L’adorant par Remy de Gourmont (PG, 61) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 12

Chapitre XII

L’adorant.

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«Ave, rosa speciosa!» INNOCENT III.

I. – COULEUR DE SANG

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«Sainte Napolitaine aux mains pleines de feux Rose au coeur violet, fleur de sainte Gudule, As-tu trouvé la croix dans le désert des cieux? – GÉRARD DE NERVAL. Les Chimères.

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La nuit par la meurtrière entra, conclusion d’une journée d’horreur. On l’avait oublié ; il n’avait pas eu sa promenade quotidienne. Peut-être allait-il périr là, sans revoir la Novella ?

Matin, midi ou soir, selon les arabesques de sa fantaisie, Veltro, son geôlier, d’un violent tour de clef, ouvrait la porte : «A la tour !» Della Preda, l’air obéissant, montait les raides degrés de l’escalier étroit et obscur ; il montait lentement, comme s’acheminant à un service irrécusable, car il le savait, on ne lui donnait ces quotidiennes minutes de grand air et de factice liberté que pour lui faire plus sûrement sentir les affres de la cellule, empêcher qu’il ne perdît la notion du temps et de la durée de sa peine. C’est afin d’atteindre rationnellement ce but, sans doute, que les rigides philanthropes modernes instituèrent le strict règlement des prisons nouvelles. En 1489, les barigels de Naples connaissaient déjà le moyen d’éviter ces abus de confiance par lesquels le condamné transmue son châtiment en un mauvais songe ; mais on le réservait aux prisonniers de marque. Guido della Preda, comte de Santa-Maria, était accusé d’avoir conspiré, les uns disaient contre la sûreté de l’Etat, les autres contre l’honneur de la reine. On ne l’avait pas pendu parce qu’il était gentilhomme ; on ne l’avait pas décapité, parce qu’il était innocent ; une peine spéciale lui avait été dévolue, car il faut bien faire une différence dans une geôle royale entre les prisonniers qui sont coupables et ceux qui ne le sont pas.

Il était au secret : la conscience de l’injustice subie aurait pu l’induire en des tentatives d’évasion ou de révolte et son intelligence en eût fait le chef nécessaire des gredins vautrés de compagnie sur la paille du commun cachot ; et il n’est pas bon qu’un prisonnier sorte de prison par la fenêtre ou qu’un geôlier soit étranglé dans une bagarre : c’est d’un très mauvais exemple et bien fait pour déconsidérer les prisons. Ce raffinement, privilège discuté et accordé en conseil d’État sur la prière du Saint-Office (car Della Preda était l’un des treize pairs du royaume) avait encore une autre raison : «Notre Guido est innocent selon les lois passagères, mais qui peut se vanter de l’être selon les lois éternelles ? Qu’il souffre donc d’avance le châtiment que Dieu lui réserve pour son début dans l’autre vie ! Qu’il souffre plus que les autres, puisqu’il est moins coupable ! Que chaque heure de sa vie mortelle soit un acheminement douloureux vers la mort libératrice, par qui s’ouvre l’éternité ! Ah ! c’est un grand bonheur pour lui que d’avoir été impliqué dans ce procès !»

La dix-neuvième heure sonna, ce qui fait sept heures du soir selon la mode française; par habitude Della Preda leva les yeux vers le cadre que la muraille encastrait à trois hauteurs d’homme au-dessus du sol, vers la naissance de la voûte, mais il ne vit que de la nuit. Cette horloge lui mesurait le temps par des sonneries violentes comme des trompettes, et vraiment le voeu pieux du Saint-Office s’accomplissait : les mortelles heures de sa vie mortelle tombaient sur sa tête une à une, comme des balles de plomb.

Mais tout n’avait pas été prévu ! Quel moine pieux pouvait deviner que le prisonnier trouverait en lui-même des joies et des tourments tels que n’en fit jamais jaillir en nul coeur la plus délirante passion de la vénéneuse Parthénope ?

La Tour de la Croix (Torre della Croce), qui se nomme à cette heure et depuis quatre cents ans la Tour de la Proie (Torre della Preda), domine de ses créneaux tout le quartier populaire de Naples. Elle se dressait à l’extrémité d’un amas de vieilles masures qui sert encore de prison, par habitude, et à laquelle le peuple a conservé son appellation de Prison du Lévrier (Carcer del Veltro). A la fin du quinzième siècle, ces masures de reconstruction peu ancienne, avaient une apparence de château-fort et un espace de cent cinquante pieds devait rester libre entre les murailles bordées de fossés, et les premières maisons basses du faubourg.

Au centre de la plate-forme où Della Preda était chaque jour amené, un logis de corps de garde s’édifiait qui la partageait en deux, hormis d’étroits passages et bornait la vue du côté de la campagne. En mettant le pied sur la dernière marche, le prisonnier avait en face de lui, à sa gauche, la ville qui se projetait au loin, pleine de clochers carrés et de dômes; à droite le golfe bleu.

Une église aux fuyants contreforts, écrasée et lourde, attirait d’abord le regard inexpérimenté et par la splendeur de sa madone enrubannée le fixait. Quand le soleil déclinant allait au fond de la niche ogivale la baigner de rayons, les rubis et les péridots de sa tiare, les lépidolithes et les topazes de son auréole étoilée réverbéraient l’éclat d’autant d’astres et la figure aux yeux diamantés s’extasiait.

La première fois que Guido monta sur la tour, c’était un soir vers l’heure du couchant. Ni de la flambante ville, aux terrasses vertes, ni de la cérulante baie aux blanches voiles, il ne vit rien, mais demanda, poussant un cri :

– Là-bas ! Là-bas ! quelle est cette dame ?

– Cette dame ? quelle dame ? répéta Veltro, l’oeil étonné, inquiet déjà.

– Oui, cette dame, devant l’église des Orphelins ?

– Ah ! Au-dessus du portail, voulez-vous dire ? C’est la Novella, seigneur, répondit Veltro, en se découvrant au prononcé de ce nom, une bienheureuse et bénévolente madone. On ne la voit guère bien d’en bas, la rue est trop étroite, mais on sait qu’elle est là, et cela suffit.

– Quelle agréable femme ! reprit Guido. O Novella! protégez-moi et aimez-moi !

Il s’agenouilla, baissant le front, et quand il se redressa aux derniers mots du suppliant ave, la Novella souriait pleine de grâce et de tendresse.

– Ainsi vous acceptez ma prière ? Merci, madone! Daignez me recevoir comme votre fidèle, que toutes mes respirations soient des hommages à votre immaculée tendresse, à votre souveraine grâce. Ouvrez votre complaisance à l’irrévocable don de ma vie : que je sois à vous comme la pupille à l’oeil qui la meut selon l’esclavage de son gré. Foulez-moi du poids béni des adorables pieds qui écrasèrent le serpent ! Que, pour l’amour de vous, ma chair soit desséchée, mes os brisés, mon sang répandu. Ah ! je vous aime, O Novella ! bienheureuse et bénévolente madone.

La madone accepta le pacte : un signe marqua sa volonté, son choix et son plaisir: par trois fois ses paupières s’abaissèrent sur ses yeux et par trois fois se relevèrent. Puis la nuit tomba et il parut à Guido qu’un très notable miracle avait quelques instants suspendu le soleil au bord de l’horizon.

«Il est coupable, bien coupable, se disait alors Veltro, mais il a de la piété, il regrette ses crimes, que la madone l’entende !»

– Écoutez-moi, seigneur, ajouta le geôlier, et sachez qu’il n’y a de meilleur recours au monde que d’implorer la Novella. Ce n’est pas pour rien allez qu’on la nomme la Madone des Orphelins ! Ses bras sont tout grands ouverts et elle ne porte pas le Bambin parce que celle-là, toutes les créatures de Dieu sont ses enfants. C’est la seule, à ma connaissance du moins. Santa Madonna degli Orfani, ora pro nobis.

Depuis deux mois que la Novella était l’occulte maîtresse de Guido, elle ne lui avait donné que des joies, de charmantes et adorables joies. Il l’aimait et elle souriait à son amour. A peine si, tel ou tel jour un nuage léger avait cendré le front pur ou les yeux clairs de la bien-aimée. Il aimait, et tout à son culte, se sentait aimé. Craintive d’abord, sa tendresse maintenant osait. Le doux, mais éternel sourire, ne lui suffisait plus ; l’amant sentait naître en son coeur la hardiesse de la passion, comme une rose prisonnière que la sève incite à jeter au grand jour le trésor vivant de sa pourpre. L’heure approchait où le timide adorant allait demander à la muette adorée quelques preuves, oh ! les moindres, de l’adoration partagée, l’heure approchait, l’heure du dialogue, l’heure spirituelle qui tient par la main sa soeur, – l’heure aux yeux sérieux et tendres, l’heure aux sanglantes caresses, l’heure charnelle.

La journée sans lumière qu’il passa sous le martellement de l’impitoyable horloge, fut d’autant plus pénible à Guido, qu’il l’avait choisie pour les définitives interrogations. Comme les autres, comme tous les amants, il voulait savoir à quoi s’en tenir, quand il est si simple d’ordonner soi-même les demandes et les réponses : mais c’est peut-être ce qu’il fit, et que faire autre chose ?

Veltro s’expliqua. C’était la fête de San Gaetano, le pays de sa femme, à deux lieues de Naples. Il avait eu permission, était parti, comme un étourdi, sans prévenir le valet chargé du service. Le seigneur prisonnier voudrait bien lui pardonner ?

– C’est bien, Veltro, je vous pardonne. Vous n’êtes pas méchant et je crois que cela ne vous arrivera plus, quand je vous aurai dit que j’ai beaucoup souffert.

Il montait lentement, comme à une joie certaine, fermant à demi les yeux sous les caresses prolongées du désir, comptant les marches, frissonnant à l’approche de la dernière et trente-troisième.

Un soudaine inquiétude arrêta son habituel élan vers l’appui des créneaux: il avançait pas à pas, hésitant, avec les gestes de l’étonnement et de la déception.

– Pourtant c’est elle, c’est bien elle, et je ne la reconnais pas !

– Rassurez-vous, seigneur, il n’y a pas de mal, au contraire. On lui a mis sa robe d’été, voilà tout. La Novella fait sa toilette aux quatre saisons. C’était donc fête aussi, par ici ! Ah ! si j’avais su ! Mais qu’elle est belle ! Elle est belle comme une reine.

Oui, elle était belle, mais Guido fut un bon moment avant d’admettre cette transmutation à laquelle il n’avait point participé. Tout triste, il regardait la nouvelle Femme, tout triste et les yeux pleins de reproches :

«Est-ce qu’il y a des saisons pour mon amour ? Est-ce qu’il y a des jours, est-ce qu’il y a des heures ? J’aimais la robe couleur de ciel que tu avais revêtue pour notre rencontre première ? Pourquoi donc l’as-tu laissée ? Est-ce à mon intention, du moins ? As-tu voulu me faire la surprise d’une plus riche vêture habillant plus noblement ta sereine beauté. Ah ! reine, ce trop beau manteau ne rapproche pas ton coeur de mon coeur, ni tes lèvres de mes lèvres; alors, à quoi bon ? Tu étais bleue comme le ciel et comme la mer, bleue comme le rêve, bleue comme l’amour, pourquoi ce pourpre sanglant ? Dans quel fleuve de sang as-tu trempé ta grâce ? Ne t’avais-je pas offert le torrent de mes veines ? Reine, tu m’as trahi ! Tu me souris encore, mais ton sourire est cruel, tu railles, tu méprises ! Jour hostile où loin de mes larmes, tu as permis que de barbares mains soient venues profaner les membres que j’adore ! C’était à moi de te dévêtir, c’était à moi de t’envelopper, divine et nue, dans le manteau sacré de mes effusions. Ah! vous me faites pleurer, Novella ! Quoi ! tu pleures aussi, chère Passion, tu m’aimes donc toujours ? Oh ! ne pleure pas ! Pardon, pardon, c’est moi le méchant, c’est moi l’inclément, et de plus, j’étais fou. Cela se comprend : j’ai cru te perdre. Mais non, n’est-ce pas ? Tu es à moi, plus que jamais, à moi seul ! Eh bien, que je sois tout à fait heureux ! Non ? Je t’en prie, je t’aime tant ! Pas encore ? C’est vrai, j’ai douté de toi, il faut souffrir, je veux souffrir.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 13 :  Christus Patiens !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

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