nuits

Pour un plus grand repos des hommes.

Le Printemps nous donne des fleurs,

Il donne l’âme et les couleurs

A la feuille qui semblait morte…

 

Je ne sais plus le reste. On lit toujours les mêmes livres, acheva Calixte, sans se douter que ceux-là seuls ont un intérêt que le grand nombre dédaigne.

– Théophile, dit Entragues, est un des rares poètes français. Il est plein de délicates rêveries, je le connais bien et je l’aime :

 

Prête-moi ton sein pour y boire

Des odeurs qui m’embaumeront.

 

Le second Théophile en a parlé sans l’avoir lu. Cela se comprend, s’il l’avait connu, pourquoi aurait-il passé son temps à l’expliquer. On ne parle jamais que de ce qu’on ignore ; parler de ce que l’on sait semble inutile : on s’y ennuie et on ennuie aussi. C’est pour cela que la critique est, le plus souvent, si déplaisante quand elle est bien informée, et, le reste du temps, d’une mollesse répugnante et vomitoire.

– Ainsi celle de Bergeron, dit Calixte. Pourquoi avez-vous accepté sa dilution de niaiseries sur Verlaine et sur Huysmans ?

– Comme réclame, mon cher, dit Fortier. Virtuellement, c’est imprimé sur les feuillets bleus des annonces initiales et finales.

– Il a de l’esprit, dit Renaudeau, cela amuse : il faut vivre. Cela nous a valu plusieurs abonnements motivés.

– C’est l’homme qui fait semblant, dit Entragues. Il est aussi incapable de sentir la poésie de Verlaine que moi, celle de Molière.

– Et puis, reprit Calixte il est vraiment trop dénué de principes. Après un éreintement, il vous offre très bien, quoi ? un autre article «sérieux, celui-là et selon ses vrais sentiments». Il y a, comme dit Goncourt, des «cuistres badins». Ah ! depuis Hennequin, auquel la précision de sa méthode et la sûreté de ses déductions faisaient pardonner un absolutisme de théorie un peu dur, je ne vois rien, – que ceux de demain, ceux qui parlent encore dans le désert. C’est pourtant intéressant de lire l’opinion motivée d’une intelligence sur les oeuvres tant vieilles que neuves…

– Il nous reste la Fiction et les Vers, dit Entragues, et cela me suffit.

Dazin, qui n’avait proféré que des inarticulations depuis que ses voyelles bleues et rouges avaient sombré sous les coups de vent de la causerie, déclara :

– Rien, plus rien, et d’ailleurs, il n’y a jamais eu rien, mais on croyait, on ne croit plus. Ils ne savent pas écrire, ils ont peur des mots. Moi je les aime. Bientôt vont surgir les Abyssales, qui, en ce moment s’impriment : vous verrez c’est un chapelet de médailles où avec une certaine force matérielle j’ai relevé des profils de femmes. Je les crois d’un tolérable style. Voici de la première, les premières lignes :

«Basilisse, icône. – En la lubrique et parthénoïde incognition l’abyssale lueur du muliébrile futur vers les flammes et la brûlure chimérique ah (les ailes se déploient pour ce vol et chatoient les prunelles: la soie se froisse au froissis du charnel) ! somnole et se voilent blonds les sens cruels !

Elle.

Ci blonde l’ombre.

Sourire à la croissance des gazons vernale et les glaïeuls mourraient d’ennui le sang retourne au coeur.

Aigus déjà ? l’arachnéenne matité en déchirures et les pointes le rouge et le bouclier se décide aux auréoles jumellement ondent les Seins.»

Parmi les flocons de ce brouillard verbal, Entragues soupçonna qu’on avait voulu suggérer la naissance de la puberté et l’éveil des sens. Il savait les faciles arcanes de ces phrases tortionnées dont Dazin n’était pas le trouveur. Un tel style n’était pas absolument damnable, pourvu qu’on ne s’en servît qu’à l’occasion d’obscurité voulues et avec la glose d’un contexte.

Mortifié d’être compris par un simple analyste, Dazin s’en alla.

– Il se croit, dit Renaudeau, un Mallarmé ou un Laforgue plus subtils.

– Il n’a pas même, dit Calixte Héliot, surpris les plus élémentaires de leurs procédés.

– Les procédés d’un poète, dit Entragues, font partie de son talent : il serait bien stérile de les posséder. Mallarmé joue avec les couleurs complémentaires de celles dont il veut suggérer la vision. Si Dazin était resté je lui aurais livré ce secret et aussi que pour être un Laforgue plus subtil, il faut en plus d’une capricieuse syntaxe, d’abusives métaphores de mots rares, etc., – une spontanéité qui touche au génie.

Sortis ensemble, Hubert et Calixte s’en allèrent au hasard des rues, continuant, presque toujours d’accord, la conversation commencée à la Revue.

Cette fois encore ils ne se quittèrent qu’à l’heure de dormir, heureux de jouir l’un de l’autre, avec la certitude de se plaire pareillement, d’émettre de concordantes pensées, de ne pouvoir rien proférer qui fût pour l’un ou pour l’autre un blasphème.

Comme ils notaient le parallélisme de ces deux soirées que de fortuites rencontres leur donnaient, à brève distance, Hubert fit remarquer à Calixte la dualité dans le processus des événements :

«Quand un fait s’est produit, il se reproduit toujours une seconde fois. – C’est l’axiome. Il est évident que pour le démontrer, il faudrait se munir d’une multiplicité d’anecdotes historiques, et je ne sais si cela serait possible. Pour ce qui est de moi et de ma vie écoulée, il est d’une surprenante et d’une effrayante exactitude, si bien que je pourrais, je crois prédire environ la moitié de ce qui m’arrivera d’ici le sommeil final. Au reste, cet axiome m’est peut-être tout personnel, spécial à mon organisme. Une telle tendance à la répétition n’est la source d’aucune joie. Je veux bien que les plaisirs se trouvent doublés comme les peines et que la proportion, en somme, reste la même, mais considère l’infirmité de la mathématique appliquée à l’âme humaine: si j’ai sept douleurs pour une félicité, cela m’est moins pénible, assurément que d’en porter un double poids contrebalancé par une aussi faible duplication que celle de un en deux. Prolongées vers l’infini les deux proportions s’en iraient éternellement équilibrées, mais le plateau des peines se brise avec ses chaînes et nous écrase le coeur.

A la sommation de Calixte, adroit à faire dévier une causerie engagée sur la route des abîmes, Entragues conta à son ami quelques-uns de ses plans. Que d’oeuvres à construire ! Ce n’étaient pas les pierres de taille qui manquaient, ni les ciments, ni les accessoires, mais le temps. Il avait, prêtes à s’édifier, plus d’idées qu’un siècle n’en pourrait utiliser, et parfois ce qui ne serait jamais fait l’effrayait et le hantait comme un pullulement de gnomes. Certains matins, il avait songé à ceci : mettre dans une valise quelques livres, ses cahiers, ses notes, ses feuilles écrites et s’aller cacher, pour le reste de sa vie, en une maison bien close, sur le bord de la mer. Il la voyait, bâtie dans les dunes, entre la grève et les premiers arbres de la côte: nulle végétation tout autour que les herbes pâles, les chardons violets et les hautes ivraies des miellés ; la vue des clochers au loin, du côté de la terre ; de l’autre, la mer et un phare debout, au milieu des vents et des flots, comme un symbole. Les charrettes passent, pleines de varech, les chevaux et les hommes haletants dans le sable, attelés au labeur de la fécondation du sol, et lui les regarderait passer, attelé au labeur de la stérilisation des désirs. Vers les équinoxes, l’embrun des vagues poussées par la lune et par la tempête viendrait frapper à sa fenêtre, comme une aile d’oiseau, et les oiseaux viendraient aussi vers la lueur de sa lampe, et il ouvrirait à l’embrun des vagues et aux ailes des oiseaux. Il serait seul comme un monstre ! «Car nous sommes des monstres, mon pauvre Calixte, nous avons mis notre devoir hors de la vie ; l’âme loin des hommes, ainsi que les fabuleux dragons, nous veillons sur des trésors imaginaires, et nous le savons, et à ce néant nous sacrifions tout et même la vie ! Nous avons des coeurs d’anachorètes et nous voulons capter des femmes ! Ah ! si j’étais là où je dis, ermite dans mon rêve, solide cabane, je ferais ce que je ne ferai peut-être pas, une oeuvre. Mais, n’est-ce pas, à quoi bon ? Tiens, je voudrais aussi, d’autres fois, m’arrêter dans une habitude, me livrer ponctuellement à l’amour, me quereller avec ma femme à heure fixe, me lever tard, exténuer dans le bruit vain des théâtres l’ennui des soirs, manger des nourritures qui chargent les nerfs de vibrants fluides et occuper les heures de pluie à une honorable compilation.

– Se vêtir d’amour, dit Calixte, ce serait mieux. Transporter en une femme son égoïsme : être jaloux de ses joies plus que des siennes, enfin donner à un autrui l’absurde bonheur dont on ne voudrait pas pour soi; songer: elle est heureuse, elle le sent et elle sait que c’est par moi.

– Crois-tu, dit Entragues, que cela nous soit possible ?

Il ne faisait jamais aucune allusion à ses sentiments personnels, et même Calixte ne fut jamais son confident. En questionnant son ami ou en lui répondant, il parlait avec une pleine liberté, complètement abstrait.

– Oui, dit Calixte, l’«Imitation» en donne le moyen. Il suffit de transporter sur une créature l’amour, amoindri à sa taille, que le moine ressent pour Dieu. Ce serait une sorte d’obligation d’aimer que l’on s’imposerait, la règle première d’une plus générale règle de vie, acceptée librement et chrétiennement une fois pour toutes.

– Je n’avais pas, dit Entragues, pensé à cela : l’amour considéré comme discipline spirituelle.

– Telle est, dit Calixte, la juste formule. Si nous pouvons encore nous sauver, nous et tous les monstres pareils à nous, c’est par le christianisme et la discipline chrétienne. Cela nous élèverait singulièrement les âmes et quelle bride à notre transcendant égoïsme !

– Il nous faudrait des Béatrices, dit Hubert.

– On peut en créer, répondit Calixte, et baptiser de l’amour divin une femme au noble profil.

* * * * *

(Hubert, le lendemain matin, reçut ce billet :

«C’est peut-être bien compromettant, mais je suis libre. Soyez assez aimable pour venir me prendre à huit heures.»

Alors il se mit à rêver à la joie des plaisirs partagés, et bientôt le chapitre quatrième de l’Adorant se trouva tout fait.)

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 26 : L’Adorant : 4, la forêt blonde !

 

 Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

 

 A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

 

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