L’adorant : 3, la fumée de l’encens par Remy de Gourmont (PG, 72) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 23

Chapitre XXIII

L’adorant : 3 , la fumée de l’encens.

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« Il y a un décret, Valérien, que je veux le dire: j’ai pour amant un ange de Dieu, qui, avec une extrême jalousie, veille sur mon corps. »
 Bréviaire romain, Office de sainte Cécile.

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De l’encens ! De l’encens !

Que d’encens il y a dans les encensoirs !

Que de fumée il y a dans l’encens !

Nuage, c’est païen. Vierge ! fi ! de se cacher dans un nuage pour faire l’amour. Mais à quoi bon ? Je vois les ailes de l’ange dont la blancheur éclate sous le nuage odorant. C’est avec cela, avec si peu, Vierge ! fi ! qu’il t’a grisée pour avoir raison de toi. Et tu lui souris, je vois tes yeux dont la fulgence éclate sous le nuage odorant, à l’ombre des ailes blanches !

Toi l’immaculée ! Et pour qui tant de pureté souillée ? Pour qui ? Pour un ange ?

Tu as cru que c’était le Saint-Esprit ? – Oui, la colombe m’a becqueté les lèvres et j’ai entr’ouvert la bouche et je lui ai donné le petit bout de ma langue. Je parle de longtemps. C’était très agréable et j’avais toujours envie de recommencer.

– Ah ! Vierge, fi ! tu mens comme une femme. Les colombes n’ont pas de si larges ailes. – Ce sont les ailes de mon manteau.

– Ah ! Vierge ! fi ! les colombes n’ont pas les cheveux frisés – C’est la rosée qui a ébrélé ses plumes.

– Ah ? Vierge ! fi ! les colombes n’ont pas de plumes blondes. – Mais si, mais si ! Et puis elles ne sont pas blondes, figliuolo, elles sont gorge-de-pigeon.

Della Preda était confondu par tant d’aplomb. Comment une Vierge en qui il avait mis toute sa confiance, sub tuum præsidium !

Le colloque reprit ainsi qu’il suit :

– Ah ! Vierge ! fi ! songe à ta famille, songe à ton chaste époux ! songe à ton fils! songe à Dieu le père ! Veux-tu déshonorer le créateur du ciel et de la terre ? Qu’allons-nous devenir, si tu émeus sa colère. C’est toujours sur nous que cela retombe, pauvres hommes et nous aurons encore la peste. – Ecce ancilla Domini ! mon ami. Je suis aux ordres du Très-Haut, et s’il lui plaît de m’envoyer un ange ?

Della Preda ne sut que répondre ; car il avait trop de religion pour discuter les décrets éternels. Il fit seulement remarquer à la madone que si le Très-Haut lui avait envoyé un ange, ce n’était pas apparemment pour faire l’amour avec.

– Ah ! mon Dieu ! cria la Novella.

D’ailleurs, reprit Della Preda, je suis en paix, les anges n’ont pas de sexe. C’est un jeu. Eh ! la question est controversée…

– Ah ! mon Dieu ! Ah ! mon Dieu ! cria la Novella.

Ainsi, saint Ambroise qui a beaucoup parlé des anges, ne se prononce pas d’une façon péremptoire. Il note que d’aucuns, ayant failli, furent expédies «dans le siècle» et remplacés au concert céleste par les plus méritoires virginités. Comment ont-ils failli, et cette expression ne doit-elle pas s’entendre delà chair ?…

– Ah ! mon ange ! cria la Novella.

Ou bien sont-ils, comme leur nom, épicènes. Cette opinion fut soutenue, mais je la crois hérétique, car ces vases de pureté, se trouvant doués des deux sexes, auraient trop de tentations et trop sous la main. Tertullien, de même qu’Origène, leur accorde un corps ; cela, je le sais, je le vois et qu’ils en font un profane usage.

Ah ! je vais perdre bien de mes illusions sur les anges : il faudra que je soumette le cas au padre qui m’enseigna la théologie…

Si je me souviens de mon livre d’heures, n’est-il pas écrit en l’office de Sainte-Cécile : «Valérien trouva Cécile priant avec un ange dans son lit.» Cécile, d’ailleurs l’avait prévenu : «Il y a un secret, Valérien, que je veux te dire : j’ai pour amant un ange de Dieu, qui avec une extrême jalousie veille sur mon corps.» Oui j’ai lu cela dans mon livre d’heures, pages sacrées que ne doit pas même effleurer l’irrespect. C’étaient des amours saintes, et saintes aussi, sans nul doute, celles qui m’oppressent le coeur. Pardon, madone ! Pourtant tu me fais souffrir et tu me fais pleurer, je n’ose plus, honteux du spectacle qui a troublé mon âme, lever mes yeux malhonnêtes vers tes yeux béatifiés. Tu fais ce que tu veux, étant reine et moi j’ai un devoir, aimer, pâlir et mourir si tu l’ordonnes.

Je ne comprends pas, mais qu’importe ? Est-ce que je comprends le mystère de la Sainte-Trinité ?

Si tu as choisi, comme la charmante et bienheureuse fille, un ange pour amant, c’est que telle est la fonction des anges d’être les amants des vierges: ainsi fut-il ordonné par le Seigneur de toute éternité.

Et moi, je suis indigne ; j’ai un corps souillé et deux fois souillé: depuis le baptême de ton amour, madone, les séductions charnelles ont eu raison de la grâce que ton intercession m’avait départie.

A une femme, quelle femme! à une infidèle, quelle infidèle ! à une esclave, j’ai livré mon corps régénéré par la condescendance de tes regards, lavé par tes larmes, purifié par ton sourire, comme un haillon scabieux par les ruissellements des sources et les rayonnements du soleil.

Tu m’as châtié, madone, mais dois-je me plaindre, puisque moi-même je t’avais supplié de lever la verge sur mes épaules ? Tu m’as bien châtié, merci… Non, ma Novella je vous aime trop pour être lâche, je vous hais maintenant, impure et parjure Vierge !

Songe que je t’aimais pour ton immaculée candeur, et que ta peau virginale s’est maculée d’ineffaçables taches…

– Il n’y paraît plus, dit la Vierge, j’ai une robe neuve.

– Monseigneur, dit Veltro, en saluant le prisonnier, la cérémonie s’achève, il faut rentrer. J’ai pris sur moi d’allonger un peu les minutes, mais la consigne, seigneur, la consigne… C’est une belle fête, tout de même que le couronnement d’une madone. La Novella, on la couronne tous les ans, à l’Assomption, et on lui change, par la même occasion, sa robe rouge: c’est l’usage. De la vieille, on habille des petites pauvresses, oh ! ce qu’elles sont fières, les coquines ; enfin, c’est l’usage, quoi !

– Encore un instant, Veltro, je vous prie, mon ami ?

Depuis qu’ayant levé les yeux, Della Preda voyait face à face la Novella, radieuse en sa pourpre neuve et sans le voile d’aucun nuage, son angoisse s’apaisait et son effarement. Il ne ressentait plus que le trouble qui suit les mauvais rêves, comme une persistante odeur, mais voilà que, soudain, sonna sous son front la sensation du blasphème : ce fut obscur et violent : il s’évanouit et Veltro le prit dans ses bras.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre  24 :  La couleur du mariage !

 Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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