Le rideau transparent du temps par Remy de Gourmont (PG, 57) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 8

Chapitre VIII

Le rideau transparent du temps.

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«En posant son Cogito, ergo sum, comme seul certain et en considérant l’existence du monde comme problématique, Descartes a trouvé le point de départ essentiel de toute philosophie.» – SCHOPENHAUER, Le Monde, I, liv. I. 1.

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Entragues se leva d’assez bon matin et ses porte-plume sous la main, feuilletant des papiers, buvant du thé, fumant des cigarettes, cet appareil était son magistère, il partit pour le sabbat.

M. Dubois, par un mémorandum administratif, avait la bonté de le prévenir. Il y avait eu des supplications postales et des pardons télégraphiques : Mme du Boys rentrait à la caisse. L’enveloppe contenait la lettre et la minute de la dépêche : Entragues fut touché de cette attention qui allait lui permettre de suivre, sans fatigue, le développement de l’oratorio.

La lettre, datée de Genève, était une réponse. Le secrétaire, parmi des phrases imprécises, avait sans doute laissé tomber de la semence d’espérance, car Mme du Boys semblait accepter en même temps qu’elle implorait. Se croyant de la dignité, elle n’était pas fâchée de cette corde lancée au milieu de son barbotage, elle l’agrippe avec joie, avec la joie vaniteusement naïve de pouvoir dire : C’est lui qui fait le premier pas ! Comme il tient à moi ! Ah ! le pauvre homme, je ne veux pas le faire davantage souffrir. Cela se lisait autour des pages, en exergue, dans les blancs, jusque sur l’enveloppe, écrite à main posée. Aussi, il fleurait l’ennui, ce papier international : Je m’amuse encore plus à Paris, même aux côtés d’un mari stupide et solennel, que sur les bords du lac de Genève, seule avec ma femme de chambre, de neuf heures du matin à six heures du soir, sans nombrer les jours où des affaires retiennent M. le comte et où, pour m’endormir, je bois, à même la Revue des Treize Cantons, de lymphatiques fluidités sur la course à la vie et le sens de la mort !

«P.S.–Dire que je passe une saison en Suisse pour ma santé.»

Elle arrive, laisse tomber ses petits paquets, ouvre les bras et M. Dubois, très ému s’y jette :

«Ah! mon cher ami ! je te retrouve donc ! quelles épreuves !»

Elle a pardonné.

M. Dubois s’essuie les yeux et ne sait que dire, son discours envolé lui laisse la bouche vide.

(Penchée vers un des petits paquets qu’elle relève, Mme du Boys murmure, serpentine et câline : )

«J’ai pensé à toi, mon chéri, je te rapporte une boîte de cigares.»

Entragues s’amusa beaucoup à ce dénouement imprévu. Il achevait d’en rédiger la notice, on sonna ; c’était une lettre à écriture inconnue. Le libellé en était court : «Monsieur d’Entragues est attendu ce soir pour donner un commentaire à son Rêve. Seuls auditeurs : les quatre murs et

Sixtine MAGNE.»

Déjà deux joies et il n’était pas midi. A cette heure seulement on lui montait sa rare correspondance, les précieuses matinées ne devant être troublées par aucune intrusion du problématique monde extérieur. Même au milieu d’un assez fiévreux contentement, il ne regretta pas la consigne donnée une fois pour toutes ; le billet de Sixtine arrivait à un moment où il pouvait songer à loisir et sans remords. Son plaisir se manifestait par une vivacité de mouvements toute juvénile ; de sa précoce maturité surgissait une apparence d’adolescence. Bien qu’alors il fût incapable de se rendre clairement compte de ses impressions, il se sentait rajeuni soudain et s’en étonnait. Ce mot ne lui semblait pas banal et il s’étonnait encore. Des gestes prestes l’eurent vite habillé.

La rue Notre-Dame-des-Champs était presque gaie.

Le Luxembourg qu’il traversa ensuite resplendissait d’une mordorure ensoleillée, plein d’enfants jolis et de flambants rubans. Vers l’Odéon il commença à ne plus rien voir autour de lui, une nuée rayonnante l’enveloppait. Dans l’après-midi, ayant déjeuné sans trop savoir où ni comment, il se trouva sur le Pont-Neuf, et se recueillit un peu. La présence d’esprit lui revint et d’un dernier souffle dissipant son nuage, il se mit à jouir consciencieusement de son bonheur. Le moment fut court : accoudé, regardant l’eau éternelle, il sentit le précurseur frisson qu’il connaissait bien, l’aure glacée du spleen siffla dans ses oreilles et bornant l’horizon comme un mur l’Idée noire se dressa devant lui. Une misère infinie l’accablait et loin d’en vouloir secouer le fardeau, il y ployait les épaules, se laissant écraser jusqu’au suicide. La souffrance lui ferma les yeux, il tremblait de froid, de fièvre et d’horreur, et un reste de raison, pourtant au fond de lui-même l’avertissait de l’absurdité d’une telle douleur soudaine et sans cause. N’importe, il y persistait, couché maintenant sous l’avalanche d’ombre, immobile, subissant le garrot de la mort solitaire, l’écorchement lent de l’agonie morale. Cela dura une heure pendant laquelle il pâtit des semaines de réelles et profondes peines, des peines les plus cruelles qu’ait inventées la tortionnaire imagination humaine, des peines sans espoir, des peines infernales. Il se réveilla tout endolori, et chancelant poursuivit son chemin.

La distraction du bouquinage lui fut d’un grand secours. Les momies, rangées par douzaines dans leurs cercueils, attendaient d’une fantaisie la résurrection momentanée. Il en sauva quelques-unes, les Promenades, de Stendhal, qu’il ne possédait pas, un vieux bréviaire historié d’armoiries et un lexique vénitien. Le Stendhal il regretta de l’avoir acquis. C’était encore un sujet de tristesse qu’il emportait et dans l’état maladif où l’avait laissé sa crise, le seul matériel contact de ces petites notules sans art, mais amères pouvait être dangereux. Amères ! Pour lui seul, peut-être, car il y trouvait de telles désolations : «Cette Rome des Papes, cette matrice de l’idéal, cette Ninive de la pourpre, cette Babylone de la croix, cette Sodôme du mysticisme, cette arche des rêves sadiques, cet incunnabule des folies sacrées, cette génitrice de la passion nouvelle, cette Rome, je ne la verrai jamais !» Un petit royaume avait volé au monde sa capitale traditionnelle et la lâcheté moderne avait ratifié le vol.

La tristesse tournait à la colère : Entragues sourit de ce donquichottisme, mais la violence d’une indignation, même passagère, acheva de le rendre tout à lui-même, et retrouvant sa pleine conscience, il respira.

Dans la rue, Entragues ne sympathisait pas avec la sourde conscience éparse parmi le fluide humain émané de la foule : les passants lui semblaient trop des fantômes, il ne les connaissait pas, les jugeait aussi inconsistants que les vignettes d’un livre illustré. Le plus tragique événement populaire n’éveillait en lui qu’un acquiescement ou une répulsion d’artiste : lever les épaules ou crier : Bravo, Hasard ! Observateur très dédaigneux et bien persuadé d’avance que rien de nouveau ne se peut produire au choc des individus entre eux ou contre les choses, puisque les cervelles élaboratrices sont éternellement d’une fondamentale identité et leurs visibles différences seulement l’envers et l’endroit d’une indéchirable étoffe brodée d’une inusable broderie, conscient de l’inutilité de sortir de sa maison pour entrer dans une autre maison, toute pareille, Entragues aimait le voisinage des livres qui lui démontraient la probabilité de sa philosophie. Il ne se lassait pas d’admirer la courageuse persévérance rance des hommes à redire toujours la même chose. Tout ce qui avait été rédigé depuis l’Écriture se pouvait résumer en trois mots ; flambés en un fantastique creuset, la totalité des livres donnerait pour résidu chimique : COGITO, ERGO SUM : Descartes était le seul homme qui eût jamais écrit une parole nécessaire et treize lettres y suffisaient. Il aurait voulu les voir gravées au front des monuments.

Hors de ces trois mots, rien n’existait, sans doute, que l’art parce que lui seul, doué de la faculté créatrice a le pouvoir d’évoquer la vie. Lui seul, sans pourtant refaire ni la trame ni la chaîne, peut varier la broderie de l’étoffe, parce qu’il brode à l’abri des contingences. L’existence de Marie-Antoinette est problématique ; celle d’Antigone est certaine. La reine morte sur l’échafaud est à la merci des déductions et des négations ; Antigone est éternelle, comme le familial Amour qu’elle symbolise et l’écroulement des étoiles n’étoufferait pas l’aveu pitoyable et charmant de son coeur de femme qui murmure à travers les siècles : Je suis née pour aimer et non pas pour haïr ! Le symbole est impérissable comme l’idée dont il est la forme transcendante et qui lui devient nécessaire dès qu’il l’a revêtue. Quand on persécute Galilée, c’est un homme qui souffre, quand on sépare Roméo et Juliette, c’est l’espèce entière qui ressent leur déchirement.

Ayant mis l’art au-dessus et même à la place de la vie, Entragues doutait encore. L’art n’était-il pas, lui aussi, une illusion ? Si le monde extérieur n’est que fantômes que peut-il recréer, sinon des fantômes, à moins de se borner à l’éternelle reproduction du moi éternel ? Mais à son plus haut degré de personnalité, la conscience individ uelle contient toutes les formes, et, de même que, par une nécessaire objectivité, elle en projette extérieurement les silhouettes sur le rideau transparent du temps, ce qui est la vie, elle peut les projeter hors du temps, ce qui est l’art.

La fourmi angoissée nageait fermement vers le dernier brin de paille, forte contre les flots durs : elle ne sombrait pas dans les cavités du ruisselet, plus large que le fleuve Océan, et lorsqu’aux mouvements alternatifs de leur période les vagues l’élevaient au pinacle, elle voyait le salut.

Subitement, comme l’eau d’un bassin où plonge à l’improviste et s’ébroue un cygne, ses méditations se troublèrent. Le jovial instinct reprenait son jouet. Il n’y avait pas moyen, cette fois, d’arguer de l’illusion pour ne pas souffrir : les coups de fouet du pressentiment lui cinglaient les reins, si réels et si aigus qu’il était clair que la main ne se laisserait amadouer par aucun raisonnement : l’enfant s’amusait trop. «Pourtant ! pourtant !»–Tout fut vain, et c’était vrai : En rentrant chez lui, Entragues trouva ce mortel billet, mortel, dans l’état d’exaltation où il vivait depuis le matin, rabat-joie vraiment consubstantiel à la mort.

«Dîner impromptu chez la comtesse de passage pour affaires. Regrets. Que demain remplace aujourd’hui. S. M.»

Ces lignes sous les yeux, assis tout vêtu comme dehors, chapeau, gants, pardessus, canne, la tête dans les mains, il eut le malheur de vouloir chercher les causes secrètes et passa, sans bouger aucunement, deux ou trois heures très pénibles. Son raisonnement débutait ainsi : évidemment, hier, en m’écrivant le premier billet, elle savait à quoi s’en tenir. Il se demandait ensuite : pourquoi s’est-elle jouée de moi ? A résoudre cette difficile question il employa sa soirée. Enfin, après avoir entrevu quelques solutions très diverses, il conclut : c’est peut-être vrai ce qu’elle dit, un simple contre-temps. Aussi endolori, après cette séance de torture, qu’un pensionnaire chéri de l’Inquisition, il s’endormit en maudissant l’Espérance, tortionnaire plus subtile que le chevalet, les aiguilles et les araignées, aperçu illustré naguère par Villiers de l’Isle-Adam.

Il s’endormit, revivant dans un terrifiant cauchemar les pages du maître et sur le matin seulement atteignit le repos.

Au lever, il était tout autre et jusqu’au soir la certitude, la pure et claire certitude ne l’abandonna pas un instant: à huit heures et demie, heure choisie et fixée par lui, il la verrait. Jusqu’à ce moment, il marcha les yeux clos, presque comme un aveugle, toutes les puissances de son esprit, toutes ses facultés d’idéalisation noyées avec sa défiance et avec son scepticisme dans cette goutte d’eau, Sixtine. Il n’avait même plus l’énergie de l’étonnement: lune montante, l’amour naissant dominait son horizon : cette contemplation unique, peu à peu et très doucement, l’isola dans l’extase.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 9 :  La promenade du péché !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

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