Le simoniaque par Remy de Gourmont (PG, 71) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 22

 Chapitre XXII 

Le simoniaque.

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«La malle bouche, elle a raté si traistre
Qu’elle a baisé et vendu nostre maistre.»
CHARLES DE LA HURTRIE, Contreblason de la Bouche.

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Hubert n’avait nulle envie de penser, mais il n’est pas donné à tous de pouvoir régler son activité cérébrale, de renvoyer au lendemain les affaires sérieuses. Ni la lecture d’un roman naturaliste, ni la méditation des plus abstruses propositions et scolies de la porcologie contemporaine, ni la contemplation des vérités éternelles ne l’empêchèrent de pleurer ses récentes sottises.

Ah! comme à distance, il les jugeait bien les choses, comme il voyait bien ce qu’il aurait fallu faire: nul n’avait à un plus haut degré la présence d’esprit du bas de l’escalier.

L’analyse immédiate était toujours un peu confuse, n’imposait pas de précises conclusions. Sans doute, trois ou quatre minutes au plus, après le moment où l’action eût trouvé sa place, il avait démêlé les pensées et les arrière-pensées de son partenaire et au cours de la quatrième minute il savait déjà ce qu’il aurait fallu faire à la première seconde, mais il ne le savait pas aussi pertinemment qu’après une nuit de sommeil.

Aucun trouble de coeur ne l’avait jamais empêché de dormir; il remerciait le ciel de lui avoir départi des matinées lucides.

Plus il songeait, ce matin-là, plus s’amollissaient sous lui les sables mouvants de l’indécision.

S’étant mis mal à propos en mouvement, l’action lui avait été pernicieuse; attendre, était stérile : c’est le semeur de cailloux qui, vers le printemps, s’attarderait le long de son champ, étonné de ne pas voir verdoyer les germinations.

«Eh bien ! se dit Hubert, on ne sait pas, tout arrive et spécialement l’absurde. Il me serait agréable qu’un miracle s’accomplit en ma faveur. Nous verrons ce soir, et, ajouta-t-il, en souriant de lui-même, les jours suivants.»

Pour gagner la nuit, et craignant encore la morosité des heures, il sortit, en quête d’occasionnelles distractions.

La rue était inclémente, les quais balayés par un âpre et humide vent se profilaient mornes sous leurs boîtes closes, spectacle défavorable, pour toute une série d’inquiets picoreurs de science, vraiment à la joie de vivre. Que deviennent-ils, en ces jours de chômage, les inconsolés vagabonds, amateurs de sottise imprimée ? Il en aperçut un qui, les yeux tristes et les gestes lassés, allait interrogeant le ciel, tenant bon sous la tempête, guettant une accalmie. Entragues le connaissait : c’était un vieil homme de lettres dont la vie se passait là. Aucun livre ne lui était étranger, il les entr’ouvrait tous, les saluait d’un sourire, mais n’achetait que ceux qui concernaient l’Auvergne, son pays natal. Il en avait chez lui, en un vaste grenier, quinze mille de cette sorte et ne désespérait pas d’en doubler le nombre.

Entragues voulut l’entraîner loin de ces bords désolés ; il résista, comme un amant bien décidé à coucher en travers de la porte verrouillée de sa maîtresse.

Cette constance plut à Entragues.

– Venez donc jusqu’à la rue de Richelieu. Il y a là une grande salle mauresque où l’on trouve aussi quelques livres, et on est à l’abri.

– Oui, je ne dis pas, mais on ne peut pas les emporter chez soi.

Entragues le quitta sur ce mot dont il comprenait toute l’amertume, car il en était, lui aussi, de ceux qui ne lisent avec plaisir que les livres dont on est le maître. Livres, femmes, tableaux, chevaux, statues et le reste, l’herbe même et les arbres et tout ce dont on jouit, on n’en jouit qu’à moitié, si cela ne vous appartient pas. Cela explique le peu de succès des musées où il n’y a personne, hormis les dimanches de pluie ; il faut une grande indifférence ou un grand détachement pour associer d’ardentes sensations à la contemplation d’un tableau qu’un regard imbécile va polluer l’instant d’après.

Rue de Richelieu, c’était une atmosphère spéciale et qu’on ne respirait que là. Dès la porte, un petit frisson vous secouait les membres et une fois installé dans le fauteuil et à la place numérotée, on ressentait les cruelles atteintes de la fièvre des livres.

Entragues ne put tenir assis. Il se promena le long du pourtour, regardant à droite les crânes et à gauche les livres, ou bien, à droite les livres et à gauche, les crânes. Évidemment, tous ces crânes croyaient à la science et venaient là pour s’infuser les livres, en lesquels, comme on sait, toute science est contenue. Pline, aussi, croyait à la science, et Paracelse, et Erasme et Sammaize et où est-elle, Villon, leur science, là où n’iront jamais tes vers, mauvais écolier ! Tu savais toi, et entre beaucoup de choses, tu savais ceci, que celui qui meurt «meurt à douleur». Travaillez, travaillez et un jour, comme fiel, la science vous crèvera sur le coeur. Si c’est pour vivre, travaillez, c’est une excuse, bien qu’il ne faille pas, ainsi où il est écrit dans une préface, attacher trop de prix au pain quotidien, «mais, continuait Entragues, faut-il que l’humanité s’ennuie, par destination, pour qu’il y ait des amateurs de travail!»

– Comment, toi, Oury ? je te croyais en province.

– Je me suis fait, répondit Oury, un coin de province à Paris et comme tu vois je suis vivant, ou du moins j’en ai l’air.

– Et que fais-tu ?

– Rien.

– Comment, rien ? et je te trouve penché sur de gros catalogues ?

– C’est pour me reposer un peu la vue, car je ne travaille pas, je regarde travailler.

– Ah !

– Oui, tous les jours, je viens ici vers midi et je reste jusqu’à la fermeture. En été cela dure jusqu’à six heures, alors je fais de bonnes journées ; l’hiver, à peine a-t-on le temps de s’installer.

– Et tu ne fais rien ?

– Non, j’attends. Je suis comme l’écolier de la légende : j’attends qu’on sorte.

– Ah ! mais, mon cher Oury, sais-tu que ta psychologie est du plus vif intérêt. «J’attends qu’on sorte !» Ta devise est la devise même de l’humanité. Elle est admirable, elle est le schéma de la vie, tu es un homme, Oury, tu es l’homme, tu es symbolique.

– Peut-être, mais je n’en tire aucune vanité. Pourtant mon existence est singulière et je crois que peu de créatures auront vécu des jours aussi dénués d’incidents. Assieds-toi donc, nous causerons; je puis bien sacrifier une heure ou deux à un vieil ami.

Entragues consentit volontiers.

– Tu me croyais en province ? commença Oury. Non, je suis un disparu, mais non pas un provincial. Là-bas, tu vois ? au bureau, il y a un monsieur à cheveux gris, très aimable. Je salue, il me sourit, et m’offre un petit papier que je prends. Je souris aussi, car ce papier qui sert à demander un ouvrage m’est inutile. Je ne viens pas travailler, mais regarder travailler.

Je passe là quatre ou cinq heures fort agréables.

Le matin, chez moi, c’est autre chose. Le temps se traîne comme un serpent, se tord, baille et me mord et m’insinue le venin cataleptique de l’ennui.

Parfois, quand il fait beau, j’ouvre ma fenêtre, et je regarde vers de lointains arbres ; en d’autres matinées je me lis du Ronsard : le temps s’en va ! le temps s’en va ! Non, il dure, inutile et tenace.

J’eus, il y a quelques années, deux ou trois mois de répit.

Peins-moi, Janet, les beautés de ma mie.

Ce fut à partir en quête de ce portrait chimérique. Pourquoi Thomas de Leu ne l’aurait-il pas gravé ? Il n’a pas son second pour rucher une collerette empesée, pour allonger férocement une figure de ligueur, mignonnement un visage de princesse. Comme elle n’existe pas, cette image, et que je le savais, je la cherchai avec persévérance, car j’étais sûr au moins de ne jamais toucher du doigt la finale désillusion.

Mon cheval las, cependant fléchissait ; le désir d’un coup de fouet, lui cingla la croupe : je venais de rencontrer, dans la cour du Louvre, ma princesse peinte par Janet. A sa figure longue et pâle, à ses yeux en amande, à sa large collerette blanche, à sa taille fuselée amincie par un corsage en pointe, à son chapeau Marie Stuart, à ses gants gris, des gantelets, à un air Renaissance indéniable, je la reconnus et en devins amoureux.

Comme je suis fort régulier dans mes habitudes, les matins qui suivirent celui de la vision première, la princesse ne manqua pas de m’apparaître, toujours la même et toujours princesse. Elle entrait au Louvre, moi, malheureusement, j’allais à la bibliothèque, je ne pouvais ni m’arrêter, ni la suivre, de sorte que je fus longtemps avant de savoir si c’était une hallucination ou la réalité tangible d’une femme douée de chair et de jointures.

Nous nous quittions sous la voûte où s’ouvrent en vis-à-vis les égyptiennes et les assyriennes perspectives : elle entrait à droite et je continuais mon chemin. J’aurais pu entrer et la suivre, sans doute, mais les heures que je passe ici me sont sacrées : je ne travaille pas, cela est vrai, mais je pourrais travailler : je veux, du moins, garder la possibilité du devoir. Tout ce qui me reste de volonté s’est transmué en habitudes : briser le fil, ce serait résoudre la série des mouvements appris en une éternelle et buridanesque immobilité.

Tu vois que je me connais un peu. Plus je vais, plus me manque la force initiale. Je puis tout continuer, je ne puis rien commencer. Entre la volonté et l’acte, un fossé se creuse où je tomberais en essayant de le franchir : c’est une impression physique.

Finalement, la princesse surgit un jour coiffée d’un chapeau Van Dyck qui faisait de très laides ombres sur sa figure blanche : adieu ma princesse peinte par Janet. C’était une femme comme toutes les femmes et qui, décidément, ne rachetait ce défaut par aucun mérite spécial.

Voilà mon aventure.

Au fond, je trouve encore la vie assez supportable à partir de midi. J’attends le souffle, je regarde travailler, c’est une occupation, cela.

– C’est une occupation, dit Entragues. Adieu. Tu ne sors pas avec moi ?

– Oh ! non, répliqua Oury, c’est impossible. Pas avant quatre heures.

Assez attristé, Entragues s’éloigna, continuant sa promenade, cherchant parmi les crânes penchés une chevelure familière à ses yeux. Vaine enquête ; alors, il sortit seul, sans le compagnon qu’il aurait voulu et remonta la rue jusqu’au boulevard.

Aux confidences de ce triste malade, jadis un intelligent garçon, destiné, pensaient ses amis, à rédiger d’intéressante critique rétrospective, une sorte d’histoire de la pléiade, moins puérile et plus brave que celle du dolent Sainte-Beuve, Entragues eut peur de s’anonchalir. Ces maladies de la volonté étaient contagieuses : il décida de fuir cet intellectuel lépreux et d’abolir, d’abord, en lui-même, tout souvenir de la rencontre. Un pareil mal pouvait surprendre ses nerfs et coucher sa volonté dans l’ornière de l’habitude ; il ne se souciait pas d’un séjour, ni même d’une excursion de touriste, aux frontières de la folie.

Il flâna de divers côtés, en des bureaux de rédaction, à la recherche de Van Baël, qu’il voulait consulter sur un détail de costume, passa une demi-heure à la Salle des ventes où il acheta quelques soies anciennes et un lot d’ornements d’église fanés, laids, mais sacrés et sentant la simonie.

Un prêtre simoniaque, depuis des années, le hantait : c’était une face maigre avec des yeux haineux, un corps violemment ossaturé, rigide, des mains longues, des mains blanches, des mains souples aux ongles carrés, des mains de vendeur d’étoffes, des mains de bénisseur, des mains de juif vite rentrées sous le manteau avec le prix du sang. En quel siècle, en quel pays vivait-il ?

«Pour atteindre à quelque justesse d’analyse, songeait Entragues, en rentrant chez lui, une chasuble sur les genoux, un gros tas de broderies sacerdotales emplissant le reste de la voiture, pour insinuer à ce simoniaque de la vraie vie, il faut qu’il soit moderne. Il faut que je puisse entrer dans son église, m’asseoir un soir et un soir m’agenouiller dans son confessionnal, boire le vin de son calice et les hosties de son ciboire. Il faut que je sois comme lui simoniaque et sacrilège, ah ! quelle épreuve! et sentir comme lui l’irrévocable damnation et m’exalter de jour en jour dans l’opprobre secret de mes mensonges !»

Sixtine vint à son secours: la robe rouge le délivra de la robe noire.

L’heure sonna du rendez-vous donné la veille.

– Madame est sortie !

– Ah !

Ce fut tout. A quoi bon même rouvrir la bouche ?

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre  23 :  L’adorant : 3, la fumée de l’encens !

 Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

 

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