L’heure charnelle par Remy de Gourmont (PG, 64) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 15

Chapitre XV

L’heure charnelle

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«Tous ces gens-là ignorèrent totalement ce que c’est que d’avoir une âme, et pourtant, Monsieur, ils firent l’ornement de la société.» E. POE, Bon-Bon.

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Sitôt dans la rue, Hubert vit briller dans l’ombre, regards ardents d’un invisible spectre, deux yeux terribles, incitateurs et impérieux. Il les reconnut et une oppression l’écrasa ; c’était les deux yeux de la Luxure.

«Pour les femmes, le fantôme rôdeur a nom Péché c’est un mâle ; pour les hommes, c’est la femelle Luxure. Ah! oui, je la reconnais. C’est une compagne d’enfance. Elle est ingénieuse : jadis elle raclait des ballades à la lune sur mes nerfs adolescents. Aujourd’hui, elle tambourine sur ma nuque la ronde des Lupanars. Elle veut d’un seul coup prostituer l’amant et l’amour : j’irai aux vils chatouillements et celle que j’aime sera l’opératrice.»

Il se rendait compte : un voluptueux rêve amené aux premier temps pubères, par la contemplation des yeux de la madone ; depuis cette saison, l’association avait été constante et très souvent inexorable : il fallait obéir ou souffrir d’absolues insomnies endolories encore par la spéciale excitation du lit, ou courir noctambule vers une fuyante proie : dans ce dernier cas les engageantes paroles des coins de rue faisaient peu à peu fondre le désir au feu lent du dégoût. Mais quelle terrible nuit, quand les jambes détendues ployaient, quand la honte de l’obscène vagabondage écrasait l’échine d’une pleine dossée d’horreur !

Pourtant il ne voulait pas, comme un bourgeois obsédé, comme un compagnon, les jours de paie aller frappera la porte grillagée d’une basse maison, traîner son idéalisme sur les divans spermeux et mettre sa chair aux enchères des moins saumâtres peaux ! Il hésita entre un assez propre harem, voisin, et des semblants de calmante intrigue : il ne détestait pas un choix mutuel d’apparence libre, l’excuse d’un désir précisé vers celle-ci plutôt que celle-là, des préliminaires publics et lavés de toute vergogne par la complicité du milieu, Bullier, par exemple, ou les Folies-Bergères. En prenant une rapide décision et une voiture, il pouvait arriver avant la fermeture en l’un de ces marchés d’esclaves. A la réflexion, Bullier fut écarté : les locatis de celle reprise faisaient relâche. Quant à l’autre exhibition, elle était bien lointaine.

Indécis, il se calmait. Un moment, il eut l’espoir d’en être quille à bon compte, mais les yeux ressurgirent, les implacables yeux, obscènes étoiles qui ne devaient s’arrêter et s’évanouir que sur la maison d’élection.

C’était dans une petite rue du marché Saint-Sulpice.

Une femme demeurait là, dont les prunelles, adéquates à ses rêves primordiaux, jadis l’avaient séduit, jadis, vers sa vingtième année, alors que nul dégoût raisonné n’enfrène les sens. Ses charnelles obsédances venaient chaque fois converger en cet agréable souvenir et avec un entêtement animal, il croyait, chaque fois, retrouver la même femme et les mêmes jouissances.

Comme elle ne cédait pas au premier quémandeur, ayant la coquetterie d’une certaine propreté amoureuse, on la surprenait souvent seule ou capable sous le prétexte d’un protecteur jaloux, de mettre à la porte l’hôte du soir si le nouveau venu lui plaisait davantage.

«Ainsi, se disait Entragues, voilà donc l’aboutissement ! Les femmes honnêtes savent fort bien à quelles promiscuités les exposent leurs refus : elles devraient au moins céder par dignité. On devrait leur apprendre cela : ce serait un des utiles chapitres du cours d’amour, que de vieilles séculières professeraient si bien et avec tant de joiev! Mais si elles cédaient, adieu le plaisir des duels de vanité.»

Sans se douter de l’inutilité et du mal à propos de ses réflexions, – il suivait l’étoile.

«Voyons, que va-t-il se passer ? Oh ! je le sais d’avance. N’importe, j’y vais !»

Il frappa d’un certain doigté.

«Dire que je me souviens de cela. Il y a pourtant longtemps que je suis venu. Depuis des années, ces soudaines et irrémissibles tortures m’avaient été épargnées. Des années ! Elle va être changée, vieillie, laidie. Tant mieux, ce sera la douche nécessaire et peut-être que dans une demi-heure, je rirai de moi au lieu d’en pleurer. Serait-elle absente, ou endormie ou occupée ? Occupée ! J’ai envie, comme un collégien, de fuir avant qu’on ne m’ouvre. Une, deux… je m’en vais.»

Non, il frappa une seconde fois.

– A qui ?

– …

– Toi !

«Elle me tutoie, c’est effarouchant.»

– …

– Toujours pour toi !

«Encore ! Enfin je lui plais. C’est moins vil que l’indifférence.»

Maintenant, il entendait des chuchotements qui lui venaient coupés par un va-et-vient de portes. Il eut la sensation de conversations de nonnes perçues à travers une cloison de bois plein. Ce mauvais lieu avait des mystères de couvent ; l’approche des femmes, et leurs remuements donnent toujours à l’homme de pareilles impressions, quelque divers que soient les milieux. Elle parlementait : enfin le verrou sonna, la clef tourna : nouvelle attente, bien plus courte, dans une antichambre noire: bruit d’une seconde porte extérieure, des pas descendent l’escalier : il est parti.

Elle était habillée, son chapeau sur la tête, gantée.

«Au moins elle ne sort pas récemment de bras quelconques.»

Elle n’avait pas vieilli : c’était un plein été chaudement épanoui et que n’avaient pas fané les souffles des «minutes heureuses» et mutuelles. Des femmes résistent à tout ; ni les veilles, ni les jeunes, ni les contacts multipliés ne les atteignent et bien, au contraire, il leur faut, pour fleurir, l’arrosoir incessant du jardinier.

En petites exclamations et menus propos assez déréglés, elle formulait de la joie ; Entragues songea qu’autant valait cueillir l’heure présente et il s’efforça vers un aimable libertinage.

Elle le trouvait beau et fait pour tous les baisers ; il laissait dire, plutôt content de donner cette impression et conscient de faire passer à cette fille qui prévalait ses pareilles, un moment de plaisir sincère.

«Ces créatures, après tout, pensait-il, ne sont pas plus répulsives que les adultères ; il leur manque c’est vrai l’auréole du mensonge, mais elles ne sont ni plus ni moins partageuses : avoir à la fois deux hommes, ou en avoir dix, où est la différence ? Passé un, le vice commence et s’il faut mépriser les unes, le même mépris est de droit pour les autres. Sans doute, transgressant une plus stricte loi et un serment spécial, les adultères devraient s’amuser plus infernalement: le piment de l’enfer craque sous leurs dents et poivre leurs baisers d’un feu anticipé, si elles ont eu la grâce d’une éducation chrétienne, mais combien sont capables d’une si cuisante jouissance, de savourer au moment de l’amour l’inéluctable damnation conquise pour le plaisir de celui qu’elles aiment ? Il faut leur reconnaître encore une possible supériorité : c’est quand il y a des enfants: la progéniture des filles n’a pas de père: la progéniture adultère en a deux, prévoyante assurance contre l’orphanité.»

Pendant cela, Valentine apportait de vagues gâteaux et une bouteille de ce vin aumalien, qui donne au peuple l’illusion d’un régal princier. Puis elles s’anonchalit aux genoux d’Entragues, les yeux pleins de blandices, de promesses et d’attirances.

Elle le regardait tremper ses lèvres dans le verre, voulut boire après lui, semblait ivre de désir, livrée à un quart d’heure de plein amour, se consolant en un soir, avec ce pèlerin inattendu, de plusieurs mois, de plusieurs années, peut-être, de plaisirs prévus et sans sursis, donnés sans plaisir.

Une blasphématoire comparaison l’eût fait prendre pour une Madeleine soudain partie en adoration, l’âme nouvellement livrée à un Dieu révélé, charmante d’intérieures et inutiles supplications, si persuadée d’aimer au-dessus d’elle, qu’un geste d’acquiescement la renverserait de joie.

Ce bien surprenant spectacle charmait Entragues, mais il y sentait sa faute aggravée de tout l’agrément préventif dont se dorlote la chair. Ce n’était plus l’unique secousse nécessaire au rétablissement de la circulation nerveuse, mais un plaisir complexe et trop prolongé pour être excusable.

Elle lui baisa joliment la main, les derniers remords s’envolèrent, les deux balanciers battirent isochrones.

Ils disaient des riens et lui, cherchant ces amusettes qui plaisent à ces femmes, la faisait rire : elle semblait, par moments, étonnée de sa jouissance, comme si l’air froid d’autour d’elle se fût soudain et magiquement évaporé en d’effervescents parfums.

Entragues, tout lus et ravagé, oui, lui semblait beau : blond de cheveux, avec une plus fine cendrure aux tempes, la barbe brunissante aux joues, terminée en deux longues pointes comme en de vieux portraits vénitiens ; le front haut, la peau très pâle avec, dans l’animation, de la roseur, le nez sans courbures, la bouche lourde, les cils et les sourcils presque noirs surlignant des yeux dorés comme tels yeux félins, mais doux. D’une ordinaire taille et de muscles raisonnables, il portait la tête droite, semblant regarder d’invisibles féeries, le regard divergent et fixe, comme l’Inconscience.

Valentine surtout guettait les lèvres, il s’en aperçut et les donna non sans mordre les piments mûrs qui offraient leurs sincères rougeurs. Elle n’était ni teinte, ni peinte et des pieds à la tête d’une vérifiable véracité: elle le prouva en commençant à se dénuder. D’ailleurs, elle si froide en ses communes rencontres, n’y tenait plus et sa connaissance de l’homme lui suggérait que la vue de sa belle peau de brune, ferme et chagrinée, inciterait le toucher et le toucher, le reste. C’était à supposer, car si d’aucuns aiment à conquérir le terrain pied à pied sur les cordons et les agrafes, celui-ci (c’était faux) paraissait doué du calme qui attend l’occasion et ne se soucie point des commencements. Quant aux délicatesses, elle en avait perdu l’usage et cette phase d’amour ne lui fit pas retrouver les trésors perdus.

Nue, elle se dressa, se faisant voir avec orgueil: sa dignité était là, dans la solidité des lignes, la fermeté des seins marbrins, la bonne tenue des hanches et des autres courbes.

Entragues la considérait avec plaisir, mais sans guère de trouble, car le nu, surtout, en une chambre de fille, n’est pas spécialement sensuel ; c’est un si naturel état, si simple, si exempt de provocation, si peu suggestif par son absence de mystère, qu’un bas de jambe entrevu dans la rue, un corsage adroitement habillé, un frôlis de jupes, une main dégantée, un sourire derrière un éventail, telle mine, tel geste, tel regard, même en toute chasteté d’intention, sont bien plus excitants. Remarque assez banale, mais Entragues, excusable de s’y arrêter comme à une impression directement ressentie, cherchait encore à en démêler la cause.

Devant cette fort agréable femme qui se pétrissait elle-même, en attendant, il éprouvait ceci : un grand découragement : «Cette beauté qui me plaît, que je désire et qui est à moi, je ne l’aurai pas. Je la prendrai dans mes bras, je la serrerai contre ma chair, je pénétrerai en elle autant que la nature l’a permis, et je ne l’aurai pas. Quand je la baiserais d’autant de baisers que le mensonge a de langues, quand je la mordrais, quand je la déchirerais, quand je la mangerais, quand je boirais tout son sang en un sacrifice humain, je ne l’aurais pas encore. Et toutes les sortes de possessions dont je puis rêver sont vaines ; quand je pourrais comme un flot, en une complète circonvolution, l’imprégner de ma vie par tous les points de son corps à la fois, je ne l’aurais pas encore. L’endosmose d’amour est irréelle et la tromperie du désir, seule, me fait croire à son possible accomplissement. Je sais que c’est un mensonge, je sais la déception qui m’attend : je serai puni par un effroyable désappointement d’avoir cherché l’oubli de moi-même en dehors de moi-même, d’avoir trahi l’idéalité, et pourtant il le fallait puisque les sens sont impératifs et que je n’ai pas, mérité le surnaturel don de la grâce.»

Les contacts opérèrent ainsi qu’il est écrit dans la chair de l’homme, mais Entragues eut une désillusion plus prompte qu’il n’aurait souhaité.

L’adorable séductrice ployait sous les baisers ; le songe charnel soufflait aux amants l’inconscience du bien et du mal, ils allaient, anxieux et la tête perdue, prêts à mettre le pied sur la barque qui vogue vers l’île des Délices, cherchant comment devait s’orienter la voile et s’incliner le gouvernail : Entragues, soudain, se dressa, pâle: spectrale entre les rideaux de la fenêtre, terrible en sa robe rouge Sixtine venait de surgir.

«Ah ! songeait-il vaguement, épouvanté, mais rendu à lui-même, ceci est de la réalité. Les illusions sont fauchées, le foin est rentré, le pré est nu. Cela devait arriver : les images que l’on évoque volontairement et de propos délibéré finissent par acquérir de mauvaises habitudes et par s’évoquer toutes seules : celle-ci prend mal son temps ; elle doit assister à un spectacle désagréable. Tant pis pour elle, je ne l’ai pas conviée.»

Valentine inquiète, s’informait : «Un soudain malaise ? Quel dommage !»

Il fallut fermer les rideaux du lit, éteindre la lumière. Sixtine leur fit la grâce de ne point bouger et de répudier le stratagème de la phosphorescence.

Les bougies, au bout d’un temps rallumées, n’éclairèrent plus pour Entragues qu’une chambre vide ; Sixtine était partie. Mais partis aussi les désirs et tout l’agrément inavoué d’une jolie nuit de débauche.

Il n’osa pas s’en aller, craignant une solitude peuplée contre son gré ; fatiguer la bête, c’est fatiguer l’intelligence : il s’exténua, comme on se laudanise.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 16 :  Les idéales abeilles !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

A SUIVRE SUR TWITTER : https://twitter.com/#!/RemydeGourmont

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