La promenade du péché par Remy de Gourmont (PG, 58) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 9

Chapitre IX

La promenade du péché.

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«Cette boucle de cheveux appartient à une fille de Ra-Hor-Xuti, qui a en elle toute l’essence de la divinité.» – Papyrus d’Orbiney, Pl. XI, 4.

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Elle avait l’air assez quatorzième siècle, prisonnière en sa chaise abbatiale. Vêtus de rouge, ses pieds foulaient un coussin noir ; ses doigts illuminés de grenats et d’opales, de cassidoines, peut-être, et de chélonites jouaient avec la corde blanche qui serrait à sa taille une robe aux lourdes ondulations pourprescentes ; vers la boiserie sculptée, fleur pâle, la tête se penchait ; l’ombre de l’ogive encadrait l’auréole blonde.

Tout dépaysé par l’attitude qui semblait exiger la génuflexion d’un fidèle, plutôt que la cordiale salutation d’un ami, il restait debout près de la porte, cherchant un exorde. Sixtine, plusieurs secondes, se donna la jouissance de l’étonnement qu’elle avait prévu, puis bravement se leva, et avec un reste d’arrière vanité, lui tendit la main. Il la prit froidement, voyant qu’on avait voulu le duper par une mise en scène.

Le fil se cassa, et toutes les perles de la broderie l’une après l’autre tombèrent : ce fut l’oeuvre de cette soirée de rénover le fil de soie, de réintégrer en leur dessin les joyaux épars.

Tous deux s’y occupèrent avec bonne volonté et Sixtine, qui sentait le péril d’avoir travesti, même de parures dignes, l’image primitive restée aux yeux d’Entragues, redevint vite la femme simple, et sincèrement étrange de la première heure. Hubert, du moins, au vu de quelques gestes, au son de quelques mots, la recréa telle, peu à peu reprit son aise et renoua avec la Sixtine de là-bas la causerie commencée là-bas.

Les sapins au-dessus de leurs têtes courbaient leur lourds ramages ; un cerf passa, passèrent des chiens, passa Diane au croissant d’or.

Sur le globe rose de la lampe, Sixtine jeta un voile de soie verte en disant :

– Diane s’éclaire elle-même : la chasse va se continuer au clair de lune. Est-ce bien lunaire, ainsi ?

– C’est dans une pareille lumière que je vous vis une nuit, une surprenante nuit de rêve ou de vision : E par che sia una cosa venuta

Die cielo in terra, continua Sixtine. Ma mère était vénitienne : elle me faisait lire des poètes italiens. Des bribes m’en sont restées, et ce fut tout mon héritage : elle ne m’a même pas donné ses cheveux, je suis blonde comme mon père, d’un blond pâle qui me désespère, car je n’ai pas l’âme blonde.

– Croyez-vous ? L’âme et les cheveux sont toujours de la même couleur, à des nuances près. Il est vrai que les nuances importent : la crinière féminine revêt plus de trente teintes parfaitement différentes et caractérisables par des mots précis, dont la moitié sont prononcés journellement mais un peu à l’aventure. Ces teintes se mêlent et s’entremêlent à l’infini et la vue même peut à peine les définir par immédiate comparaison; cela est si vrai que, vous le savez bien, on ne peut pas réassortir des cheveux. Ne serait-il pas amusant d’ordonner une classification des caractères de femme sous le vocable des nuances de leurs cheveux ? Il suffirait de déterminer le ton exact pour se prononcer sur le caractère, les facultés passionnelles, le penchant à l’amitié ou à l’amour, le sentiment du devoir, la tendresse maternelle, etc. Les somnambules, qui se servent de ce principe sans méthode et sans préalables études, arrivent parfois à de curieuses révélations. Dans cinq ou six cents ans, cette science sera faite, et ceux qui la posséderont en perfection, au vu d’une mèche de cheveux, détermineront le caractère de l’homme, et sauront comment il faut le prendre pour le dompter. Mais les sots, les ignorants, échappent toujours au pouvoir de l’intelligence ; ils acquerreront la facile ruse de se faire raser le crâne, et prouveront ainsi une fois de plus l’inutilité de toute science et la vanité de l’esprit.

– Appliquez-moi la science de demain, quelle est la couleur de mon âme ? demanda Sixtine, ramenant à soi, comme toutes les femmes, les moindres idées générales.

– Blond changeant, blond flamme, ou, si vous voulez, en décomposant la nuance, fauve, cendre et or. Fauve c’est la sauvagerie, cendre, le nonchaloir, or, la passion. Votre horoscope viendrait ainsi : Femme partagée entre le désir de s’enchaîner à une tendresse et son amour de l’indépendance, mais qui se résignera à un choix, que les circonstances feront pour elle; comme l’indolence est un mauvais garde du corps, il est vraisemblable, qu’elle sera conquise…

– Volée, cria Sixtine, volée ! c’est moi qui vous l’ai dit, j’attends le voleur !

– Eh bien, parfait ! cela concorde. Conquise ou volée par quelqu’un qu’elle n’aimera peut-être pas, mais qui aurait été plus fin et plus fort que les autres. Conclusion : l’acquiescement final de sa nonchalance.

– Cela, non. Il faut que le voleur me plaise. Mais pourquoi le futur ? Les destins sont peut-être accomplis, qu’en savez-vous ?

– Oh ! rien, fit Entragues, un peu troublé. Seulement, en présence d’une femme les hommes songent au lendemain et non pas à la veille. Il semble que l’avenir leur appartienne, comme une nécessaire conséquence de la minute présente, et quand ils ne peuvent l’ordonner selon leur profit personnel, la vanité, du moins, ne serait pas fâchée de le réglementer un peu par insinuation. Le plus sot d’entre eux se croit né pour être directeur de conscience, et au fait, comme ils ne savent pas se conduire eux-mêmes, c’est peut-être leur vraie vocation.

– Il est certain, reprit Sixtine, que les femmes n’en sont pas plus heureuses pour avoir conquis la liberté de la bride sur le cou. Elles veulent, en général, trop de choses à la fois pour en vouloir une seule bien sérieusement et c’est leur rendre service que de préciser la route où doivent plus à l’aise galoper leurs désirs. La tyrannie malheureusement voisine avec le bon conseil : on ne sait pas toujours les distinguer l’un de l’autre, d’où révolte : puis la tentation est grande pour l’homme de légiférer sur tous les points, dès que la femme sur quelques-uns accepta ses avis ; viennent les ordres, le despotisme commence et l’insurrection est justifiée.

– Vous parlez madame, comme un homme d’État, et je m’étonne que vous ne soyez pas Egérie quelque part ?

– Je le fus et je m’en lassai. Vous me raillez donc bien mal à propos. Les femmes, peut-être, sont amusantes à conduire, non pas les hommes. L’Egérie qu’il leur faut tient en laisse un petit être rondelet aux oreilles tombantes ; Rops l’a dessinée, et bien que je ne fréquente pas les musées secrets, je l’ai vue. Une Egérie par jour et c’est toujours la même, dont l’âme se rend visible à leur spiritualité sous de plus secrètes, et de plus révélatrices toisons. C’est là qu’ils vont chercher la couleur de l’âme.»

Sixtine avait parlé avec une chaleur juvénalienne, qui découragea Entragues. C’était l’indignation de la femme dont l’intelligence a été dédaignée qui, se croyant une collaboratrice politique, avait vu son rôle abaissé à celui d’instrument charnel. Il feignit de n’avoir remarqué que le côté piquant de son discours et reprit :

– Je n’avais pas osé, en ma théorie de la science des cheveux, mettre en lignes toutes les concordances possibles. Le vêtement, d’ailleurs, rend tout à fait puérile, et d’assez malsaine curiosité, une plus lointaine recherche ; cependant, l’accord des tons est loin d’être toujours parfait, il faudrait en tenir compte. Avouez aussi, madame, que si ce n’est pas là le palais de Psyché et son habituel logis, c’est du moins sa maison de campagne.

– Allons fit Sixtine, en riant de bon coeur, je vous pardonne pour ce dernier mot, mais ne recommencez pas.

– Mais c’est vous…

– Moi, ce n’est pas la même chose. D’abord je n’ai pas insisté. Chut ! vous me gâteriez tous les vers où se déroulent des chevelures et celle de Bérénice même me deviendrait suspecte. Vous m’avez vue «sous la lune éphémère», je voudrais bien savoir à quel moment, par exemple ?

– Vue, oui. J’ai de particulières facultés de vision et maintes fois je vous appelai près de moi par des magies. L’objet auquel je pense très fortement s’incorpore devant mes yeux en une forme visible, et à mes sens tactiles en une palpable matérialité, quelquefois. J’ai senti des présences de personnes certainement bien loin de moi, selon le commun jugement, et cela ne m’étonne point, car la sensation régulière n’est qu’une hallucination vraie. Vraie ou fausse, pour moi, cela est bien indifférent, je ne m’en inquiète guère.

– Alors, toutes les femmes sont à votre merci ? Si une femme aimée de vous, se dérobait à vos prières, l’imagination vous… vous… suffirait.

– Non, le stupre, c’en serait un, est le plus vil des péchés, le plus sacrilège et le plus inutile. Que vaut un plaisir de chair non partagé ? Non, ces sortes d’actes sont vraiment trop solitaires. Je ne suis pas l’impur passant du poète, je ne me complais à de ridicules, incomplètes et fades profanations ; je ne suis pas non plus un Jean-Jacques : le Très-Haut ne m’a pas favorisé d’un don funeste à mes contemporaines.

– Croyez-vous que cela leur serait si désagréable, ces stupres, comme vous dites, ces stupres imaginatifs ? Quand on veut plaire, on veut plaire jusqu’au bout.

– Il y a des perversités de femme, reprit Entragues, assez peureuses pour se contenter de la métaphysique du plaisir ; mais je vois au delà : de parallèles rêves s’évertuant, au même moment, vers le même but; résultat : la possession mutuelle à distance. Quel triomphe pour l’amour ! quelle ressource pour les amants séparés !

– C’est bien à vous, vraiment de parler de notre perversité, vous en êtes doué d’une assez perverse, vous, d’imagination.»

Elle haletait un peu, s’éventait, oh ! sans peur, le sexe faible, la tête ferme.

Il y eut un court silence.

Cet original costume qui avait brisé chez Entragues le fil des sensations, maintenant lui plaisait. Il savait gré à Sixtine de ne pas lui être apparue dans une robe d’intérieur à la dernière mode, ce qui, sans arrêt possible, eût dévié la causerie vers la damnable sottise d’un bavardage parisien ou d’un dialogue de comédie moderne. L’intimité avec cette Sixtine un peu différente lui semblait extrêmement désirable : une seconde et identique bifurcation amenait au désir son sentiment parti de la curiosité. «M’introduire dans ton histoire», il se répétait les premières mesures du symphonique sonnet, et l’effarouchement même, en son recul, talonnait la convoitise.

Elle le regardait réfléchissant, non sans de petites impatiences dans les doigts; il répondit :

– Celle qui en fera son esclave l’assagira, sans doute.

– Oui, sans doute.

Ces seuls mots, Sixtine les prononça gravement, sur un mode cordial.

Sous les verdures de la vieille tapisserie tendue au plafond et revenant couvrir tout un pan, dans la pièce encore un peu froide, une tiédeur de printemps se répandit en ondes dorées ; de l’intimité soudain vaporisée flottait.

Disant des riens nécessaires, auxquels répliquait légèrement Entragues, Sixtine se leva, alluma une flamme bleue sous la bouilloire de cuivre, ouvrit un coffret à cigarettes, se remua dans un ménage si adorable que Hubert souriait de joie à la voir aller et venir, prodigue de jolis mouvements et de gestes d’un arc pur.

Elle versa le thé.

– Maintenant souvenez-vous. Il me faut mon commentaire. Quelle est donc cette vision où j’apparais le front fleuri d’étoiles ?

Hubert fit le récit de la surprenante apparition, ajoutant qu’il y avait une histoire, que M. de B… la connaissait…

Sixtine l’interrompit et prononça les paroles déjà entendues :

– Si vous voulez, je vais vous la raconter, l’histoire de la chambre au portrait.

Entragues eut un sursaut et pâlit. Ceci franchissait les bornes de la vraisemblance. Il répondit d’une voix faible :

– Dites, je le veux bien.

Sixtine commença :

HISTOIRE DE LA CHAMBRE AU PORTRAIT

– C’est une tragique et assez singulière histoire…

Elle se tut, paraissant convoquer ses souvenirs, puis :

– Non, décidément j’aime autant ne pas vous la raconter.

– Oh ! je vous en prie, fit Entragues, pareil à un enfant qui ouvre déjà deux grands yeux curieux.

– Non, plus tard, dans quelque temps, peut-être. Si vous me l’aviez demandée là-bas, avant ces vers, avant une coïncidence que je devine et qui me gêne ! Non, maintenant, je ne pourrais pas. Quand vous la saurez, vous comprendrez, et cette réticence même vous semblera si claire ! trop claire ! Ce serait étrange, étrange… On dit qu’elle n’a jamais menti… Eh bien, écoutez : «Le château de Rabodanges était alors le domaine héréditaire…» C’est plus fort que moi… Un enfantillage ? Ne dites pas cela !

– Mais je ne l’ai pas dit, l’émotion où je vous vois ne me suggère pas de tels mots. Laissons cette histoire…

– Eh bien, reprit Sixtine, tâchez de la deviner, vous le pouvez, et je vous le permets. C’est peut-être vous qui me la raconterez. N’en parlons plus et allez-vous-en. Je me lève de bonne heure et je devrais dormir. Vous voyez que je vous traite tout à fait en ami.

Elle avait l’air si nerveux, que Hubert ne demandait pas mieux que d’obéir, ne se souciant pas de gâter sa soirée par la gaucherie d’un quant-à-soi désormais nécessaire devant une femme qui ne paraissait plus maîtresse d’elle-même. C’était le moment de la retraite ou le moment des audaces; il prit le premier parti, le second ne lui était pas venu à l’idée. Quand il s’agissait d’autrui ou quand il réfléchissait à loisir sur ses propres aventures sentimentaires, Entragues avait une remarquable lucidité d’esprit ; devant la cause elle-même, la cause en personne, agissante et parlante, il se troublait, comme un éternel écolier, obéissait, sans se rendre compte de sa sottise, à ces fausses insinuations des femmes qui demandent une violette pour avoir une rose.

Il fit donc le mouvement de prendre congé, tout en disant :

– Je ne voudrais pas troubler de si honnêtes habitudes.

– N’est-il point écrit, répondit-elle sur le même ton léger : «Fuyez les occasions de pécher.»

– Et même saint Bernard, en ses Méditations. considère le péché futur comme aussi grave que le péché perpétré. Ne pas fuir l’occasion, c’est aller au-devant de la faute, et la rendre inexcusable. Mais je ne vois pas bien en quoi le lever matinal s’accorde spécialement avec ce précepte : il me semble au contraire que plus longue est la journée, plus nombreuses sont les pierres du chemin. Puis, est-ce que vous tenez tant que cela à gravir la voie de la perfection ?

– Je tiens à ce que ma vie ne soit souillée d’aucune promiscuité de hasard. Les mauvaises conjonctions ne sont-elles pas moins à craindre de sept heures à midi que de sept heures à minuit ? La plus élémentaire astrologie le démontrerait, je crois, facilement.

– Ah ! fit Hubert qui sentait le besoin d’avoir l’air d’être méchant, vous savez les heures où le Péché fait sa promenade, vous l’avez rencontré ?

– Souvent, répondit Sixtine, en se moquant, souvent et son Altesse me fit toujours la grâce d’un sourire. Elle n’est pas fière et tend volontiers la main ; on voit qu’Elle aime les hommes en camarade plutôt qu’en prince : il y a entre eux une vieille familiarité. Son Altesse est mariée à la Nuit et bien qu’Elle ait domestiqué toutes les Heures à son esclavage, Elle revient avec joie, quotidiennement au légitime lit qui lui fut dévolu. Par une surprenante multiplication de visages, de statures, de gestes, de voix, le Péché capte les femmes, en revêtant la forme rêvée de leur désir adoré, et voilà pourquoi j’aime autant avoir fini ma promenade quand il commence la sienne. Mais je vous en supplie, allez-vous-en. Oui, à la même heure, venez de temps en temps. A bientôt.»

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 10 :  La pâte azyme !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

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