Suite des notes de voyage : la lune pâle et verte par Remy de Gourmont (PG, 54) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 5

Chapitre V

Suite des notes de voyage :

La lune pâle et verte

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«In hac hora anima ebria videtur, Ut amoris stimulis magis perforetur.» – SAINT BONAVENTURE, Philomena.

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Château de Rabodanges, en la chambre au portrait, 12 septembre. – Je suis reçu à mon arrivée par Henri de Fortier, directeur de la Revue spéculative, et Michel Paysant, dont les romans, pleins de corsages bombés et de regards caressants, charment les familles qui prennent l’impuissance pour de la chasteté. Fortier me nomme les autres invités du moment : personne de connaissance. Séparée du général, son mari, la comtesse Aubry emporte à la campagne, vers les fins d’été, son salon cosmopolite, où fréquentent les grands danseurs de la Littérature académique et mondaine. Le bruit a couru que Fortier succède, dans ses nuits courageuses, au député bonapartiste mort récemment, et avec lequel elle avait une liaison avouée : il se donne en effet des airs modestes d’amphitryon. Au dîner, quelques aristocrates des environs parlent de l’ouverture de la chasse, je ne remarque aucun visage intéressant que celui d’une jeune femme, blonde, aux yeux vifs, qui se tait ou ne parle qu’à Mme Aubry. Ensuite, promenade au clair de la lune, puis les voisins demandent leurs voitures ; Fortier disparaît avec la comtesse. Paysant me prend le bras et bavarde.

Il gémit sur ses ennuis de chef de bureau de la littérature ; son goût maintenant l’arrêterait au repos, même à la fainéantise, mais pas une semaine qu’un éditeur, ancien ou nouveau, ne vienne lui suppliquer un volume pour relever ses affaires ou lancer sa librairie. Aussi, sa gauloiserie comprimée s’éveillerait volontiers en quelques contes gaillards : mais l’unité de son oeuvre ? Cela ne serait plus du Paysant, et l’Académie froncerait peut-être le sourcil. Il essaie de rire, mais on sent au fond de sa respectueuse cervelle une craintive vénération. Un silence, et goulûment il me décrit la jeune femme que j’avais remarquée. La technique du praticien donne à son éloquence un ton désintéressé, mais on devine la bouche mouillée et la main, avec des gestes pétrisseurs, caresse les formes absentes. Je prétends que les femmes ne sont ni belles ni laides, et que tout leur charme s’irradie de leur sexe ; le désir esquisse la beauté et l’amour l’achève. Tel laideron, au sens du vulgaire, a pu revêtir une idéale beauté; telle autre femme que tous jugèrent admirable n’a pas franchi les limbes de l’ébauche, n’ayant jamais été aimée. Paysant a hurlé au paradoxe: la beauté féminine est réelle et indépendante du sentiment. Elle se palpe, n’est-ce pas ? Sans doute, c’est même un plaisir spécial, oui spécial. En le poussant adroitement, on lui ferait avouer des goûts de frôleur et de toucheur sénile, mais, je ne sais pourquoi, j’ai peur que sa pathologie ne reprenne Mme Sixtine Magne pour sujet de démonstration : nous rentrons. Tout le monde a cédé au plaisir rare de se coucher de bonne heure. Seul, Fortier nous attend, pour me conduire à ma chambre. Il paraît qu’un ami de la comtesse s’est épris de la Revue spéculative et va l’épouser sous le régime dotal, en lui reconnaissant comme apport cinquante mille francs qu’elle n’a pas. Ce Fortier a la manie de proférer d’incompréhensibles métaphores. – «Quelqu’un met cinquante mille francs dans la Revue ? – Précisément. – Et vous devenez ? – Rédacteur en chef au lieu de directeur. – Et le directeur ? – Pseudonyme.» Je connais Fortier, il ne se fâchera pas : «Avouez donc que c’est la comtesse.» Il sourit et le voilà galopant dans les prés fanés du dithyrambe: – «Elle est charmante, généreuse, dévouée à l’art, sans ambition personnelle. – Que d’être aimée ? – Cela, je m’en charge.» Cet abandon intéresse ma native curiosité et avec de petites contradictions poudrées d’un peu de scepticisme, je l’excite au point qu’il me conte tout. Il lui fut présenté par Malaval que sa grâce de chien tondu fit le Triboulet de la comtesse. C’était une mauvaise entrée, mais Fortier montra de l’esprit (à ce qu’il prétend) : s’ensuivirent les agaceries, les sournois clins d’yeux, l’habitude de se quereller, une absence, quelques lettres où papillonna une tendresse légère. Au retour, elle était seule : sans phrases, les bras s’entr’ouvrent, les voilà palpitants et amants. Fortier est incapable d’inventer et peut-être de mentir : il a même l’air de trouver cela naturel et un peu fatal : cela devait arriver. – «N’est-ce pas ? – Sans doute.» Je le congédie. En sortant il me demande des pages pour le numéro 1 de la Spéculative, nouvelle série. Cette ligne finie, je m’endors, mais pourquoi cette chambre s’appelle-t-elle la chambre au portrait ?

13 septembre, le matin. – J’ai rêvé de ce portrait et je le cherche à tous les coins et sur tous les pans. Cette pièce est même remarquablement nue : un papier gris uniforme ; au-dessus de la cheminée Empire, une glace qui monte jusqu’au plafond ; le lit occupe un des côtés du carré ; à droite de la porte, une bibliothèque de livres anciens ; à gauche, une commode à panse et à cuivres, surmontée d’une nouvelle glace ; en face, deux fenêtres ; entre les deux fenêtres, une toilette et encore une glace. Rien que cela.

14 septembre, le soir. – Nous avons fait une excursion aux Roches-Noires. M. de B…, qui était notre guide, a tué une vipère de quelques coups de baguette. Alors, Mme Magne a pris le reptile et un instant, s’est fait un bracelet de la bête encore mouvante. La comtesse a poussé des cris, il a fallu jeter la vipère dans un trou et j’ai réfléchi à la biblique et singulière sympathie de la femme et du serpent, car la comtesse criait sans conviction et Mme de B… plaignait la pauvre créature du bon Dieu.

14 septembre, le matin. – J’ai vu le portrait. La lune pâle et verte planait dans ma chambre ; je venais de me réveiller, et d’obscures et ophidiennes visions me hantaient encore. L’oeil fiévreux, je regardais autour de moi avec défiance, des raisonnements logiques et absurdes se multipliaient dans ma tête et leur fugacité me laissait un doute sur le lieu précis de mon existence actuelle : étais-je au milieu des broussailles et des précipices des Roches-Noires? Non. Etais-je dans ma chambre et dans mon lit, loin des vipères et des grimaçantes pierres ? Peut-être. Voilà qu’au-dessus de la cheminée, la glace lentement change de teinte : son vert lunaire, son vert d’eau transparente sous des saules s’avive et se dore. On dirait qu’au centre de la lueur, comme sur la face même de la lune, des ombres se projettent avec des apparences de traits humains, tandis qu’autour de la vague figure, une ondulation lumineuse serpente comme des cheveux blonds dénoués et flottants. Sans que j’aie pu analyser le reste de la soudaine transformation, dans l’intervalle d’un clin d’yeux je la vois achevée. Clair et vivant, le portrait me regarde ; c’est, trait pour trait, celui de la jeune femme au reptile. Pendant des minutes, de longues et inoubliables minutes, la vision a resplendi, puis, comme sous un souffle, s’est évanouie.

15 septembre, le matin. – Je me suis réveillé vers la même heure, mais la glace est restée verte et je n’ai pas revu le portrait. Je ne pense qu’à cela : toute la journée d’hier, tant que Mme Sixtine Magne était avec nous, je la regardais ; quand elle n’était plus là, je l’évoquais.

15 septembre, le soir. – La comtesse, tantôt, sur les bords de l’Orne, m’interpelle : «A propos et le portrait ? L’avez-vous vu ? Non, vous l’auriez dit. D’ailleurs, maintenant, il faut, paraît-il, être prévenu, pour le voir, prévenu avec un certain mystère. C’est un tour que l’on a joué quelquefois aux imaginations faciles à troubler. Il y a une histoire. M. de B… la raconte fort bien ; vers la fin du dîner, mettez-le sur ce chapitre.» Je n’ai pas trouvé un mot à répondre : j’ai vu le portrait, mais comment m’aller vanter de ce privilège ? La pêche aux écrevisses continue ; on me somme d’y prendre part. Dans un cadre de feuilles, sous des aulnes argentées, la jeune femme, qui a désormais des droits à m’intéresser, semble absorber avec passion un livre dont elle coupe les pages du doigt. – M. de B… n’a pu rester à dîner et personne n’a reparlé de la chambre au portrait. Tant mieux.

(Fin des Notes de Voyage.) – Là, en effet, s’arrêtaient les pages crayonnées, Hubert s’étant mis à rêver à ses impressions, au lieu de les écrire. Il ne voulut pas les rédiger après coup, sans minutes préalables, afin de ne pas s’exposer à brouiller la chronologie des petits faits dont l’ordre logique est l’intérêt premier. – Le reste du carnet était blanc. Toutefois, en le feuilletant définitivement, il aperçut une feuille de papier détachée où se devinaient des intentions de vers. Ceci fixa plus étroitement encore sa pensée sur Sixtine : c’était bien d’elle qu’il était question dans sa prose, dans ses vers, dans sa vie.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 6 : Figue de rêve !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

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