La barque mystique par Remy de Gourmont (PG, 70) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 21

 Chapitre XXI

La barque mystique.

.

.

«L’épouvantable misère de ceux qui vivent sans amour.» RUSBROCK L’ADMIRABLE, De la Jouissance chaste.

.

.

– Savez-vous, madame, que M. Moscowitch a la très ferme intention de vous épouser ?

– Mais c’est bien naturel.

– Soit, mais qu’en dites-vous ?

– Cela m’est agréable.

– Alors, demanda Entragues, pourquoi ne pas m’avoir prévenu ?

– Ah ! fit Sixtine, vous voulez jouer à coup sûr. Vous ne voulez pas perdre votre temps ? D’abord, et pas plus que vous, M. Moscowitch ne me demanda jamais rien que le plaisir de me voir.

– Il est séduisant.

– N’est-ce pas ? reprit Sixtine. Il me plaît beaucoup et je crois qu’avec lui je ne m’ennuierais jamais.

– Ah ! vous êtes bien perverse, mais c’est peut-être pour cela que je vous aime.

– Perverse, parce que je neveux pas m’ennuyer.

– Non, l’ennui est la terreur de toute femme et c’est pour échapper à ses griffes qu’elles ont commis la moitié de leurs crimes – bien inutiles :    – l’Ennui, impassible, fume son houka et maintient ses esclaves. Je sais bien que la passion est plus forte que lui, mais vous êtes incapable d’aimer.

– Pas plus qu’une autre, dit nonchalamment Sixtine, et puis je ne demande qu’à me laisser faire. Je suis, vous l’ai-je pas dit, la pâte qui attend les mains du pétrisseur, et je ne puis pourtant pas me façonner toute seule. Mais, voyons, c’est vous qui venez me jouer de si pauvres airs de jalousie, d’un si vulgaire style ? Je vous croyais plus de dédain et un plus riche vocabulaire. Ah fi ! me chanter une telle romance : «Vous êtes incapable d’aimer !» Eh bien, monsieur, et pour me servir de votre langue, je suis du moins capable d’être aimée. Comment, vous semblez croire qu’en amour il y a une catégorie de capacités, comme au temps du roi Louis-Philippe ? Ce serait, n’est-ce pas, une corde spéciale, qui manquerait à la cythare ? Tous les instruments humains sont complets et même, les femmes ont, sachez-le, des cordes de rechange. Mais les cytharistes habiles sont rares et la plupart des hommes ne savent pas seulement ordonner le préalable accord de l’instrument dont ils prétendent tirer des concertos. Je vous en prie, parlez-moi le langage d’un logicien, puisque telle est votre profession intellectuelle et ne vous imaginez pas que je sois une pensionnaire qui va se sentir brûler d’amour, par un très noble esprit de contradiction, au moment même où un homme lui dit cette adroite sottise : «Vous êtes incapable d’aimer.» Car vous êtes peut-être très habile et capable, oh ! très capable de me démontrer l’illogisme patent de mes déductions féminines. Mais, interrogez-moi donc !

– J’ai, dit Entragues, beaucoup de plaisir à vous écouter. Votre voix est douce.

«Cette fois, songeait-il, et grâce aux mutuelles impertinences avec lesquelles nous allons nous entreblesser, cela va finir très bien ou très mal. Elle est, par quoi ? très énervée, et mon personnel état mental en plein déséquilibre. Nous allons, atteindre, c’est espérable, un surprenant résultat.»

Comme elle se taisait, il reprit :

– Il y a des instruments irrémédiablement désaccordés, tels ceux qui subirent l’humidité de la solitude ; mais ce n’est pas un si grand désastre : on n’a qu’à changer les cordes.

– Un tour de clef suffirait peut-être, dit Sixtine, et d’abord un rayon de soleil.

Ce mot frappa Entragues au coeur. La voix qui l’avait prononcé, pourtant, était sèche et toute cassante d’ironie, mais il n’en retenait que le sens et voyait se dresser devant lui, sous la forme d’une femme attristée aux gestes implorateurs, la figure même de l’Abandon. Ses doigts laissèrent tomber à ses pieds les flèches, il s’attendrit naïvement:

– Je vous ai blessée, pardonnez-moi.

– Oui, dit simplement Sixtine, vous avez été méchant et cela m’a fait mal. Je veux que nous soyons de bons amis, en attendant mieux, si telle doit être notre destinée que je mette pour jamais ma main dans votre main. Surtout pas de colère contre une impuissante femme, assez malheureuse déjà de ne pas savoir ce qu’elle veut. Vous n’avez pas lieu d’être jaloux, et d’ailleurs, elle sourit mais sans méchanceté, vous n’en avez pas le droit, mon ami.

Il avait mis un genou en terre devant elle et tenait sa main dans ses mains, sans la serrer, avec précaution, comme une fragile et précieuse porcelaine.

– Me voilà, songea-t-il, en l’attitude de Sidoine devant Coquerette, je n’ai plus qu’à porter à mes lèvres ces jointures et ces ongles chers pour que la ressemblance soit complète, autant que l’admet les différentes natures des deux femmes. Coquerette, capricieuse et rieuse enfant, peut éprouver un soudain mais momentané revirement de nature. Sa passion très sincère pour Sidoine durera peut-être tant que Sidoine n’y répondra pas, peut-être quelques lendemains. Comme Sidoine ne recherche en cette jolie petite femme qu’une distrayante amourette, il est bien capable de céder le soir même, malgré l’ébranlement de ses nerfs, quand cela ne serait que par respect humain. En ce cas, très vraisemblable, la passion de Coquerette ne fera pas, comme on dit, long feu: l’attisée flambera et deviendra vite un petit monceau de cendres. Mais, comme c’est singulier ! au moment même du coup de foudre, et tout le temps de la durée de ces surprenants effets électriques, Coquerette est femme à donner à Sidoine, s’il la méprisait bien visiblement, une assez grande et réel le preuve d’amour: se jeter par la fenêtre, si nul revolver ne tombe sous sa main. Je pourrai rédiger cette suite, ou telle autre, car il y a en toutes histoires d’amour deux ou trois dénouements également logiques… Où en étais-je ? Sixtine est bien différente de Coquerette…

Il y avait eu après les derniers mots de Sixtine un assez long silence, pendant lequel Entragues, sans pour cela cesser de s’intéresser coeurement au présent, ne put néanmoins réfréner son imagination d’analyste.

– Je le sais, je le sais trop, répondit Hubert entre deux poses, mais vous me dites d’amères cruautés avec une telle douceur et un tel charme qu’elles me ravissent comme des tendresses. L’avenir, où vous me laissez entrevoir une possibilité de joie, m’apparaît ainsi qu’une imagination d’aurore à un pauvre pérégrin attardé dans les affres d’une noire forêt…

– Imagination, si tel est votre plaisir, mon ami, mais frappez et la source jaillira. Frappez hardiment, que le coeur soit atteint, que le sang parte comme un fleuve, que je tombe entre les bras du meurtrier mourante de joie et mourante d’amour. Je voudrais, je voudrais…

«Ah ! dis-le moi donc ce que je voudrais, continua intérieurement Sixtine, évoque-la donc devant moi, ma volonté, que je la voie de mes yeux, que je la touche de mes mains, tu le peux, toi, tu dois le pouvoir, toi, puisque tu es un homme !…»

Elle attendit une seconde : l’aure d’une crise de nerfs voltigeait et se jouait le long de son échine, la boule grossissante remontait le long de sa gorge ; ses doigts se crispèrent dans la main d’Entragues, elle sentit l’impérieuse nécessité de fuir tout contact et, en se levant brusquement, elle se jeta à son piano, joua fiévreusement une incohérente musique qui la sauva.

«Elle est étrange, songea Entragues, on dirait qu’elle va se laisser aller et voilà que tout d’un coup elle s’est envolée loin du péril. Jamais elle ne perd la tête et vraiment je me dois applaudir du conseil qu’une diabolique inspiration m’a fait donner à ce pauvre Moscowitch. Ce n’est pas une Coquerette, elle se domine, mais le jour où la rivière aurait été franchise, épaule contre épaule, elle serait unie à son amant comme le fer au fer sous le marteau du bon forgeron :

«Amour, bon forgeron des coeurs,

Martelle, martelle,

Martelle deux à deux les coeurs,

Martelle, martelle,

Amour, bon forgeron des coeurs !»

Il fredonnait ce couplet improvisé à la sommation d’un rythme qui chantait sous les doigts de Sixtine. Des vers, des phrases bien venues, de belles périodes surgissaient à ses lèvres selon la cadence de la musique et avec les mots des idées, de curieuses idées dont il n’avait pas connaissance, des plans de romans, des notations métaphysiques, des vues intéressantes sur lui-même, sur ses amis, sur l’amour, sur la politique. Pendant l’heure que Sixtine passa au piano, il vécut plusieurs journées de large et profonde vie et quand la musique fit silence, Hubert sentit un arrêt violent de pensée qui lui saisit le coeur et le cerveau, comme saisit la chair et les moelles une transition du chaud au froid, extrême et soudaine.

– Tenez, dit Sixtine, en se tournant à demi sur son tabouret, pour vous prouver que vous êtes encore et malgré vos maladresses celui auquel je me fie, je vous conterai des fragments de ma vie. Ne prenez cela ni pour une confession, ni pour une confidence, ni pour un aveu; ce n’est rien que bonté d’âme, de ma part, et désir de contenter votre curiosité. Je n’aime guère à expliquer mes misères passées, mais je crois bien, d’ailleurs, que personne n’eut jamais ce spectacle, si ce n’est la comtesse et un ami mort, cher et cher encore par le souvenir, de Sixtine déchirant le voile d’Isis.

– Votre passé, dit Entragues, m’est aussi sacré qu’un mystère de religion. Je ne doute pas que vous n’ayez eu la perpétuelle conduite d’une femme douée de la dignité native…

– Précisément, interrompit Sixtine, je suis femme et je la fus et je commis les crimes d’une femme qui ne sait pas la signification du mot : Devoir. On me l’enseigna, je l’oubliai, n’ayant point compris.

– Si vous l’avez oublié, dit Entragues, je ne tenterai point de vous le rapprendre, avant de vous connaître plus profondément. Pour moi, le devoir c’est de faire mon oeuvre, et pour cela, de faucher tous les obstacles de la vie : pour telle autre créature, je ne sais.

– Oui, vous êtes intellectuel, quelques hommes le sont et beaucoup pourraient l’être ; cela n’est pas permis à une femme. Celles mêmes qui ont l’air de s’intéresser aux choses de l’esprit ne le font que par feinte ou par imitation. Le cercle d’argent de la sensation les étreint elle sentiment même est de la sensation pour elles. On m’a dit cela, vous pensez bien que je ne l’aurais pas trouvé toute seule ; d’ailleurs, cela m’est indifférent, puisque, pareille aux aures, je ne veux que ceci : être heureuse.

– Et vous ne l’êtes pas.

– Non, mais je puis l’être. Je vis là-dessus: c’est mon oeuvre à moi, j’en ai pour jusqu’à ma dernière heure et je suis bien tranquille.

– Vous me donnerez votre secret, dit Entragues.

– Dès maintenant, dit Sixtine. Si une aventure semblable à la première m’advenait, ce n’est pas l’autre qui mourrait, ce serait moi. Vous avez peut-être compris que lorsqu’on me parle d’amour, ce n’est pas seulement la paix de mon coeur qui est en jeu, mais encore la lumière de mes yeux. Cela me donnerait, je crois, le droit de choisir : eh bien, je ne choisirai pas. Ainsi, je n’aurai rien à me reprocher, si je fais naufrage. Je n’aurai usurpé ni le porte-voix, ni la barre, je serai la passagère qui se couche au fond du bateau et vogue les yeux fermés. Et dire, ajouta-t-elle, comme en se parlant à elle-même, qu’il suffît de huit jours pour que je sois sur mer, embarquée vers des récifs, en une nef chavirante et sous des ordres inexpérimentés ! C’est ce qui m’attend, n’est-ce pas ? Aussi, j’aime autant ne pas partir, la vie ne m’est pas pénible, mais je partirai, car on m’enlèvera de terre et des bras… lesquels ?… me poseront sur les coussins au milieu du roulis… Ah ! je puis tout aussi bien faire une navigation très heureuse, un voyage de vraie plaisance par des océans pleins de soleil, avec, tout au bout, un port calme et tiède et des sourires d’âmes, jusqu’à la fin…

– Cela sera ainsi, dit Entragues.

La simplicité tragique de cette femme, qui daignait seulement se révéler, le remuait autant qu’un beau lever de soleil ou que de la belle prose, noblement imprimée. Il ne sentait plus, en ce moment, aucun amour pour elle ; l’impression était toute littéraire, et avec un reste de conscience, il se maudissait pour ce blasphème. Cependant, il remarqua ceci : les développements métaphoriques par lesquels Sixtine avait indiqué sa conception de l’avenir étaient tout à fait analogues aux images qui l’avaient hanté un jour dans un tel état d’esprit. État fugitif, sans doute, mais dont la naissance, même occasionnelle, révélait de secrètes concordances entre leurs âmes. Sinon les joies de l’union, les synalgies, du moins, étaient possibles, et c’est beaucoup que deux êtres soient aptes aux mêmes souffrances, et que si la vie frappe un des coeurs l’autre soit blessé. Cette pensée transitoire le ramena à l’amour: ses bras, par un ressort soudain détendu, s’ouvrirent et, si elle y était tombée, ils se fussent refermés sur l’infini. Mais il était trop tard de quelques minutes: il y a un tout petit espace entre la sensation perçue et la sensation analysée : c’est là que se loge l’ironique Trop tard.

Sixtine répondit:

– Qu’en savez-vous ? Vous-même, pourriez-vous m’en faire la promesse, sur votre vie, que vos lendemains ne m’apporteraient pas la désillusion de vos avant-veilles. En prenez-vous l’engagement ?

* * * * *

Le soleil avait régné, et le ciel, par de lentes dégradations, s’enténébrait. Des feux rouges, des feux verts, des feux jaunes éclataient sur le fleuve.

Alanguie sous ses parures, un peu bercée par le remous, une barque tardive s’avança et vint ranger le quai. Les pierres étaient toutes recouvertes de lourds tapis, ainsi que les pavés et les marches de granit jusqu’au trottoir où s’arrêta la voiture. Les porteurs de torches se déroulèrent vers la barque: à leurs flammes vacillées les ors et les pourpres des draperies s’allumèrent et l’eau du fleuve prit la couleur des grenats et des topazes.

Ils étaient seuls. Se tenant par la main, ils firent le chemin en silence, tous deux vêtus de noir et pareils à des ombres.

Dés qu’ils eurent mis le pied sur le bordage, ils se regardèrent et se sourirent. Ils partaient seuls, ils partaient ensemble, et pourtant ils virent dans les yeux l’un de l’autre la mélancolie des voyageurs.

La barque s’éloigna, les torches s’éteignirent : il n’y eut dans la nuit qu’un fanal de plus sur l’eau du fleuve.

* * * * *

– Oui, dit Entragues.

Sixtine tressaillit.

– Oui, répéta Entragues, si vous m’aimez !

Sixtine continua :

– Voilà un récit traversé de bien des bavardages… C’est pour moi que je dis cela.

– J’en mérite ma part, reprit Entragues.

Et il ajouta intérieurement:

«Si vous m’aimez ! J’ai eu l’air de poser mes conditions, quelle lâcheté m’a fait prononcer ces humiliantes syllabes. Moi aussi, j’ai gâté mon «qu’il mourût !» Il n’y avait qu’à dire «oui !» Et c’était toute ma pensée, c’était ma vraie pensée. Pourtant, je t’aime, va ! Sixtine, je t’aime bien sans conditions, va ! Ah ! tu finiras bien par le comprendre !»

Sixtine l’observait :

«Ah ! pauvre ami, tu ne me comprendras donc jamais ?

Elle reprit tout haut :

– Il faut pourtant finir… C’est que j’ai quelque pudeur à me dénuder ainsi… Enfin… Non, grâce pour aujourd’hui… une autre fois… Laissez-moi seule, maintenant, si vous voulez me plaire… sans questions… et sans peur… vous viendrez demain, là. Adieu, mon ami.

.

.

 

Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre  22 :  Le simoniaque !

 

 Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

 

A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s