Les idéales abeilles par Remy de Gourmont (PG, 65) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 16

Chapitre XVI

Les idéales abeilles

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«Afin de réduire le Ternaire, par le moyen du Quaternaire, à la simplicité de l’unité.» – Le R. P. Esprit SABATRIER. L’Ombre idéale de la sagesse universelle.

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«Eh ! oui, songeait Hubert, en replaçant le livre dans le coin restreint des philosophes, c’est une assez bonne lecture en un moment, non de spleen, mais d’ennui motivé, que des pages de psychologie positive et désenchantante, comme du Ribot. Ce précis dialecticien me prouve clair que ma personnalité est un accord fragile, qu’une seule fausse note dans tout le clavier peut détruire. Cela me serait bien égal : une folie mesurée à idée fixe doit aider beaucoup à supporter la vie. Ainsi, les collectionneurs sont enviables, ceux qui recueillent les vieux boutons de cuivre et les classent par genres, ou les anciennes serrures à secret, ou tout ce que l’on a écrit contre les femmes, ou les figurines en biscuit de Sèvres, ou les feuilletons de M. Lemaitre, ou les souliers de bal historiques. Il ne faut pas être difficile sur le choix d’une manie : qu’elle soit inépuisable, elle est bonne. Quant aux folies mieux caractérisées, on en peut noter d’excellentes et, en général, aucune de celles que l’on dénomme folies douces ne doit être méprisée : le peuple le savait bien, jadis, qui respectait, chez les fous, l’état où n’atteignait jamais un homme sensé : le bonheur.»

Il continua ainsi longtemps, renversé dans son fauteuil, fumant des cigarettes, las de sa nuit et amolli encore par un bain prolongé. Au fond, il était très honteux, comme à la suite de toute pareille forfaiture et nullement rassuré sur les conséquences métaphysiques de ce péché. Nul raisonnement, quelque brutale que soit l’incroyance, ne peut effacer une telle impression. L’être doué d’intelligence et de volonté au degré humain, s’ordonne toujours une règle de vie, règle mentale, souvent inconsciente, mais dont la transgression révèle l’existence sur le champ et avec certitude. En dehors d’une religion stricte et observée en ses commandements, des lois de société, des règlements spéciaux à tel groupe, il n’y a pas de commune conscience morale: la moralité est un talent personnel. Ainsi, Entragues se sentait souillé par une ablution de plaisir où d’autres auraient trouvé encore, après l’allégresse charnelle, des joies de ruminant.

D’ailleurs, il n’était pas impie : ayant vu le remords se dresser devant lui, l’heure de la bravade passée, il tremblait au souvenir du fantôme plein de reproches. Cette nuit coupait en deux une phase de sa vie, il se voyait pareil à tous ceux que la matérialité détient sous ses ongles : frère du premier venu et rejeté parmi les unités vulgaires il cessait d’être lui-même. Ah ! il avait jugé ! On pouvait le juger maintenant.

Dans cet état d’esprit, rien ne devait l’intéresser, puisque s’évanouissait le principe de tout intérêt. Il s’engourdit vers des rêves opiacés, et jouaient sous son crâne, comme la sonaille d’un hochet, tous les textes sur la vanité des choses qu’en ses lectures il avait çà et là collectés.

L’amour, étranglé de ses mains, lui barrait le chemin : il fallait, pour aller plus loin, enjamber l’agonisé : non, il resterait en deçà et c’était fini, à moins d’une miraculeuse et bien douteuse résurrection.

La gloire ! on a fondu la cloche pour en faire des grelots. Et puis, l’airain des cloches, sait-on jamais quel est le titre du métal ? On meurt, les sons fêlés font rire les sonneurs.

Il se récita les vers orgueilleux et découragés pourtant du vieux Dante :

«La mondaine rumeur n’est rien qu’un souffle De vent qui vient d’ici, qui vient de là, Et, changeant d’aire, change aussi de nom.»

Ayant mis ces trois vers en syllabes françaises, Hubert remarqua combien Dante était difficile à vêtir d’un convenable vêtement étranger. Il pardonna aux hommes de bonne volonté, qui l’avaient tenté, leurs scandaleuses traductions : on ne pouvait peut-être faire mieux qu’en adoptant une exacte barbarie aussi défigurante que les métaphores : la précision de l’original devient de la sécheresse ; sa clarté, de la pénombre, car il faut employer certains mots courts dont le sens vrai s’est perdu et d’autres qui ne se lisent plus que dans les glossaires. Finalement, il se posa cet aphorisme : on ne peut pas traduire en une langue vieille et raffinée une oeuvre appartenant à la jeunesse d’une langue consanguine.

Ces notations techniques, la lecture de quelques vers, quelques allées et venues de sa table à sa bibliothèque l’avaient un peu réveillé. Bien qu’il sentît que la dépression devait durer tout le jour et sans doute encore des lendemains, il reprit courage, se crut apte à quelque menue ferronnerie. Pas plus que tant d’autres qui simulaient le don poétique, Hubert n’était poète. Ses impressions se traduisaient en notules de prose analytique, non pas en de fixes et précis rythmes ; mais il avait appris le métier, connaissait de la métrique les plus modernes secrets, et en des heures heureuses pouvait, sans illusion, forger une pièce intéressante et dans les règles.

Ce matin, il réussit à donner les définitifs détails d’un dyptique dont l’apparence ne l’avait encore jamais satisfait. C’était heurté, c’était pesant, c’était travaillé au marteau d’une main plus forte qu’adroite, mais il lui sembla que le métal était bon et sans fêlures.

MORITURA

Dans la serre torride, une plante exotique

Penchante, résignée : éclos hors de saison

Deux boutons fléchissaient, l’air grave et mystique ;

La sève n’était plus pour elle qu’un poison.

 

Et je sentais pourtant de la fleur accablée

S’évaporer l’effluve âcre d’un parfum lourd,

Mes artères battaient, ma poitrine troublée

Haletait, mon regard se voilait, j’étais sourd.

 

Dans la chambre, autre fleur, une femme très pâle,

Les mains lasses, la tête appuyée aux coussins:

Elle s’abandonnait: un insensible râle

Soulevait tristement la langueur de ses seins.

 

Mais ses cheveux tombant en innombrables boucles

Ondulaient sinueux comme un large flot noir

Et ses grands yeux brillaient du feu des escarboucles

Comme un double fanal dans la brume du soir.

 

Les cheveux m’envoyaient des odeurs énervantes,

Pareilles à l’éther qu’aspiré un patient,

Je perdais peu à peu de mes forces vivantes

Et les yeux transperçaient mon coeur inconscient.

 

L’après-midi vaincue, une très calme nuit conquise, il se trouva très étonné d’une prompte renaissance, capable de travail. Trois jours après, il avait achevé «Plumes de Paon» et «Le 28 Décembre» : ces pages, il les relisait, non sans souffrir en sa plus intime pudeur, car bien que la conception de cette dernière étude fût bien antérieure à la mauvaise nuit, il n’avait pu, tellement les situations se présentaient identiques, remplir son idée ancienne qu’en puisant dans sa récente aventure.

Il lui était si souvent arrivé d’intervenir par le rêve dans la série active et d’en briser le déterminisme, qu’un tel résultat, certes, ne lui donnait plus d’enfantins étonnements, mais cette fois il y avait une subordination vraiment merveilleuse du fait à l’idée. Le thème était celui-ci : Infidèle à une Morte aimée, A désire une autre femme qui cède et va se donner à lui; mais, au moment de l’accomplissement, la Morte aimée lui apparaît, en telles conditions à élucider, et l’ancien amour est vainqueur du nouveau. Ce schéma, avec quelques modifications linéaires aurait pu caractériser symboliquement les événements inattendus de sa nuit chez Valentine. Le pressentiment, la coïncidence, n’expliquaient pas une telle rencontre et d’ailleurs, une telle rencontre était la centième qu’il observait. Donc, la conception d’un fait possible avait motivé l’éclosion, dans sa vie, de ce fait, corrigé par l’intervention d’une volonté extérieure, adapté aux conditions vitales de temps et d’espace, mais reconnaissable en ses éléments constitutifs et primordiaux. Il y avait de quoi réfléchir : c’était tout un coin de la psychique ignoré encore, tout un ordre de phénomènes aussi curieux que par exemple la suggestion si gâchée par les hypnotiseurs officiels, dénués d’esprit philosophique. Cela pouvait même se classer au chapitre des suggestions ; mais, si en des faits de ce genre, on connaissait le suggéreur, le suggéré se dérobait. Ce n’était plus une volonté régentée obscurément ou même inconsciemment par une autre volonté ; il y avait bien, au point de départ, une volonté cherchant à déterminer l’accomplissement tout idéal et tout subjectif d’un fait, mais comment cette volonté agissait-elle sur l’ordre immuable des choses ? Puisque le suggéreur se retrouvait, à l’état de suggéré, dans le second terme, n’était-ce qu’un fait d’auto-suggestion ? Il fallait encore expliquer comment le suggéré entraînait, dans son orbe, des volontés et des faits extérieurs à lui-même et comment, en subissant un ordre dicté par son activité mentale il le faisait subir atout son entourage de choses et d’êtres. L’idéalisme lui dévoila ces obscures arcanes. Assurément celui qui pense domine celui qui ne pense pas et celui qui veut, même insciemment, la réalisation, même idéale, d’un groupe de faits, domine toutes les volontés qui, non prévenues, ne sont pas mises en défense, ne se trouvant pas prêtes à opposer volonté à volonté. Le monde matériel et inconscient ne vit et ne se meut que dans l’intelligence qui le perçoit et le recrée à nouveau selon des formes personnelles; il en est de même du monde pensant qu’une intelligence supérieure englobe, façonne à son gré. Le conflit n’est jamais qu’entre les supériorités, et le reste, troupeau suit ses maîtres, qu’il le veuille ou non: ah ! la révolte est bien inutile.

Entragues se voyait donc arrivé à ce point d’intellectualité où l’on commence à se faire obéir : l’ordre, en apparence incoercible, fléchissait sous son rêve. Il s’agissait maintenant de maîtriser le rêve et de vouloir. Ceci était très différent : n’ayant jamais cultivé cette faculté, il ne la possédait qu’au degré rudimentaire. La méthode était claire, il aurait su s’en servir, il ne le pouvait pas, et le monde, sans aucun doute, lui échapperait. Son regret fut médiocre : ses désirs ne dépassaient pas la virtualité. Le monde idéal, tel qu’il le détenait, suffisait à son activité toute mentale et trop interme pour la lutte.

Il avait choisi la meilleure part : serait-il assez fou pour consentir à un troc désastreux ? Dans la sphère où il évoluait, tout lui appartenait : sous l’oeil de la logique, il était le maître absolu d’une réalité transcendante dont la domination pleine de joies ne lui laissait pas le loisir d’une vulgaire vie et de préoccupations humaines. Vouloir ? Vouloir quoi ? Ah ! qu’il est bien plus intéressant de se regarder penser : quel spectacle vaut celui du cerveau humain, merveilleuse ruche où d’idéales abeilles, en leur nid de cellules, distillent la pensée : activité fugitive, mais qui du moins donne l’illusion de la durée ah ! l’illusion seulement, car rien n’existe que l’éternel.

A ce point de sa rêverie Entragues fut mordu par un serpent : en l’image de Sixtine, le monde extérieur dédaigné et presque nié s’évoqua. Il fallut l’avouer : il avait des intérêts dans cette partie de l’univers sensible.

Alors reprirent les mêmes lamentations : la crainte, l’espoir, le doute : l’amour, composé de ces trois termes, surgissait toujours, ramenant le ternaire à l’unité et c’était un cercle, impérieux comme un cercle : le serpent mordait sa queue. Il vécut toute une journée dans cette prison, puis vers le soir une assez vive sensation d’indignité le frappa au coeur et cette obsession qui avait empoisonné la flèche envenimait la blessure : je vais chez Sixtine, je veux la voir, mais si elle cède à mon instance, l’idée qu’elle m’a surpris avec une autre femme me fera croire que la jalousie seule l’incline à des désirs non partagés et je serai paralysé. Je ferais mieux de rentrer en mon logis. Mais l’image fut la plus forte : il obéit à l’impulsion.

«Eh ! se disait-il, toujours capable d’un strict raisonnement, j’ai peur d’avoir regardé de trop près le travail des idéales abeilles, je sais bien, que je pense, mais je ne sais plus ce que je pense.»

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 17 :  L’adorant , 2, plumes de paon !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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